Quel pathétique destin que celui de Judith Hearne, renvoyant à celui des anti-héroïnes d’Edith Wharton, où s’affrontaient aspirations à s’épanouir et prison de leur condition. Elles se cherchaient, attendaient vainement l’amour, ballotées entre les traces de candeur romantique, d’idéalisme, leur aspiration à aimer et être aimée et leur folle quête d’indépendance. Judith quant à elle n’appartient déjà plus à ces âges de la lutte, où tout reste à venir mais à ceux où sourde l’angoisse de finir ses jours seule. The Lonely Passion of Judith Hearne (1987) constitue avant tout un drame de la solitude, la tragédie discrète d’une vieille fille, dans une Irlande des années 50 dont Clayton dresse un portrait morne et décoloré. Avec ses pensions de famille et ses banlieues ouvrières, le tableau n’est pas misérabiliste mais le cinéaste en esquisse la pauvreté par petites touches, d’éclats de rues en instantanés d’existences. En une ellipse saisissante, Judith passe de l’état de petite fille à celui de femme dans la cinquantaine, comme si dans l’intervalle, son existence n’avait été qu’attente et vide. Clayton la saisit au vol quarante années plus tard, sortant du taxi qui la dépose avec ses affaires au bout de la rue. Comme venue de nulle part, elle s’installe dans la pension de famille de Mrs Rice, et place soigneusement le portrait de sa tante défunte sur un rebord de cheminée, pas très loin de celui du Christ, affirmant que désormais « ici on sera mieux que dans les autres endroits ». Fuit-elle des rumeurs, des accusations ? La suite laisse à penser que son alcoolisme – son secret –  précède sa réputation, lui faisant peu à peu perdre les élèves de piano qui lui permettent de survivre. Pourtant si douée pour jouer Chopin en soirées mondaines, Judith s’est occupée longuement de sa tante acariâtre et n’a rien fait de sa vie. Si elle n’appartient pas à la classe la plus défavorisée, Judith Hearne reste une femme dans le besoin. Elle fait la connaissance de James Madden (Bob Hoskins, tout en nuances, comme d’habitude), le frère de Mrs Rice, fascinée de le voir évoquer son voyage aux Etats-Unis.

Elle en tombe amoureuse, et voit naître un ultime espoir. Eternel raté, perdu dans ses rêves de fortune, James voit en Judith la victime idéale pour en faire son associée, tandis qu’elle, se croit aimée pour ce qu’elle est : une femme. The Lonely Passion of Judith Hearne est plongé de bout en bout dans la tristesse du malentendu et du mensonge, des mauvaises directions, des communications impossibles entre des êtres si éloignés. Car Jack Clayton autorise à ses personnages la présomption de l’innocence, déversant également le doute autant chez le spectateur que dans le cœur de Judith.

Le monde dans lequel évolue Judith est malveillant, que ce soit avec les hôtes méprisants de la pension, l’hôtesse elle-même ou son horrible fils, quarantenaire adipeux exposant son gros bide en public, et allant coucher avec la jeune bonne toutes les nuits.

© Powerhouse films

Des Innocents à Gatsby Le Magnifique en passant par Chaque soir à Neuf Heures, Jack Clayton a toujours aimé travailler sur les apparences trompeuses et les impostures, ce que cachent les beaux habits et les murs protecteurs, les enfants sages ou les aristocrates oisifs. Le classicisme et l’élégance de la mise en scène de Clayton constituent un parfait trompe-l’oeil pour cacher la perversité d’une société et sa décadence. Un languissant malaise infuse donc The Lonely Passion of Judith Hearne, cerné de secrets inavoués et de zones d’ombre y compris dans la découverte progressive du mal-être et du Mal qui ronge son héroïne. Judith traverse le film de sa différence, candide, angélique, dont la pureté résiste (dans tous les sens du terme peut-on supposer) et croyant à tort à la bienveillance du monde, à la charité chrétienne de chacun. Le scénario ne divulgue rien sur les précédents sentimentaux de Judith. Tomber amoureuse à 50 ans signifie l’émergence du désir et la confrontation insoutenable du corps et de l’esprit, cette culpabilité latente incarnée par le portrait de la tante aux aguets auprès duquel elle se justifie régulièrement. Si Maggie Smith est fabuleuse, Clayton possède l’art de cultiver la beauté du paradoxe entre cette éducation catholique qui guide le raisonnement de Judith et l’éveil de son désir y compris le plus refoulé, le charnel. Les voix intérieures respectives résonnent dans leur ironie cruelle lorsque pendant la messe Judith tiraillée s’émoustille d’avoir un James « agenouillé à (s)es côtés », tandis que lui s’attriste « qu’elle ressemble à ça » et préfère penser à la petite bonne.

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Le cinéaste a beau être croyant, son film reste une violente attaque des institutions religieuses, figure d’hypocrisie et d’étouffement presque meurtrière. Aliénante, conditionnant à la peur et à la culpabilisation, elle détruit les êtres. Judith est condamnée à ce combat permanent entre son puritanisme et son désir de s’évader. Et lorsque le doute s’empare d’elle, lui apparaît enfin ce constat d’une vie dilapidée et manquée : « If he’s not there. If there’s no other life. I’ve wasted mine. »

La littérature irlandaise a sans doute une prédisposition particulière à traiter des regrets infinis, des vies gâchées et du temps irrattrapable car nous revient régulièrement à l’esprit la douceur si désenchantée de The Dead, que ce soit la nouvelle de Joyce que sa merveilleuse adaptation par John Huston. Mais plus encore The Lonely Passion of Judith Hearne rappelle la sensibilité féminine à fleur de peau d’un autre romancier irlandais et presque contemporain de Brian Moore, l’immense William Trevor. Qu’on se souvienne de ce sentiment d’inéluctable qui dominait En lisant Tourgeniev, de l’infortunée Marie-Louise Dallon mal mariée, vivant un amour impossible et pudique avec son cousin, et finissant ses jours là où la société dissimule ses âmes marginales. Avec ce tableau similaire d’un entourage hostile et sournois, Judith Hearne fait partie de ces héroïnes dont le silence est déchirant, dont la douleur sans agitation, secrète, explose par intermittence. Pour le monde, elle restera la bonne tante ennuyeuse, que les petits enfants fuient, dont ils se moquent en contrefaisant son « ce n’est que moi ! ». Il est terrible d’observer ce destin tranquillement malmené, ce désespoir pudique, presque invisible. Judith est de celles dont on pourrait apprendre un jour le suicide et prétendre n’avoir jamais rien perçu de sa souffrance. L’incarnation même de la vieille fille ayant accepté en apparence stoïquement son destin mais toujours bercée par ses rêves d’enfant.

Dans cet ultime long-métrage, la sobriété de la mise en scène de Jack Clayton en ferait presque oublier son ineffable grâce. La caméra scrute les regards, épouse les mouvements et les vertiges de son héroïne. Depuis Les Innocents Clayton excelle dans les fondus enchainés et la surimpression, comme une traduction de l’espace mental. Le monde de la chimère se superpose au réel. Sur les visages se dessinent alors le fantasme, l’inquiétude, la psyché enfouie. Dans l’adaptation du Tour d’Ecrou, les enfants ou les fantômes parcouraient le visage de Deborah Kerr métamorphosé en paysage. Plus classiquement, un long fondu enchainé vient confondre celui de Judith aux rues ouvrières du petit matin, sans que l’on sache très bien si la vision émane du réel ou d’un songe. La superbe partition lyrique et triste de Georges Delerue, et la photo ouatée de Peter Hannan, presque aussi cotonneuse que celle de Full Circle, peaufinent cette atmosphère de fausse douceur un peu morbide.

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Jack Clayton demeurera à jamais le cinéaste de la mélancolie. Que l’on prenne Les Innocents (1961), Les Chemins de la Haute Ville (1959), Chaque soir à Neuf Heures (1967) ou La Foire des Ténèbres (1983), elle s’immisce toujours pour imprégner l’air… et l’esprit du spectateur. Chez Clayton, les âmes sont grises. Deuxième thème de prédilection du cinéaste, bien qu’ici plus furtivement représentée, l’enfance hante The Lonely Passion of Judith Hearne, dès sa séquence inaugurale. On y découvre Judith, petite fille, accompagnant sa tante à la messe, avec l’énergie de vie de son âge, son désir de s’amuser, de profiter du présent. Elle est prise de hoquet, devant ses camarades amusées. Outrée, la tante serre violemment la main si fort, pour faire taire ce bruit incongru et disparaître ce sourire radieux, l’expression du bonheur. Tout The Lonely Passion of Judith Hearne est contenu pour ainsi dire dans cette séquence, peut-être la plus belle du film. The Lonely Passion of Judith Hearne est l’histoire d’une aspiration à la joie annihilée par la religion, par l’éducation, l’histoire d’un sourire de petite fille brisé.

La restauration 2K à partir du négatif original proposée par Powerhouse Films est somptueuse, et pour cause, elle a été supervisée par le chef opérateur  Peter Hannan, restituant parfaitement la douceur de sa texture, son parti pris d’une photo aux contours peu définis où la réalité est surprise par les couleurs du fantasme. Parmi les suppléments proposés Judith Hearne Remembered (2019, 27 mins) où interviennent Maggie Smith, Ian McNeice et Rudi Davies.  Des scènes choisies (33 mins) sont commentées par Neil Sinyard, auteur de British Film Makers. Enfin outre le choix de réception critique habituel, le livret papier propose la critique de  The Lonely Passion of Judith Hearne par Pauline Kael, un texte de Bethan Roberts sur l’écrivain Brian Moore, ainsi que des témoignages de Jack Clayton, Maggie Smith et Bob Hoskins à l’époque de la sortie du film. La découverte de The Lonely Passion of Judith Hearne, vient apporter une preuve supplémentaire de la puissance du cinéma de Jack Clayton, dont la discrétion formelle et le classicisme – encore une fois, à la manière du Huston de The Dead – tendraient parfois à en faire oublier la précision et la subtilité. Powherhouse Films nous permet de découvrir son ultime long-métrage. Il est déchirant.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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