GAME LOVER.

Cette mort-là, ils l’avaient déjà en eux depuis longtemps.

K1000

2018 © Le Pacte

 

Tu es perdu·e dans d’infinies grandes vacances. Tu ne sais plus si tu as abandonné l’école ou si c’est l’école qui t’a abandonné·e. Il y a cette inconsolable béance en toi. Tu as faim, tu as soif, tu es orphelin·e. Tu t’enfonces dans cet ersatz de paradis muni·e de garages et d’écrans plats. Dans ces dédales pavillonnaires qui rôtissent, vides, sous le soleil d’été, tu te traînes comme un animal traqué, blessé, le dernier de son espèce. Tu n’es plus rien aux yeux de la société : elle enverra ses drones te réduire à ce rien, à un corps anonyme criblé de trous.  

 

Jessica Forever, premier long-métrage de Caroline Poggi et Jonathan Vinel, duo de cinéastes déjà consacré pour ses courts-métrages (After School Knife Fight, Notre héritage, Tant qu’il nous reste des fusils à pompe) nous parle d’une génération d’adolescent·e·s pris·e·s en tenailles entre un vieux siècle qui s’est tout permis et un nouveau millénaire sur lequel on a oublié de projeter des idéaux. C’est une percée utopique dans un monde qui ne l’est pas — un monde désespérément semblable au nôtre — qui aurait été digéré puis restitué en conte futuriste ou mélancolique.

 

2018 © Le Pacte

Jessica, figure réinventée de la Vierge miséricordieuse, sauve les jeunes hommes orphelins des exécutions sommaires, les recueille avant que les forces d’un ordre fasciste ne leur fasse subir le pire. On nous dit que Jessica est une reine mais qu’”elle pourrait aussi bien être un chevalier, une mère, une magicienne, une déesse ou une star” — jamais sexualisée, elle est pour tous ces garçons aux visages de martyrs une source infinie d’apaisement et d’admiration. Sous ses airs taciturnes de Lara Croft, elle s’est constituée une nouvelle famille : Kévin, Trésor, Sasha, Dimitri, Maxime, Raiden, Léopard, Michael, Magic, Lucas, et Julien sont devenus nomades à ses côtés, enterrent ensemble leur mal-être dans les résidences neuves qu’ils squattent les unes après les autres. Car les cinéastes, de même que pour leurs précédents courts-métrages, ne cachent pas cette fascination pour les châteaux-forts bien équipés que se construisent les classes moyennes aisées : murs en crépis, terrasses, baies-vitrées, cuisines américaines, lustres et canapés en cuir, dans des lotissements de résidences secondaires bâties en grappes, qui font de la nature et de l’accidentel des ennemis. Une idée pompière du luxe qui se heurte aux barrières de l’imagination.

 

2018 © Le Pacte

Relativement exempt d’êtres humains, l’univers déserté de Jessica Forever n’est d’ailleurs composé que d’artefacts et totems du capitalisme, objets de la culture dominante allant des motos de sport aux pommes dauphines surgelées en forme de smiley en passant par les armes de guerre. Il n’y a pas de hiérarchie entre tous ces accessoires : à la fois honnis et fétichisés, ils viennent se superposer religieusement au jeu détaché et récitatif des comédiens. Tout, dans leur présence, leurs danses, leurs visages hiératiques, évoque les corps et avatars des personnages de jeux vidéo (auxquels Poggi et Vinel n’en sont pas à leur premier hommage ; Martin pleure avait été conçu grâce au jeu GTA 5 et Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, Ours d’Or du meilleur court-métrage à Berlin en 2014, présentait déjà une troupe de jeunes hommes à l’allure guerrière). Les personnages, éternels adolescents derrière leur apparente indifférence, sont tous touchants à des endroits très différents de leurs névroses et de leur traumatismes ; Michael, subtilement interprété par Sebastian Urzendowsky, parviendra tout particulièrement à déjouer les codes du héro masculin. Les dialogues ne s’encombrent de rien de superflu : ils font entendre, dans les tableaux feutrés et magnétiques de la cheffe opératrice Marine Atlan, une naïveté charmante.   

 

2018 © Le Pacte

 

Le duo Poggi-Vinel impressionne par sa force de frappe émotionnelle. La traversée de Jessica Forever — car il s’agit bien là d’expérience — est à la fois dense et éthérée, quelque part entre une cinématique de jeu vidéo et une cérémonie chamanique, entre une messe de Purcell et du vocoder, et vibre avec un humour décalé sur une intensité politique rarement défrichée de la sorte, dans la lignée de Benjamin Crotty (Fort Buchanan), Daniel Schmidt et Gabriel Abrantes (Diamantino) ou encore Élizabeth Caravella (Howto, Crisis).

 

On a dépassé le point d’usure de ce monde. Never Again. Tu veux créer un monde dans lequel tu aurais le droit de rester vivant. Ils ne t’ont rien laissé en héritage, alors tu hérites au jour le jour de ce dont tu choisis de t’emparer, toi et ta meute d’orphelin·e·s. Tes rêves prennent forme dans les piscines des autres, sur les carrelages briqués des villas que tu occupes le temps d’une trêve fragile. Mais tu vis comme si chaque minute était du temps supplémentaire. Tu sais que tu ne tomberas jamais amoureux·se. Dans ton casque, la musique te transperce et les fantômes de ta vie d’avant apparaissent. La bien nommée console de jeu est ton salut ; pour toi et ta nouvelle famille, c’est une forme de communion. Les mots sont des corvées qui tailladent les silences. Tu veux créer un monde dans lequel tu aurais le droit d’oublier.

 

Le lien vers la bande-annonce.

 

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A propos de Antoine HERALY

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