Dans une île perdue d’Ecosse ont échoué une poignée de migrants en attente de papiers leur délivrant le droit d’asile. Perdus dans un paysage magnifique qui prend parfois des teintes minérales quasi lunaires, fraîchement accueillis par une population insulaire ni meilleure ni pire qu’une autre, ils sont réunis dans un centre d’accueil et de formation où on leur donne les clefs d’une adaptation réussie. 

Le jeune réalisateur Ben Sharrock, dont c’est le deuxième film seulement, fait le choix audacieux du burlesque et de la poésie. Il tient constamment l’émotion en bride, pour la laisser exploser dans de magnifiques moments. 

Omar (Amir El-Masry, parfait) est un réfugié syrien. Ce musicien au visage impénétrable et au verbe rare ne se sépare jamais de son précieux instrument, un oud légué par son grand-père. Mais il ne joue pas, à notre grande frustration. Sa main est cassée. L’oud reste un mystère : caché dans son étui, il est une voix qui s’est tue, ou comme le dit Farhad, le colocataire d’Omar, un cercueil de son âme qu’il transporterait partout avec lui. Main cassée ou pas, on comprend vite que le jeune homme est à un moment de son histoire où, comme l’écrit Céline, « on n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité ». Mais sans cesse lui revient en mémoire la sentence de son père, selon laquelle un musicien qui ne joue pas est un homme mort. Et Farhad ( Vikash Bhai, touchant clone de Freddie Mercury) lui raconte ce conte afghan au sujet d’un oiseau qui mourut de ne plus savoir chanter.

En lieu et place d’un récit misérabiliste ou explicitement politique se déploie une fable beckettienne dont le silence, l’attente et l’incommunicabilité sont les pierres angulaires. La mise en scène frappe par sa grande théâtralité ( les plans fixes, associés au burlesque des situations, peuvent évoquer Aki Karismäki ou encore Elia Suleiman). Le premier plan du film montre un tableau noir, sur lequel a été dessiné un sourire façon smiley. Nous sommes dans une salle de classe, transformée en petit théâtre. D’un côté, deux formateurs -un homme et une femme- dansent. Trop langoureusement, trop longtemps. De l’autre, un public constitué de migrants médusés : une poignée d’hommes immobiles, dont de toute évidence l’humeur n’est ni à la danse ni à la séduction. La leçon du jour: “Cultural Awareness 101: Sex: is a smile an invitation?”. Grande idée que cette pantomime augurale pour illustrer avec humour les préjugés que les migrants auront à affronter, et l’étrangeté dans laquelle ils sont projetés. 

Une série de tableaux jalonne le film. Omar, perdu au milieu de paysages majestueux, arpentant des routes qui ne semblent mener nulle part. Omar, planté en haut d’une colline dans l’espoir de capter le réseau. Des migrants statufiés attendant leur tour à côté d’une cabine téléphonique située au milieu de nulle part. Dans ces décors dépouillés, quelques objets ou animaux prennent une valeur emblématique : un oud, un poulet ( réminiscences de tableaux de  Chagall ? ), un manteau que l’on porte à tour de rôle pour se protéger du froid. C’est à cela que la vie tient désormais. 

C’est à cela qu’on se raccroche dans l’immense solitude. Le centre d’accueil des migrants a beau arborer fièrement une pancarte “Refugees Welcome”, il ressemble fort à un enclos. C’est une île dans une île. Et bientôt une main anonyme ajoutera un “Not » entre les deux mots de la pancarte. Quant à la solidarité des migrants, elle est mise à rude épreuve. Chacun attend le précieux sésame qui lui permettra de sortir des limbes ( mais pour quel paradis? ). Il existe une compétition entre les différentes nationalités, certaines offrant de plus grandes chances que d’autres d’être « accueilli ».  Deux hommes noirs que l’on croyait frères ne cessent de se disputer et se révèlent être de parfaits étrangers l’un pour l’autre. L’un est nigérian, l’autre ghanéen mais tous les ont cru apparentés : pour les autochtones, ils se ressemblent. Dans les faits, ils n’ont en commun que leur misère. Omar de son côté  se montre d’abord rétif aux offres d’amitié de son colocataire afghan. Même dans ses conversations téléphoniques avec sa famille s’expriment surtout des reproches ou des malentendus. Va-t-il envoyer de l’argent? est-il traité comme à Guantanamo?  demande sa mère. Sans cesse elle lui rappelle que son frère, lui, a fait le choix de l’héroïsme: il est resté en Syrie pour se battre. Le musicien et le guerrier: ce pourrait être le titre de ce conte cruel où les choix de chacun devant l’adversité dessinent de douloureuses lignes de fracture. Dans ce contexte, les moments de complicité deviennent bouleversants; ils prennent une allure presque fantastique.

Mais les moments d’épiphanie les plus touchants sont musicaux. On l’a dit, le film fait la part belle aux silences. Pris dans un état de sidération, condamnés à communiquer dans une langue -l’anglais- qu’ils ne maîtrisent pas assez, séparés des leurs, les migrants échangent peu. Lorsque survient la musique, tout change. Omar et sa mère chantent ensemble au téléphone. Cette chanson des origines -l’enfance, le pays- suspend magiquement le temps des doutes et des récriminations. Omar et Farhad chantent The Great Pretender, laissant affleurer, de concert, un désarroi qui les unit.

Parfois, on est simplement heureux d’avoir découvert un film et un auteur. C’est un petit joyau que ce Limbo. Il faut aller le voir.  

 

Durée: 1h36

Sortie le 4 mai en salles.

L’Atelier Distribution.

 

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A propos de Noëlle Gires

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