Michael Winner – «  Un Justicier dans la ville / Death Wish » (1974)

Point d’orgue de la collaboration entre Michael Winner et Charles Bronson, Un Justicier dans la ville est le plus gros succès du premier et le film qui imposera définitivement le second comme une tête d’affiche internationale à l’âge de 52 ans. Objet de cultes et de polémiques, il ne manquera pas de faire couler beaucoup d’encre à sa sortie. Tandis que la guerre du Vietnam s’éternise, les utopies libertaires et les luttes progressistes (le Civil Rights Act est signé en 1964) connaissent un essor sans précédent. Le cinéma américain de la fin des années 60 voit alors l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes et une percée de la contre-culture à travers le septième art marquée par les succès d’Easy Rider, Le Lauréat ou Bonnie & Clyde… Une réaction, plus conservatrice ne tarde pas à arriver dès le début des 70’s, laquelle décrète, la fin des grands idéaux et la nécessité d’un retour à une forme d’ordre moral. Exemple célèbre, en 1971, Dirty Harry de Don Siegel avec Clint Eastwood (Winner et Bronson proposeront leur “variation” musclée en 1973, Le Cercle Noir) et son inspecteur aux méthodes pour le moins expéditives. Plus méconnu, deux ans plus tard, Electra Glide in Blue de James William Guercio, longtemps appréhendé comme l’anti-Easy Rider, se pose en faux road-movie situé du côté de la police. Si les figures de la loi reprennent du poil de la bête, Death Wish va s’inscrire sur un autre terrain, autrement plus glissant. Période trouble où la crise idéologique affleure, le scandale du Watergate génère dans l’opinion une défiance nouvelle des institutions. Adaptation du roman éponyme de Brian Garfield, tardivement publié en France au début des années 80 sous le titre À Déguster froid, à la fois reniée par l’auteur, conspuée par une partie de la critique et globalement plébiscitée par le public. Le long-métrage côtoie fin 1974, Le Parrain 2 et La Tour infernale aux sommets du box-office américain. Réalisateur britannique, dont l’œuvre est souvent empreinte de noirceur et de nihilisme, Michael Winner embrasse ici une matière brûlante. Il signe un polar essentiel, marquant l’avènement populaire d’un genre naturellement controversé, le Vigilante movie. Phénomène sociétal clivant, dangereux étendard fasciste, simple récit de vengeance… Peut-on raison garder lorsque l’on parle d’Un Justicier dans la ville ? Avant d’aller plus loin, petit résumé de la chose : Paul Kersey (Charles Bronson) est un architecte estimé, un citoyen respecté et un homme épanoui. Quand il apprend la mort de sa femme, battue à mort, et le viol de sa fille, traumatisée à vie, il contient sa douleur, sa colère en se réfugiant dans le travail. Le révolver que lui offre un client texan décide de son destin. Armé et de plus en plus sûr de ses gestes, Kersey erre la nuit dans les quartiers les plus malfamés de New York. Il abat tous ceux qui constituent une menace pour lui et la société…

Capture d’écran DVD © Sidonis Calysta 2019

Un Justicier dans la ville s’ouvre par des images idylliques, introduisant le couple Kersey alors en vacances, dans le cadre paradisiaque d’une plage hawaïenne. Un bonheur évident que l’on sait de courte durée, mis à mal dès l’apparition du titre. Le thème musical (superbe bande-son signée Herbie Hancock) change, avec lui la ville de New York se dévoile, l’air semble irrespirable, les environnements délavés et le cadre étouffant. À l’issue du générique, un dialogue entre Paul Kersey et l’un de ses collègues mentionne une montée spectaculaire de la criminalité, avant que le protagoniste ne se fasse traiter de « gaucho de première ». Ce court échange témoigne de l’une des zones d’ambiguïtés du film, si propos douteux il y a à l’écran (et il y en aura d’autres), ceux-ci sortent systématiquement de la bouche de personnages secondaires. Le héros se tient à l’écart de ces considérations, soit il les réfutent, soit il reste mutique. Une façon aussi pour Michael Winner de se tenir à distance, sans pour autant occulter les débats houleux, inhérents aux thématiques sécuritaires, qu’il met en exergue dès les premières minutes. Cinéaste à l’efficacité certaine, probablement héritée de son passif de monteur (il occupe souvent cette fonction sur ses propres réalisations, sous le pseudonyme d’Arnold Crust ou Arnold Crust Jr.), il ne s’embarrasse d’aucune fioriture. À ce titre l’agression sauvage de Joanna Kersey et sa fille, est filmée sans empathie ni sentiments. Tout juste, les visions subjectives de l’épouse viennent ajouter une sensation de chaos visuel à la détresse de la situation. Par ailleurs, la sobriété de la forme s’accorde idéalement avec le jeu minimaliste et minéral de Charles Bronson. L’inconfort et la force de Death Wish tiennent en partie à la frontière poreuse, entre le drame humain, où la tragédie originelle engendre descente aux enfers, et le film de genre aux contours réactionnaires. Homme dépeint comme progressiste, ancien objecteur de conscience lors de la Guerre de Corée (on apprendra que son père est mort à cause d’un « accident de chasse »), Paul Kersey se laisse peu à peu aspirer dans une spirale de violence amenée par gradation. Une nuit, alors qu’il rentre tranquillement chez lui, se manifeste un première réflexe paranoïaque. Dans la pénombre, un homme allume une cigarette, le héros se retourne et le fixe un temps, puis reprend sa marche, tandis qu’une voiture de police traverse le cadre sans générer une quelconque sensation de sûreté. Juste après, un inconnu tente de le racketter, riposte instinctive à coup de chaussette remplie de lourdes pièces, l’agresseur fuit. Une fois à son domicile, hâtivement rejoint, il s’empresse de boire afin d’oublier son acte tout en laissant s’exprimer des pulsions destructrices. Le contraste entre sa profession, portée sur la construction et des instincts potentiellement dévastateurs, interpelle. Meurtri, il ne parviendra désormais qu’à s’épanouir dans la destruction.

Capture d’écran DVD © Sidonis Calysta 2019

La parenthèse en Arizona est annonciatrice à la fois, de la suite des événements et de la nature du projet. Ce court séjour est marqué par deux épisodes, qui préparent la bascule définitive de Paul Kersey en « Vigiliante » (justicier). Evidemment l’initiation au tir et au maniement d’armes, mais avant cela, la découverte d’un village « bloqué » en 1899. Un lieu d’attraction touristique et décor de cinéma, où se produisent des spectacles ayant pour but de faire revivre le Far West. Échos aux racines de l’Histoire américaines et également à l’un de ses genres cinématographiques fondateurs : le western. Michael Winner en a d’ailleurs signé deux, le premier lors de son arrivée aux Etats-Unis, L’homme de la loi avec Burt Lancaster, puis à l’occasion de sa première collaboration avec Charles Bronson, Les Collines de la terreur. Un Justicier dans la ville est moins un film de vengeance à proprement parler, qu’un western urbain, ramenant l’Amérique des années 70 à celle des origines. « This is gun country » peut-on entendre peu avant de quitter l’Arizona. Un pays né dans la violence est voué à vivre avec, semble nous dire en filigrane le réalisateur. Le New York nocturne apparaît comme une zone dangereuse, peuplée de voyous (lesquels ne bénéficient d’aucune attention ni présentation préalable) prêts à surgir à chaque coin de rue. Le manque de réaction des pouvoirs publics, traduit une impuissance doublée d’une absence de réponse. Dans ce contexte, le dessein cathartique du héros devient l’exécution des fantasmes d’auto-défense d’une partie de la population. Pourtant, il n’y a pas la moindre jouissance ou jubilation dans ses actes, plutôt une douleur qui n’est pas suggérée, en atteste la séquence qui suit son premier meurtre. Il œuvre la nuit, dans l’obscurité, cédant à des désirs refoulés, les Death Wish du titre. Ses agissements sont dissimulés à des proches dont il s’éloigne à mesure qu’il croit illusoirement soigner ses maux. Peinture d’une déshumanisation, d’une déchéance morale, d’une perte de repères (et de valeurs) ainsi que d’une disparition progressive d’idéaux au profit d’un nihilisme glaçant. Paul Kersey ne retrouvera jamais les auteurs du drame qu’il tente d’oublier, il n’aura pas droit à sa vengeance, ce qui rend d’autant plus absurde et irrationnel son « projet ».

Capture d’écran DVD © Sidonis Calysta 2019

Cependant, le cas personnel du protagoniste est contrebalancé par une popularité croissante dans l’opinion et la baisse avérée de la criminalité, consécutivement à ses « exploits » nocturnes largement relayés médiatiquement. En ce sens, il serait malhonnête et irresponsable de nier les sous-textes idéologiques susceptibles de fleurir en se parant derrière l’excuse du genre ou de l’étude psychologique. À l’évidence, certains symboles ne sont pas anodins. La police incapable d’assurer la sécurité de ses citoyens, traque le « valeureux » justicier. Les criminels montrés ont pour point commun d’appartenir à la catégorie des défavorisés, voir la classe aisée descendre au cœur des bas-fonds pour lui régler son compte, soulève une vision pour le moins tendancieuse et à minima contestable. Reste qu’au sein d’une œuvre plus amorale qu’immorale, Michael Winner brouille malicieusement (cyniquement ?) les pistes. Son point de vue, de fait, à hauteur de son personnage principal, ne signifie pas nécessairement adhésion. La dérive de ce dernier tiens moins de la réflexion politique que de l’illustration d’une impasse propre au climat des années 70. Le metteur en scène pose son regard d’étranger sur une société américaine changeante, en proie à une résurgence de la violence, qu’il constate, quitte à faire preuve d’une once de complaisance dans son (précieux) jusqu’au boutisme. L’ambiguïté teintée d’ironie caractéristique du plan final, conclut le film sur un point de suspension. Roublardise ou habile manière de laisser le dernier mot au spectateur ? On penche en faveur de la seconde option. Plus ambivalent et retors que la caricature qui lui colle à la peau, Un Justicier dans la ville demeure quarante-cinq après sa sortie, un modèle d’efficacité. Une fiction aussi déstabilisante que stimulante à explorer et réexplorer. L’éditeur Sidonis Calysta le propose pour la première fois en France en haute-définition. Jolie pièce que ce combo Blu-Ray/DVD accompagné d’un livre d’une centaine de pages signé Marc Toullec, intitulé Les Justiciers dans la ville. On peut retrouver trois suppléments, une présentation par François Guérif, un documentaire consacré à Charles Bronson, Bronson, un héros populaire ainsi que la bande-annonce.

Capture d’écran DVD © Sidonis Calysta 2019

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A propos de Vincent Nicolet

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