A l’orée de la fin des années 80 et du début 90, John Woo est érigé en dieu vivant du cinéma d’action de Hong Kong, réinventant à lui tout seul une grammaire cinématographique : il élève ainsi les fameuses fusillades au rang de pure invention formelle, d’arabesques opératiques conviant aussi bien Sam Peckinpah que le François Truffaut de Jules et Jim pour les fameux arrêts sur images, en passant par la comédie musicale Hollywoodienne.

En trois films, essentiellement, The Killer, Une balle dans la tête et A toute épreuve, John Woo est parvenu à s’imposer comme un auteur de tout premier plan, avec un regard naïf et romanesque sur le monde, une vision manichéenne de l’humanité, mais pétrie de sincérité, se réappropriant certains thèmes du cinéma américain propre à John Ford ou Howard Hawks, en l’occurrence une attirance trouble pour l’amitié virile et l’effet miroir de personnages aux aspirations identiques, évoluant pourtant dans des camps opposés.

Hypnotisé par la virtuosité plastique se dégageant de ses œuvres frénétiques, le spectateur en oublie les défauts pourtant flagrants et récurrents : omniprésence d’une musique sirupeuse, des dialogues outrés frisant le ridicule, une vision de la femme totalement archaïque, un sentimentalisme tranchant avec la violence de certains dispositifs, des comédiens pas toujours bien dirigés… Seulement, toutes ces carences, personne ne veut les voir. Mieux, digérées et acceptées, elles ne font qu’accroître les qualités novatrices de ce cinéma que l’on découvre à l’époque avec des étoiles plein les yeux avant la rétrocession de Hong Kong en 1997. L’émergence d’un tel cinéaste, sincère et cohérent dans sa démarche, bouscule alors les habitudes des polars occidentaux formatés.

A l’instar de ses compatriotes que sont Ringo Lam, Tsui Hark, Ronnie Yu et Kirk Wong, John Woo cède à la tentation et s’expatrie sur le sol américain. L’examen de passage obligatoire consiste alors à réaliser un film avec Jean-Claude Van Damme. Pari réussi pour Woo, qui signe un Chasse à l’homme de bonne facture, intégrant sa maestria au sein d’un système qui ne va pas le lui rendre. Après l’éclatante réussite de Volte face, Woo enchaîne deux bides injustifiés (Wintalkers, Paycheck) et, comme ses petits camarades, retourne en Chine, acceptant alors de se plier aux exigences de la production locale : les grandes Fresque nationalistes.

Son retour au polar d’antan avec ce Manhunt suscite beaucoup d’émotion, et pourrait prendre l’allure d’une offrande envers ses admirateurs qui attendaient ce retour depuis longtemps. Sauf que tout a changé. la réception des films venant d’Asie n”est plus la même. L’émerveillement a laissé place à une lassitude, les raisons étant bien sûr variées, et parfois hautement justifiées. Les défauts ne sont plus pardonnés, non parce que le regard du spectateur s’est aiguisé, mais surtout parce que le cinéma mondial de divertissement s’est standardisé, se conformant à des normes esthétiques internationales.

La vision de Manhunt laisse une impression étrange, voire ambivalente, celle d’un cinéaste à bout de souffle, tentant de raviver une flamme éteinte depuis longtemps. John Woo y croit par intermittence, mais saborde constamment son film sur le plan narratif, tue dans l’oeuf le potentiel d’une histoire passionnante sur le papier, mais qu’il n’arrive pas à rendre captivante. Il se retrouve aussi prisonnier des diktats de l’exportation, imposant aux comédiens de parler en partie en anglais, option justifiée par le scénario, mais qui ne fait qu’accentuer la pauvreté de la post-synchronisation et la faiblesse de la direction d’acteurs.

Adapté d’un roman de Junko Nishimura, Dangerous Case, déjà transposé en 1976 par Junya Sato pour un film de 2 h 30 avec Ken Takakura, ce thriller déroule pourtant une histoire qui en vaut une autre, reprenant le thème classique du fugitif injustement accusé de meurtre.

Diu Qiu, brillant avocat de renommée mondiale, ne défend pas, en revanche, de nobles causes. Il est associé à une puissante compagnie pharmaceutique japonaise, la Tenjin, qui s’adonne à des pratiques contestées. Le lendemain de sa décision de s’affranchir de la firme, il se réveille dans sa chambre d’hôtel, avec le cadavre d’une jeune femme à ses côtés. Il ne tarde par à comprendre qu’on lui a tendu un piège. Une machination dans laquelle certains membres de la police pourraient être impliqués. Il prend la fuite, décidé à découvrir la vérité et à prouver son innocence. L’inspecteur Yamura se lance à sa poursuite, se doutant rapidement que quelque chose cloche dans cette affaire.

John Woo n’a jamais caché son admiration pour Alfred Hitchcock, lui ayant déjà rendu hommage dans son sous estimé Paycheck, ressemblant par bien des aspects à Manhunt. Le plus grand reproche qui peut être adressé à John Woo s’avère de ne pas arriver à se réinventer, de réutiliser ses tics de mise en scène jusqu’à saturation, d’offrir généreusement des fusillades étourdissantes plongeant le spectateur près de 30 ans en arrière. Plaisir suprême pour le uns ou signe pathétique de gâtisme pour les autres : une colombe perturbe le champs d’action d’un face à face entre le flic et le fugitif, une course poursuite en scooter des mers s’invite comme un hommage désuet. Rien de neuf certes, mais un amour pour le cinéma, à travers des chorégraphies virevoltantes, irrigue l’écran.

Malgré une narration chaotique, faisant intervenir des personnages secondaires peu crédibles à l’image de deux tueuses et une succession d’invraisemblances digne d’une série Z, Manhunt transcende ses scories par le simple pouvoir de sa mise en scène, aérienne et dynamique, utilisant à merveille le ralenti, les mouvements de caméra et le montage syncopé. L’auteur de The Killer n’a pas perdu la main même au sein d’une production hybride, tournée au japon, handicapée par une photographie sans grand relief, épousant les canons du cinéma d’action contemporain.

Seulement, derrière cette chasse à l’homme, se dessine, en spéculant un peu, un autoportrait en creux, celui d’un cinéaste qui s’est rendu compte qu’il travaillait pour une industrie lui ayant tourné le dos. Après Paycheck, John Woo fut remercié et quelque part trahi. Son retour à la liberté, il le filme à travers le portrait de l’avocat, qui a profité du système un temps, mais s’est fait piéger en cherchant à s’en détacher. Une double lecture à prendre avec des pincettes, mais qui a pu séduire John Woo, cinéaste romantique et naïf, attaché à l’intégrité des individus pris dans la tourmente d’un monde violent et corrompu.

En revisitant son univers, John Woo signe un polar touchant et nostalgique, à défaut d’être une éclatante réussite.

Le Blu-ray d’HK propose en guise de bonus un making of promotionnel sans grand intérêt.

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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