Produit en 1969, le premier long métrage de Toshio Matsumoto bénéficie d’une restauration 4K pour sa première présentation dans les salles françaises. Le film aura entre temps acquis le statut d’œuvre culte, mais pour ceux qui le découvrent «enfin», Les funérailles des roses conjugue les attraits de la nouveauté et ceux du témoignage d’une époque révolue.

Le noir et blanc somptueux, tour à tour contrasté, surexposé ou jouant les camaïeux de gris (les rues de Tokyo semblent issues des carnets d’un mangaka), loin des teintes ternies que l’on imagine des copies 35mm diffusées depuis cinquante ans, sublime une exigence formelle qui transparait dès les premières images. Alors que le film s’ouvre sur une scène d’un érotisme troublant, Les funérailles des roses échappe à toute temporalité.


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Son auteur, pourtant, signe là l’un des manifestes de la Nouvelle Vague japonaise (portée entre autres par Imamura et Oshima) et s’inscrit dans un mouvement international dont les équivalents français ou polonais ont marqué l’histoire du 7e Art. À ce titre, si les parallèles avec Godard s’imposent, le travail de Matsumoto résonne également avec les premiers films de Polanski ou Skolimowski. Le noir et blanc, bien sûr, mais aussi le traitement sonore (et principalement l’usage des silences), la déstructuration du récit, les thèmes abordés et le rapport au réel illustrent la modernité de ce cinéma des années 60.

Revendiquée par Matsumoto, l’influence de Jean Genet (le patronyme de l’écrivain donnant son nom au bar dans lequel Eddie travaille) se retrouve autant dans le sujet du film (travestissements et amours homosexuelles) que dans sa narration. Dans Notre-Dame-des-Fleurs, l’écriture de Genet, sinueuse et ramifiée (longues phrases proustiennes – Jean en Marcel des bas-fonds…) s’enrichit constamment de ruptures de ton, retours en arrière et digressions furtives. Syncopé et fractionnant le temps, Les funérailles des roses se développe, se plie et se déploie comme un voyage mental.

Alors que de nombreux chroniqueurs évoquent une perception déroutée, le film étonne par sa limpidité. Mêlant passé et présent, coupant certaines séquences pour les reprendre plus tard, imbriquant interviews des comédiens, scènes documentaires, bulles de bandes dessinées, Matsumoto mêle la romance à la réalité dans une tragédie aux accents burlesques qui ne perd jamais sa cohérence. Tandis qu’il réinterprète le mythe d’Œdipe, le cinéaste dresse le portrait d’une communauté homosexuelle à la clandestinité nécessaire : en 1969, les désirs de libération se heurtent au conservatisme de la société.


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Triangle amoureux virant au drame, la trame du film se focalise principalement sur Eddie, jeune travesti (terme à préférer à «drag-queen», anglicisme mis à la mode dans les années 90 et ne disant pas la même chose) qui passe une partie de ses nuits au Bar Genet dirigé par Leda, maîtresse officielle de Gonda dont il est l’amant, le reste en compagnie d’artistes underground citant Jonas Mekas ou Le Clezio (dont un cinéaste à fausse barbe se faisant appeler Guevara), et ses journées à faire du shopping avec ses amis quand il n’est pas dans les bras de celui qu’il aime. De son passé meurtri lui reviennent des images fugitives et violentes alors qu’il affiche une nature indolente et gracieuse.

S’il assume ses outrances et celles de ses personnages, Matsumoto les déjoue constamment par des ruptures de ton (musique de fête foraine, scènes en accéléré, inserts divers) qui renforcent par contraste la brutalité des séquences finales. Tragique dans le fond, Les funérailles des roses suscite un troublant sentiment de légèreté qui, ajouté à l’élégance des travestis, renforce leur mystère. Se mettant eux-mêmes en scène en fantasme de féminité et, de fait, avançant masqués tout en revendiquant leur état, Eddie et ses camarades semblent vouloir échapper à l’attraction terrestre. Si l’usage constant de drogues, la vie nocturne et les amours interdites les confinent dans un hors temps protecteur, la réalité du monde attend derrière la porte, prête à piétiner leurs rêves.


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Décédé en 2017, Toshio Matsumoto a marqué le cinéma expérimental en revisitant notamment le genre documentaire. Sorte de synthèse avant l’heure de ses recherches, son premier long métrage de fiction, aujourd’hui considéré comme majeur, n’en demeure pas moins un film à la marge dont la radicalité marie quête esthétique et geste politique. Les funérailles des roses aurait influencé Kubrick (les accélérés d’Orange mécanique) mais sa nature effrontément queer l’éloigne des codes du cinéma mainstream. Sans doute faut-il chercher du côté de la production underground gay pour lui trouver de plus profondes filiations, chez Derek Jarman ou Bruce LaBruce dont le premier film, No skin off my ass, mêle romance, sexe et militantisme avec la même approche esthétique.

Tête haute, regard vif, la désespérance se grime pour ne pas perdre la face. Œdipe se grise, chavire et se redresse, se crève les yeux, ne se relève plus. Délicat et sombre à l’image de son titre, Les funérailles des roses affiche une arrogance plus que jamais salutaire.

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