John Woo – “Chasse à l’homme” (“Hard Target”) (1993)

1993, alors que la rétrocession de Hong Kong à la Chine se fait de plus en plus imminente (elle sera actée quatre ans plus tard), John Woo décide d’accepter l’invitation d’Hollywood à s’expatrier sous ses latitudes. Bien avant cela, Warner et Oliver Stone avaient tenté de l’attirer aux États-Unis avec un projet de film d’arts martiaux, sans succès. Ce dernier avait alors un dernier chef-d’œuvre à tourner avant de quitter sa patrie. Ce sera chose faite en 1992 avec À Toute épreuve, opéra baroque et violent, formellement aussi fou que parfaitement maîtrisé, poussant à leur maximum tous les curseurs du cinéma d’action, et laissant le spectateur littéralement K.O. Fort de cette ultime réussite asiatique (qui vient clore une première partie de carrière qui compte rien de moins que The Killer, Le Syndicat du crime ou Une Balle dans la tête), il s’empare donc d’un projet offert par Sam Raimi et Robert Tapert (respectivement metteur en scène et producteur d’Evil Dead) pour le compte d’Universal. Écrit par Chuck Pfarrer, scénariste médiocre ayant certes travaillé sur Darkman, mais surtout responsable des scripts de choses aussi oubliables que Barb Wire, Virus ou Le Chacal (remake inutile du thriller de Fred Zinnemann avec Richard Gere et un Bruce Willis peroxydé), Chasse à l’homme se présente comme une relecture des Chasses du comte Zaroff à la sauce actioner. Le réalisateur de Spider-Man est missionné par le studio pour assister Woo, assez peu à l’aise avec la langue anglaise. Officieusement il est sommé de reprendre le long-métrage en main si ce dernier ne se plie pas assez à leurs exigences. Anecdote symptomatique d’une ambiance de tournage pour le moins tendue. Le rôle principal est confié à Jean-Claude Van Damme, alors au sommet de sa carrière suite au succès d’Universal Soldier l’année précédente. L’acteur incarne donc Chance Boudreaux, ancien marine sans emploi, engagé par Natasha Binder (Yancy Butler) pour retrouver son père, disparu depuis quelques jours dans des circonstances mystérieuses. S’il n’est pas le film le plus apprécié de la carrière de son auteur, Hard Target (de son titre original) mérite néanmoins de s’y replonger afin d’en saisir toute la teneur schizophrène, tiraillé entre les désirs opposés de son cinéaste et de son comédien star. L’édition proposée par ESC Éditions, comprenant la director’s cut (intitulée ainsi faute de mieux, on y reviendra) et le montage cinéma, le tout dans un nouveau master HD en combo Blu-Ray / DVD, en est l’occasion parfaite.

(Capture d’écran DVD © ESC Editions)

À la fin des années 80, le cinéma de Hong Kong connaît un âge d’or, écrasant la concurrence américaine dans sa démesure et faisant naître de nombreux fans au pays de l’oncle Sam. Parmi eux, William Friedkin ou Martin Scorsese, comme le rappelle Christope Gans dans son interview présente en bonus. Lui-même spécialiste de cette période, exégète et distributeur à travers les éditions HK, qui permirent aux spectateurs français de découvrir en vidéo nombres de pépites jusqu’alors inédites dans l’Hexagone. John Woo est l’un des auteurs les plus marquants et les plus identifiables de cette époque. Entre ses ralentis esthétisants, ses gunfights pleins de pistoleros à deux flingues et ses envolées de colombes, Chasse à l’homme transpire en apparence son style par tous les pores. Fidèle à ses gimmicks (on retrouve même les oiseaux en cage qui ouvraient À toute épreuve) et ses recherches stylistiques (arrêts sur image, multiplication des angles de vue), il cherche à reproduire l’exploit de ses films asiatiques où toute forme de réalisme est bannie. Il se dégage une emphase et une exagération certaine lors des scènes d’introduction, principalement les premières apparitions des bad guys. Le réalisateur du Pacte des loups fait d’ailleurs remarquer que dans les hero movies du réalisateur, les protagonistes sont toujours auréolés d’une sorte d’aura « aristocratique » que l’on retrouve ici plutôt chez les méchants. Fouchon, interprété par un Lance Henriksen tout juste sorti du marasme que fut le tournage d’Alien 3, est ainsi présenté comme un homme distingué, jouant du piano dans sa grande demeure coloniale, héritant même de la symbolique religieuse chère au metteur en scène (en témoigne la séquence du cimetière ou ce plan dans lequel, cerné par les flammes, il surgit tel un démon échappé des enfers). Le dernier tiers du long-métrage, en forme de défouloir jouissif où les coups de feu et de pieds (parfois les deux en même temps) volent sans interruption, le tout dans un espace clos et sinueux (constante de sa filmographie), peut être perçu comme une récréation pour Woo autant qu’un échauffement pour ses films américains à venir. Une course-poursuite à moto évoque le final de Mission : Impossible 2, quant à la fusillade à travers un mur qui oppose les deux antagonistes, elle apparaît comme un brouillon du duel entre Nicolas Cage et John Travolta dans son magnum opus, Volte/Face. Les puristes et les défenseurs du sacro-saint bon goût s’arracheront sans doute les cheveux à la vue de cette oeuvre définitivement too much (mention spéciale au serpent à sonnette) qui offre à JCVD la plus belle coupe mulet de l’histoire du septième art (devant Mel « Martin Riggs » Gibson). Difficile pourtant de bouder son plaisir devant ce déluge d’action, de cascades impressionnantes et délestées de toute image numérique. Si la carrière américaine du cinéaste n’est pas composée que de réussites (comme l’oubliable Broken Arrow et le raté Paycheck), Hard Target représente un sympathique tour de chauffe. Pourtant, force est de constater que, malgré de nombreuses touches personnelles dans le dernier tiers, il ne s’empare que tardivement du récit, se glissant tout d’abord dans les habits du simple faiseur.

(Capture d’écran DVD © ESC Editions)

Un plan d’une main saisissant un pistolet. Une seule et unique image à la symbolique forte, résume l’instant précis où Woo prend réellement les commandes. Avant cet instant décisif, il se plie aux exigences d’Universal et adapte son style aux canons de l’actioner 90’s. Jeune fille en détresse, héros musculeux, bande originale kitsch signée Graeme Revell, le film s’inscrit dans le cahier des charges de ce type de production calibrée. Si le cinéaste se retrouve bridé, notamment pour des questions de censure, forcé à réduire la durée du métrage de près d’une demi-heure, permettant ainsi d’écoper d’un simple classement Rated-R au lieu du NC-17 (interdiction aux mineurs de moins de dix-sept ans tant redoutée). La version proposée sur cette édition, bien qu’ajoutant quelques plans et effets absents de la copie exploitée en salle (notamment les fameux freeze frames), n’est pas le montage initialement voulu par l’auteur de The Killer. Les fans fantasment d’ailleurs sur une véritable director’s cut rendant justice à sa vision, dont les rushs ayant depuis fuité sur internet, y sont visibles en très mauvaise qualité. Ce qui frappe en premier lieu dans Chasse à l’homme, c’est la désinvolture avec laquelle le réalisateur traite son sujet. L’intrigue avance trop vite, et le contexte de misère sociale (police en grève, héros sans emploi), est survolé. Seule une séquence, terriblement cynique, où des badauds feignent d’ignorer Elijah (Willie C. Carpenter) grièvement blessé, rend justice au regard porté sur une société rejetant les laissés-pour-compte. Le charisme archétypal de son protagoniste et ses prouesses physiques importent plus qu’un quelconque ancrage naturaliste. Une scène est en ce sens symptomatique : quelques fondus enchaînés sur les visages de SDF peuplant le décor sont brutalement interrompus par une succession de plans visant à iconiser Chance, du long manteau jusqu’à la créole qu’il arbore à son oreille. Véritable cow-boy solitaire, s’impliquant dans l’enquête contre de l’argent, ce dernier est d’ailleurs l’incarnation de l’influence revendiquée de Hard Target : le western. Genre typiquement états-unien, source d’inspiration du metteur en scène, et ce, dès l’introduction en vue subjective sur une rue de la Nouvelle Orléans hors du temps où une calèche traverse la nuit. L’un des conseils qu’il donnait à son chef opérateur (Russell Carpenter, collaborateur de James Cameron sur True Lies, Titanic et bientôt les suites d’Avatar) était de filmer les fusillades comme l’aurait fait Sam Peckinpah. Il émane du film un plaisir presque enfantin, ludique et jouissif à filmer les armes à feu fétichisées à outrance, l’action baignant dans une ambiance de fête foraine où les ennemis surgissent comme des attractions de kermesse. Le final, avec son décor composé de figures de Mardis Gras explosant en cotillons, confettis et étincelles, appuie cette dimension de défouloir fun quitte à en devenir inconsistant. La violence ne s’en retrouve pas atténuée pour autant et au milieu des démons et gorgones en papier mâché, les coups sont douloureux et le sang coule. La brutalité orgasmique (comme la désigne Gans) habituelle du cinéaste, devient une relecture graphique et cinématographique du jeu morbide auquel s’adonnent les méchants. Les personnages interprétés par Arnold Vosloo et Henriksen sont d’ailleurs les principaux sacrifiés de la version finale, se retrouvant relégués au second plan alors qu’ils étaient censés faire jeu égal avec Van Damme. Mais en coulisses, l’acteur, ayant appris le montage auprès de Carl Kress (oscarisé pour La Tour Infernale) lors de la post-production de Bloodsport, s’est lui-même chargé des coupes. Alors que John Woo, fraîchement débauché de Hong Kong pensait être la véritable star du projet, « The Muscles from Brussels » était en train de prendre le pouvoir avec la bénédiction des producteurs.

(Capture d’écran DVD © ESC Editions)

Devenu plus ou moins malgré lui une créature pop et médiatique cible de nombreuses moqueries au fil des années, navigant entre déclarations borderlines et excuses publiques pour le moins maladroites, il fut un temps où Jean-Claude Van Damme était pourtant l’un des chouchous des studios. La success story est connue : un jeune karatéka belge arrive à Los Angeles sans le sou, et parvient à convaincre Menahem Golan (patron de Cannon Group) de l’engager en lui faisant une démonstration du grand écart facial dont il a le secret. Alors que le cinéma américain est dominé par le trio Planet Hollywood (Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone, Bruce Willis), l’acteur intègre une sorte de deuxième division, se faisant une place au soleil à grands coup de pieds et de succès commerciaux. La suite sera moins glorieuse, entre addiction à la cocaïne et plongée dans les tréfonds du direct-to-video, il devra attendre 2008 et la sortie du très moyen JCVD, dans lequel il fait néanmoins preuve d’un talent d’acteur jusqu’alors sous-estimé, pour qu’il regagne une certaine respectabilité. S’il n’est pas le premier choix pour incarner Chance Boudreaux, le studio avait d’abord pensé à Kurt Russell, il se glisse parfaitement dans la peau de ce prolo, vagabond, reprenant son rôle habituel de héros populaire et besogneux, fidèle à sa propre personnalité comme le souligne Arthur Cauras dans son interview. Vétéran sans emploi, vivant de petits boulots, il renvoie plus aux mercenaires de Sergio Leone qu’aux hommes d’honneur en costume incarnés par Chow Yun-Fat. Passionné de cinéma asiatique, il produira par la suite les premiers films américains de Ringo Lam et Tsui Hark. Si ce n’est pas lui mais Sam Raimi qui insistera pour engager John Woo sur Chasse à l’homme, Van Damme rencontra longuement le cinéaste chez lui pendant qu’il tournait Double Impact. Une entente entre les deux hommes qui sera de courte durée, les divergences quant au montage final ayant tourné en la faveur de l’acteur, soutenu par ses producteurs, trop frileux à l’idée de suivre les ambitions du réalisateur et de perdre leur poule aux œufs d’or. Contrairement aux idées reçues, Woo ne tiendra pas rigueur à ce dernier considérant que leurs différends découlaient de leur ego respectif, saluant son professionnalisme et son envie profonde de bien faire. L’auteur d’Evil Dead et le comédien avaient quant à eux, un projet commun, Steel Donkeys écrit par Richard Stanley, qui ne verra jamais le jour. Bien loin des railleries cyniques dont il fait l’objet depuis près de vingt ans, il ne faut pas oublier qu’il fut une époque où Jean-Claude Van Varenberg (de son vrai nom) était une action star sur laquelle un studio aussi puissant qu’Universal (1993 est marqué par leur carton planétaire Jurassic Park) misait gros. À l’heure des super-héros consensuels en lycra, sauvant des villes désertées des attaques d’extraterrestres en CGI, le gamin de Berchem-Sainte-Agathe conserve un supplément d’âme et un capital sympathie intact. Preuve en est cette Chasse à l’homme fun, certes décérébrée mais extrêmement généreuse, vestige d’un cinéma d’action décomplexé et fendard.

(Capture d’écran DVD © ESC Editions)

ESC propose différentes éditions de Hard Target, dont un collector VHS Box au parfum de vidéoclub, comprenant divers goodies comme un livret, des photos d’exploitation et un poster, ainsi qu’un digipack combo Blu-Ray / DVD. Comprenant de nombreux bonus, des bandes-annonces, ainsi que des interviews de Christophe Gans et Arthur Cauras où ce dernier revient sur les films de chasse à l’homme (parmi lesquels La Traque, Rambo, La Proie nue) et sur la filmographie de JCVD à travers la première partie de l’entretien Le Poing sur sa carrière. La deuxième partie sera incluse dans l’édition de Mort subite à paraître chez le même éditeur.

DVD, Combo Blu-Ray/DVD et Collector VHS Box disponibles chez ESC Editions.

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A propos de Jean-François DICKELI

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