Le plaisir éprouvé devant Le fantôme de Milburn tient en premier lieu à sa distribution. Retrouver des vieilles gloires du cinéma réunis dans un film d’épouvante du début des années 80 apporte une dimension émotionnelle singulière. Douglas Fairbanks Jr, Melvyn Douglas, John Houseman et Fred Astaire incarnent quatre notables inséparables de la petite ville de Milburn, hantés par un secret de jeunesse. Ils appartiennent au cercle des chasseurs d’histoire. Chaque soir,  ils se réunissent pour se raconter des récits effrayants comme pour exorciser un trauma lié à un passé douloureux. Pourquoi se faire peur à la tombée de la nuit?  Une série de morts inexpliquées va réveiller leur mauvaise conscience. Des cauchemars réguliers viennent perturber leur existence. Le fils de l’un d’entre eux, David (impeccable Craig Wasson) va rencontrer une jeune femme mélancolique qui pourrait bien avoir un lien avec ces décès étranges.

Cette adaptation d’un roman fleuve de Peter Straub produite par la Universal, s’est bizarrement retrouvée entre les mains de John Irvin, cinéaste étranger au genre. Le  futur réalisateur d’Hamburger Hill et du Contrat sort d’un film de mercenaire musclé avec Christopher Walken, Les Chiens de guerre. Dire qu’il va se retrouver en territoire hostile est exagéré (il ne s’agit que de son deuxième long métrage), mais il ne semble pas toujours à l’aise, s’emparant timidement d’un scénario solide par Lawrence Cohen, déjà  auteur de l’adaptation de Carrie de Stephen King.

L’académisme de la mise en scène déçoit au départ par son manque d’inventivité, ses champs contre champs vieillots, ses plans de coupe imprégnés d’une esthétique télévisuelle. Cette application à rester au service d’un récit passionnant, finit par emporter le morceau et même séduire par sa sobriété, son refus de l’effet choc. Le film assume son rythme lancinant qui perd en efficacité ce qu’il gagne en profondeur et en inquiétude sourde.

Les conventions établies permettent de s’insinuer au cœur d’un récit mortifère, presque figé dans le temps. La manière dont la mort va peu à peu pénétrer la fin de vie de nos quatre vieillards pathétiques s’avère aussi touchante qu’angoissante.  La petite bourgade de Milburn s’apparente à un lieu de désolation n’ayant aucune inscription spatio-temporelle, comme perdue dans les limbes d’un purgatoire. Elle ressemble à un cimetière où les pauvres victimes attendent patiemment d’y être enterrées. La culpabilité qui ronge les membres des chasseurs d’histoire contamine l’aspect visuel du film avec ses couleurs monochromes et son décor hivernal cafardeux.

La beauté livide de la succube Eva, à vous glacer le sang, ne détonne par dans l’environnement sépulcral où évoluent les personnages, attendant patiemment que la grande faucheuse viennent les chercher. Mais qu’ont-ils fait ces pauvres vieillards amateurs de contes terrifiants ? Pourquoi Eva revient-elle un demi-siècle plus tard pour se venger? La réponse est évidemment liée au passé. Le récit nous entraîne dans un long flash-back situé dans les années 30 à Milburn, là où tout à commencé. Il nous immerge dans des souvenirs de cinéma avec sa patine esthétique proche du sépia. Le travail pictural du chef opérateur Jack Cardiff impressionne, s’inspirant parfois des peintres impressionnistes. Le parfum de nostalgie va rapidement virer au cauchemar par la tournure tragique des événements.

La qualité des effets spéciaux de Dick Smith rend parfaitement crédible la silhouette inquiétante du fantôme, présence/absence idéalement incarnée par le jeu hypnotique d’Alice Kridge. Quelques effets sanglants et apparitions de spectres horrifiques apportent une touche de modernisme au métrage. Ces débordements graphiques sont d’autant plus effrayants que rares. En évitant la surenchère, en préférant axer le récit sur la suggestion, John Irvin se rapproche parfois de l’univers des grands cinéastes du genre des années 30/40 de James Whale à Jacques Tourneur. Préférant nous plonger dans une histoire de fantômes à l’ancienne, convoquant de veilles légendes gothiques, John Irvin livre au final une œuvre soignée presque indémodable, baignant dans une atmosphère ténébreuse et mystérieuse, l’un des derniers soubresauts d’un fantastique suranné. Le film peut se lire aussi en creux comme un au revoir à quelques figures marquantes de l’histoire du cinéma, particulièrement Fred Astaire et Douglas Fairbanks Jr, comédiens qui ont forcément bercé le cœur des cinéphiles. Il s’agit de leur ultime apparition à l’écran, ce qui renforce l’aspect touchant du récit.

Le combo Blu-ray/dvd proposé par Elephant bénéficie d’une belle copie nous vengeant des éditions précédentes assez médiocres. Niveau bonus, c’est un peu léger mais l’intervention de Julien Comelli dans le documentaire consacré au film Les vieux de la vieille s’avère sympathique et éclairant. Amateurs d’anecdotes et d’infos historiques, vous serez aux anges.

 

 

 

 

 

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