Capture écran Blu-Ray © Pathé


Retour sur les terres de l’imaginaire…

Revoir Halloween alors que sort la préquelle-remake sans intérêt de The Thing accroît le sentiment de lassitude face à l’inutilité de tels projets. Non, l’œuvre de Carpenter n’a nullement besoin d’être remise au goût du jour et plus de trente ans après, Halloween fonctionne toujours aussi bien. Pourquoi des cinéastes échouent à effrayer en 2011 là où une œuvre de plus de 30 ans garde une puissance intacte ? Au-delà du simple phénomène marketing, il est difficile de ne pas déceler plus encore qu’une panne d’inspiration, comme la sensation que scénaristes et réalisateurs ont égaré le secret de la peur. Dans Halloween, l’efficacité de la peur ne dépend pas de la réponse apportée mais de l’abîme de la question. Là où Carpenter exploitait la terreur du non-visible et du non-dit, où l’attente était plus importante que ce qui la concluait, où le décor était plus menaçant que celui qui s’y cache et en émerge. Désormais, la peur, en mode blockbuster, se fonde sur le spectaculaire et se donne comme défi absurde de vouloir tout expliquer, avide d’éclairer tout ce que l’œil peut voir plutôt que de laisser travailler l’imagination. C’est in fine le rapport même au regard qui a été modifié, la déferlante des effets digitaux incitant à ne plus rien camoufler, tentée par l’unique expérience du visible, de ce qui existe et doit-être vu, parfait contresens à l’imaginaire, au poétique de l’original. Même si elle échouera à mêler la singularité de son propre univers avec celle de Carpenter, il faudra au moins reconnaître à Rob Zombie d’avoir tenté une relecture ambitieuse, car intime. Porté par cette même empathie pour le psychopathe mythique, Halloween II fonctionnera mieux, avec des héroïnes aussi fissurées que le meurtrier qui les menace. Le travail de Zombie, s’il n’est pas pleinement convaincant, met en lumière combien le mythe créé par Carpenter dépasse de très loin la notion d’horreur pour se faire le symptôme d’un constat social, d’un désenchantement de deux cinéastes d’humeur et d’inspiration antithétiques, et à trente années d’écart. On qualifie souvent Halloween de slasher fondateur, à tort puisque le premier du genre serait plutôt La Baie sanglante de Mario Bava, considéré régulièrement comme un giallo alors qu’il n’obéit pas à ses codes. De plus, le point de départ d’Halloween – un fou échappé d’un asile lors d’une nuit de fête décime ses victimes – doit beaucoup au terrifiant Black Christmas de Bob Clark, John Carpenter et Debra Hill troquant Noël contre Halloween.

Capture écran Blu-Ray © Pathé

Halloween reste indéniablement ancré dans les années 80, avec ses habitudes vestimentaires, ses coupes de cheveux et sa teenager attitude. A priori l’argument sommaire du Carpenter ne le différencie pas de la vague des slashers qu’il entraîna, au point de l’avoir confondu parfois avec la médiocre série des Vendredi 13 : un tueur, des jeunes libidineux décimés s’ils cèdent à la tentation, graciés s’ils résistent. Ce genre puritain par excellence pourrait parfaitement se lire comme une variation en mode dégradé du Roman Noir anglais à la Walpole ou Radcliffe où ses héroïnes apeurées sont toujours confrontées à la tentation du Mal, la réponse à l’attirance des jeunes lectrices pour l’étrange et l’épouvante dissimulant sa teneur profondément moralisante et pédagogique. Mais le croquemitaine de Carpenter, bien plus qu’un simple outil punitif, constitue l’allégorie d’un danger plus profond qui guette un pays recroquevillé sur lui-même avec ses petites zones pavillonnaires, leurs familles autocentrées et sécurisées dans leur espace clos. Toute la teneur du message de Carpenter tiendrait dans une unique scène, lorsque Laurie poursuivie par le tueur sonne à toutes les portes et n’obtient pour unique réponse que des lumières qui s’éteignent. Michael Myers est en outre un beau symbole de démission parentale lorsque les grandes sœurs/baby sitters font face aux dangers et protègent leurs petits frères et soeurs à la place de leurs géniteurs. A travers le cinéma de genre, Carpenter ne cessera de mettre en relief les culpabilités collectives et de faire le procès des dysfonctionnements de son pays; Halloween en demeure une des plus belles preuves. Les ombres imaginaires suggèrent chez Carpenter des zones d’ombres plus réelles, sociales, politiques, historiques. La fin ouverte, laissant la possibilité d’une suite, témoigne surtout d’une menace qui sourde et ne décroît pas. Michael Myers reste celui qui n’a pas de visage et le fait qu’on l’entrevoie brièvement enfin, plus que de matérialiser le monstre et de lui donner corps, vient surtout creuser le contraste ambigu entre la candeur et l’incarnation du Mal. Halloween reste une leçon de mise en scène avec sa gestion de l’espace, son angoisse en crescendo qui tend constamment le miroir des terreurs enfantines et de la peur du noir, ses ombres captées et cette perte des repères, l’irruption de Michael Myers dans le quotidien plongeant dans l’irréel cauchemardesque et féérique.

Le transfert n’impressionnera peut-être pas autant que celui de The Thing, mais il n’en demeure pas moins très beau, rendant parfaitement justice à une photo complexe car très souvent plongée dans l’ombre. Halloween se paie donc une seconde jeunesse et récupère parfois des couleurs inédites, comparées aux teneurs ternes des masters utilisés précédemment dans la plupart des dvd, versions discount ou non.
Les suppléments ne sont pas des plus passionnants, concernant dans l’ensemble les geeks lorsqu’ils ne s’adressent pas directement à eux. Du récréatif privilégié à l’analytique donc et l’on regrettera que le blu ray ne reprenne pas les scènes coupées de la version télé présentés dans le Anchor Bay.
Cependant, un intéressant documentaire de 83 mn revient sur la saga Halloween avec divers intervenants (acteurs, fans, producteurs, mais finalement très peu Carpenter lui-même) étudiant l’évolution et la dégénérescence du mythe, et par cela même l’évolution même du cinéma d’épouvante. En effet, tout l’Art de la suggestion du cinéaste disparaît très rapidement, troquant le mystère contre le démonstratif et le gore, le toujours plus, et faisant lentement dériver la subtile tension vers un simple enchainement de meurtres sanglants. La palme revient sans doute à Othenin Girard atterrant de premier degré. Sont plus intéressants les propos de Rob Zombie qui jette un regard consterné sur les suites apportées et le glissement d’une œuvre indépendante vers une franchise purement commerciale, ce qui explique que Carpenter se soit rapidement retiré de toute entreprise de séquelle. En effet, en matière d’imaginaire Halloween (et Fog plus encore) répondait plus à aux onirismes ombrageux et poétiques de Tourneur qu’aux archétypes du psycho killer. Halloween (USA, 1978) de John Carpenter, avec Jamie Lee Curtis, Donald Pleasance, Nancy Loomis, Charles Cyphers

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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