Rue des Cascades, que l’on peut voir à partir de cette semaine en salles, a une histoire longue, à la fois chaotique et belle. Quand Maurice Delbez, qui est alors assistant-réalisateur, lit le premier roman de Robert Sabatier, Alain et le nègre, à sa sortie en 1953, l’envie lui prend de le porter à l’écran. Mais les financements sont difficiles à trouver, notamment à cause du sujet, du personnage de Vincent qui est noir. Maurice Delbez obtient une avance sur recettes, mais il est aussi obligé de s’autofinancer en créant sa propre maison de production. Le tournage se déroule durant l’automne 1963 – Maurice Delbez a alors déjà plusieurs films à son actif. Le distributeur oblige le réalisateur à titrer le nouveau venu Le Gosse de la butte et bâcle son travail. À Paris, le film ne sort que dans une salle – en décembre 1964 – et disparaît très vite, l’accueil n’étant pas bon. Maurice Delbez se retrouve criblé de dettes – il affirmera avoir mis une quinzaine d’années à les rembourser. Il ne peut plus réaliser de films. Il se détourne du cinéma et se met à travailler pour la télévision.

En 2017, La Société Nationale de Distribution sort de ses archives la pellicule du film en vue d’une restauration en 4 K. Le CNC verse une subvention conséquente. Le Forum des Images participe également. Le site Celluloid Angels lance un appel à dons (1). Le film est édité en DVD par M6 Vidéos en septembre 2017, avec quelques bonus (2). Il est désormais intitulé Rue des Cascades.
Et puis il sort donc maintenant sur quelques écrans, accompagné par une belle et intelligente campagne de promotion orchestrée par Malavida Films.

©1963 SND (groupeM6) Malavida Photo Jean Falloux

L’accueil est cette fois plutôt bon – au niveau de la critique – et se dessine autour de cette œuvre une aura de « film maudit ». C’est vrai que Rue des cascades est étonnant, mais pour en apprécier la singularité subversive et le charme, il nous a fallu dépasser un aspect un peu rébarbatif : des prestations d’acteurs parfois et en partie d’un grand amateurisme, parfois et en partie d’une théâtralité peu cinématographique (sic)… et, ce qui est lié à cela, une direction delbezienne laissant à désirer.
Le charme évoqué réside dans cette représentation authentique du Paris populaire des années soixante – Rue des Cascades a été en partie tourné en extérieurs, à Belleville et à Ménilmontant. Un Paname qui n’est plus. Cet aspect du film évoque un tant soit peu les photos de Henri Cartier-Bresson, Le Ballon rouge d’Albert Lamorisse ou Les 400 coups de François Truffaut. Maurice Delbez fait d’ailleurs quelques clins d’œil à la « Nouvelle Vague » : l’expression elle-même sortant de la bouche du retraité dénommé Monsieur Bosquet quand il s’adresse à un enfant ; la longue-vue obtenue avec un cahier roulé sur lui-même – cf. À bout de souffle de Jean-Luc Godard – ; quelques jumps cuts lors d’une promenade de deux personnages dans les rues de la capitale.
Ce charme réside aussi dans la présence et la configuration d’un espace très pittoresque, chaleureux et réconfortant : l’épicerie-buvette tenue par Hélène (Madeleine Robinson). Là, en ce lieu, éclairé comme il est, c’est peut-être davantage au réalisme poétique que l’on pense – par exemple à celui d’un Marcel Carné… le tragique en moins.

Dans un environnement hostile, où le racisme et les valeurs du colonialisme s’affichent haut et fort, où le désabusement existentiel est difficilement noyé dans le Pernod ou le Calva, Hélène aime Vincent d’un amour fou. Alain, le fils d’Hélène, qui n’a plus de père, ne voit pas d’un bon œil l’intrus et, dans sa hargne, utilise les mots de l’idéologie ambiante faite d’intolérance, de rejet de l’autre. Mais Vincent a des atouts qui vont lui faire gagner l’amitié du gamin et de ses petits copains : sa force musculaire (3) qui ne déplace peut-être pas des montagnes, mais tient les voitures à l’arrêt, une gentillesse et une douceur à toute épreuve, et sa capacité à donner forme et vie – notamment via le travail de montage de Maurice Delbez et d’Andrée Verlin – à des mondes exotiques, imaginaires, ouverts sur la nature et l’aventure, dans lesquels ont besoin de se plonger des poulbots plutôt habitués à la grisaille atmosphérique, à la pierre, au béton, au bitume.

Et c’est là que réside la singularité de Rue des Cascades. Il montre, désigne, met à mal les clichés qui trottent dans la tête de beaucoup de Français de l’époque vis-à-vis des étrangers et de ceux qui n’ont pas la peau blanche – des clichés qui n’ont pas disparu, c’est ce qui fait la vive actualité du film. Mais il y a aussi, élément très important, l’expression du désir des femmes, celles-ci ayant le plus grand mal à briser les chaînes forgées pour elles par une société machiste et conservatrice. Ce désir est porté un tant soit peu par Mme Tournier, une ancienne goton à la fois réaliste – quant à la gent masculine et à la prostitution – et un peu aigrie. Mais aussi et surtout par Lucienne, femme mariée qui vient s’approvisionner au magasin, qui étouffe en son ménage et trouve un peu d’air en passant du bon temps, rien qu’un peu de bon temps, avec un jeune militaire qui loge momentanément chez elle : « J’en ai marre de faire l’amour comme on fait le ménage. Par devoir conjugal. Pour faire propre ». Et par Hélène, bien sûr, qui est belle, mais qui sent avec fragilité et douleur l’âge arriver et qui ne veut pas se retrouver vieille fille/veuve : « Moi, j’ai peur (…) Mais je veux me défendre, et je te jure que je me défendrai (…) Vincent, c’est le dernier… ».

Notes :

1) On trouvera ici l’appel – et des informations intéressantes concernant le coût de la restauration : https://www.celluloid-angels.com/movie/rue-des-cascades
2) Cf. https://www.snd-m6video.fr/rue-des-cascades
3) Vincent est incarné par l’acteur et culturiste Serge Nubret. Un homme à la musculature très impressionnante, qui a eu l’occasion de rivaliser avec Arnold Schwarzenegger.

Informations supplémentaires :

Une séance spéciale avec le réalisateur et les « enfants » du film aura lieu à la Filmothèque du Quartier Latin (Paris), vendredi 21 septembre, à 19H30.
* Un dossier pédagogique consacré à Rue des Cascades a été monté par Malavida Films. On peu le télécharger ici : www.malavidafilms.com/download.php?id=1002

©1963 SND (groupeM6) Malavida Photo Jean Falloux

A propos de Enrique SEKNADJE

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