Il faut le dire pour ceux qui ne seraient pas au courant, même si c’est à peu près écrit partout où son nom apparaît… Mikio Naruse est un cinéaste méconnu – notamment en France -, et pourtant à placer aux côtés des grands Maîtres de sa génération, admirés, eux, à leur juste valeur, et bien mieux distribués : Ozu, Mizoguchi, (Akira) Kurosawa. Naruse, c’est, semble-t-il, 89 films au compteur – mais dont certains ont disparu ou sont, pour le moment, non retrouvés. C’est un cinéma au style à la fois sobre et subtil. Naruse est un artisan du 7e art qui s’est beaucoup soucié de la condition de la femme dans le Japon de son temps – quoique son cinéma ne se réduit pas à cette thématique.

Nous ajouterons qu’il est né en 1905 et mort en 1969, à Tokyo. Qu’il a tourné des films muets de 1930 à 1934 – le « premier » film dit parlant japonais daterait de 1931. Des films parlants de 1935 à 1967. Qu’il a fait ses débuts et premières réalisations à la Shochiku – jusqu’en 1934. Puis qu’il est passé à la Toho, à partir de 1935 – principale société pour laquelle il va travailler dans les années qui suivent… jusqu’à son dernier film, Nuage épars (1967). Shiro Kido, le Directeur du studio Kamata, à la Shochiku, aurait expliqué ne pas avoir eu besoin de deux Ozu.

L’œuvre de Naruse se fait maintenant connaître dans l’Hexagone, lentement mais sûrement. En hiver 2001, 37 films ont été projetés à la Cinémathèque Française. En avril 2015, une rétrospective intitulée « Chroniques de nos vies ordinaires et de leurs petits désordres », organisée par la Maison de la Culture du Japon, en a proposé 29.
En 2006, l’enseignant de cinéma et critique Jean Narboni publie la première monographie française sur l’auteur du Repas : Mikio Naruse – Les Temps incertains, Paris, Cahiers du Cinéma/Auteurs. Sauf erreur de notre part, Narboni ne parle cependant pratiquement pas de Quand une femme monte l’escalier.

L’année dernière, Les Acacias on sorti Une femme dans la tourmente (1964). C’est au tour, cette semaine, de Quand une femme monte l’escalier. Et le 11 janvier ce le sera pour Le Grondement de la montagne (1954). Ensuite viendront Nuages épars (1967) et Au gré du courant (1956).
Vers la fin 2017, Carlotta devrait publier un coffret Naruse.

La protagoniste du film évoqué en cet article est Keiko, une hôtesse de bar tokyoïte. Elle travaille dans le quartier de Ginza. Ginza est un lieu animé, une zone commerçante, un quartier d’affaires – qui, déjà avant la guerre, était occidentalisé, notamment au niveau architectural. Ginza est à côté du marché de poissons de Tsukiji, et on y mange des sushis excellents et hauts de gamme – une réplique du film y fait indirectement allusion.

L’entourage professionnel de Keiko l’appelle Mama ou Mama-San – le suffixe San est une marque de politesse, d’affection. Le terme de Mama aurait été introduit par les soldats américains, au moment de la Seconde Guerre mondiale, pour parler aux et des femmes qui dirigeaient les maisons de geishas, les bars, les clubs, au Japon et dans quelques autres pays d’Asie du Sud-Est.

Naruse évoque globalement et rapidement, notamment à travers la voix off de Keiko, qui a une dimension informative autant que subjective, le monde des hôtesses de bar – à ne pas confondre évidemment avec celui des geishas. En ce monde, il suit le parcours difficile de cette personne au caractère hors-norme. Comme d’autres jeunes femmes, Keiko hésite entre le mariage et ce travail qui équivaut parfois à de la prostitution. Certaines font leur choix, Keiko est dans une situation psychologiquement et matériellement plus instable. Comme d’autres, elle voudrait diriger son propre bar. Certaines se lancent, pas Keiko.

La société japonaise est clairement montrée comme dominée par les hommes – des hommes parfois veules et hypocrites… mais qui peuvent aussi, il faut le noter, avoir, sous le regard de Naruse, de bons côtés ou de touchantes faiblesses -, et l’univers des bars dominés par les hommes d’affaires. Manifestement, beaucoup d’hôtesses cherchent une forme d’émancipation en leur travail nocturne, souhaitent échapper à la vie de femme mariée. Mais le monde des « hostesses » – terme japonais – est cruel. Il y a de la concurrence et elle est rude. Même entre femmes, il peut y avoir des rapports de pouvoir. Une amie de Keiko, Yuri, a monté sa propre affaire. Elle vole, d’une certaine façon, la clientèle de Keiko. Mais, malgré les apparences, elle est criblée de dettes. Elle essaiera d’échapper à ses créanciers… cependant, le stratagème qu’elle a imaginé lui sera fatal.
Keiko est entre deux mondes : celui du Japon du jour et celui du Japon de la nuit. Celui du Japon à l’ancienne et celui du Japon tourné vers le futur. Elle n’arrive pas à choisir clairement sa voie, elle n’assume pas les implications qu’ont certains de ses choix. Elle choisit de s’habiller de façon traditionnelle, alors que ses collègues portent plutôt des robes à l’occidentale. Et ses kimonos sont désuets, ternes, peu adaptés au travail d’accompagnatrice chargée de séduire et de divertir le client. La plupart des hôtesses ont un amant, un client privilégié, un amoureux (« koibito ») – à ne pas confondre avec un amant. Keiko ne veut pas d’amant… et pas de « koibito », considérant que tous les hommes dont elle a à s’occuper doivent être traités de la même manière. Et ce, même si un favori pourrait lui permettre de financer ses projets personnels. Une des raisons qui pourrait justifier cette situation, mais sur laquelle Naruse ne s’étend pas – contrairement à ce qu’il fait dans une œuvre comme Femme dans la tourmente, et même si l’univers de ce film-ci est différent – est que Keiko a eu un mari, mort dans un accident de voiture – et non pas, cette fois, à la guerre -, et qu’elle ressent un devoir de fidélité envers lui. On perçoit aussi chez elle une sorte de fierté personnelle, qui peut passer pour une qualité, mais qui en la situation vécue est un handicap. Une fierté qui touche à l’orgueil.

Le tragique particulier qui marque l’existence de Keiko – et qui sied à la singularité du personnage et de l’actrice qui l’incarne, la très célèbre Hideko Takamine, laquelle a tourné 17 films avec Naruse – est que quand elle accepte finalement, après moult refus et hésitations de sa part, de se lier à tel ou tel homme, de passer une nuit avec lui, les aventures tournent court, ne peuvent se concrétiser. Elle est également poursuivie par sa famille, qui vit dans le vieux Tokyo, et qui a terriblement besoin de son argent.
Keiko ne trouve pas sa place… nulle part ;  et elle est prise dans un étau.

La particularité du film, et qui est propre au style le plus connu et apprécié de Naruse, est que le tragique n’est jamais surligné par des effets dramaturgiques, formels. Et ce, bien que le cinéaste annonce la couleur dès le début du film – dans une rue, Keiko voit une hôtesse qu’elle ne connaît pas emmenée dans une ambulance… une connaissance lui apprend qu’elle s’est suicidée. La musique – composée dans un esprit jazzy – peut mettre un accent sur tel ou tel moment décisif, mais elle nous fait penser à ce que Lynch, et Michel Chion à sa suite, appelleront beaucoup, beaucoup plus tard, et dans un tout autre contexte, une « music on the air ». La caméra est posée. Les mouvements d’appareil sont utilisés avec parcimonie, souvent imperceptibles. Les acteurs ont un jeu tempéré, leurs personnages sont relativement calmes – les épanchements façon crises de larmes sont rares. On est très loin d’un Kurosawa, qui a pourtant été l’assistant de Naruse – sur Avalanche (1937, à la Toho) et qui lui vouait la plus grande admiration. Les plans sur Takamine/Keiko montrent une femme dont on perçoit sans difficulté la profonde tristesse, mais qui peut sourire quasi simultanément ; qui peut arborer un sourire, tout en montrant qu’elle rentre, retient ses vrais sentiments – à tel point qu’elle peut en arriver à souffrir de troubles psychosomatiques, malgré elle ; qui a conscience que le temps fait son œuvre, et le dit – elle a atteint les trente ans -, mais qui prend sur elle.

L’escalier monté régulièrement par Keiko – le leitmotiv du film -, qui sépare la rue du bar, des bars où elle travaille, ce sont les marches qui ne la mènent pas vers le succès, mais qui lui donnent tout juste le temps de se composer le visage souriant et avenant qu’elle doit arborer pour ses clients, et qui cache son infinie mélancolie automnale. Ce sont les coulisses, étroites et fort pentues, qui permettent à l’actrice de mettre son masque.

 

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