Richard Adams – “Watership down”

Il y a parfois de grands rendez-vous ratés. Watership Down, le roman majeur de Richard Adams, qui ressort cette année chez les très grands Monsieur Toussaint Louverture (regardez cette couverture!) dans une traduction revue, est définitivement de ceux-là.

Qui, en nos contrées hexagonales, quelques traumatismes d’enfants mis à part (le film d’animation connut à l’époque son petit succès générationnel), peut mesurer l’ampleur du phénomène mondial de cet étrange ouvrage, première œuvre d’un obscur fonctionnaire du ministère de l’Agriculture anglais, qui, en jetant un œil par la fenêtre lors d’un trajet direction Stardford-upon-Avon (Shakespeare represents), commence à tirer les ficelles d’un conte pour égayer ses deux filles ? Qui peut comprendre le chiffre hallucinant de 50 millions d’exemplaires vendus (ce qui, d’après l’éditeur, le place dans le top 25 des livres les plus vendus au monde) ?

  • Bâtir un foyer

Il faut dire qu’à résumer le pitch, on se tire immédiatement une balle dans le terrier : c’est donc, hum, well, une histoire de lapins.

Du genre qui reçoivent au tout début de l’histoire, une vision d’apocalypse : une grande pancarte blanche, des kataklops, des hommes. La fin de leur garenne. La pythie, c’est Fyveer. Accompagné de son frère Hazel, le vrai héros du roman, ils vont réunir quelques courageux pour fuir, vivre de grandes péripéties et chercher un nouveau foyer.

Well.

Voila.

Maintenant, si vous pouviez tous revenir et qu’on attaque le gros du sujet. Car réduire Watership down à son penchant de conte pour enfant serait tout simplement une insulte.

Il y aura des routes dangereuses, des rivières en crue, du roman d’évasion (le clapier gardé par les hommes), des attaques fulgurantes (die, mothafucking Effrefa !), des rencontres anesthésiées (la garenne nourrie par les hommes, qui perd son instinct façon secte et ne parvient pas à gérer le deuil), une nature hostile et protectrice et des séductions de hases en pagaille. Ca va castagner de la papatte, se carapater au moindre danger et chercher à ruser au mieux en des plans endiablés. Avec cette question, lancinante : c’est quoi, être chez soi ? C’est quoi, faire société ? C’est quoi, enfin, être libre ?

Difficile d’aller plus loin sans déflorer le plaisir de cette histoire qui se dévore par pavés entiers comme se picore par chapitres nocturnes, echevelée et tendre, romanesque et moderne, définitivement addictive.

C’est une histoire de fureur, de mort, de violence. Survivre malgré tout : une épopée souvent sombre, de souffrance et d’épreuves. Une Odyssée à hauteur de lapins, mais dont la relative étroitesse géographique (quelques kilomètres, à peine) n’empêche pas l’ampleur d’un monde absolument fascinant.

  • Devenir conte.

Exode des Juifs (dont Watership Down serait la terre promise), Seigneur des anneaux-bis tout autant que bildungsroman et conte moral façon Zadig, quand il ne se teinte pas de petit précis politique : les interprétations et axes sont multiples et foisonnants.

Mais ce qui est sûr, c’est qu’en plaçant Homère et Virgile au sommet, le roman de Richard Adams parvient à renouveler à hauteur d’herbe les grandes épopées mythologiques et mythiques telles que définies par Joseph Campbell dans son célèbre « monomythe » :

« « Un héros s’aventure à quitter le monde du quotidien pour un territoire aux prodiges surnaturels : il y rencontre des forces fabuleuses et y remporte une victoire décisive. Le héros revient de cette mystérieuse aventure avec la faculté de conférer des pouvoirs à ses proches. »

  • In a hole in the ground there lived a rabbit/hobbit.

Cette faculté, c’est celle de dire, qu’Adams lui-même exploite à plein, inventant des pieds de pages comme des ensembles d’expressions, s’amusant à se rendre présent par instant, inventant chansons et poésies mélancoliques, jouant des mythes au sein du mythe. C’est la grandeur du conte, précis et foisonnant à la façon d’un Tolkien, où le plaisir du mot fait de cette aventure avant tout celle du langage.

Car, l’homme, aisément répérable à ses grands bâtons blancs qui puent, a profité de la Révolution industrielle pour inventer de grand kataklop, toujours prêt à vous faucher pendant que vous faites raka entre deux farfal. Mais que le grand Krik vous protège, et ce soir, au creux du terrier, vous écouterez une des légendes du malin Shraavilshâ, clef de voute de la mythologie lapin.

Mieux : en utilisant le discours indirect libre, et en assénant dix, quinze, vingt fois ses inventions langagières avec le plus grand des naturels jusqu’à les faire nôtres (et sans jamais en proposer la traduction), il finit par provoquer cette synergie où le monde se regarde par les yeux d’un lapin, sentant avec lui, vibrant avec lui, fuyant avec lui. A cet instant magique, il n’y a plus de petits animaux et d’humains, et les Fyveer, Bigwig, Dandelion, Rubus et Leondan  ne sont plus des duvets en puissance, mais nos compagnons d’infortune, nos frères de lutte.

C’est sans doute cela, la marque des grands : faire tellement sienne une histoire qu’on finisse par avoir dans le fond, la sensation de l’avoir déjà vécu. Qu’elle explose son cadre au point que s’y glisse le sentiment qu’elle est, finalement, nôtre depuis toujours.

Son histoire, nos mythes : Heureux qui comme Hazel, a fait un grand voyage.

Monsieur Toussaint Louverture, 544 pages, 21,90 euros. Sortie en Septembre 2016.

 

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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