Alexandre Sokourov – “L’Arche russe”

Plus que jamais, en visionnant L’Arche russe, Alexandre Sokourov s’impose comme un cinéaste de la matière. Pas de façon organique et minérale comme les grands maîtres russes, de Sergueï Paradjanov à  Andreï Tarkovski, mais purement cinématographique. La matière même de l’image imprègne cet artiste. Il travaille, modèle, triture, déforme la texture visuelle comme un peintre, un sculpteur. Il cherche à innover, surprendre, en véritable plasticien. Raconter des histoires au sens traditionnel ne l’intéresse pas. Cette dimension est flagrante dans L’arche russe, captation imaginaire du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg à travers les époques. La démarche d’Alexandre Sokourov ne s’inscrit nullement dans une visée pédagogique ou didactique au risque d’afficher une attitude hautaine. En effet, les néophytes en art et histoire de la Russie n’apprendront rien, ne retiendront que des bribes insignifiantes d’informations, avec l’inquiétude de se sentir frustré, voir floué par l’érudition d’un artiste ne cherchant pas à se mettre à la hauteur du citoyen lambda. Mais, il serait injuste de réduire le savoir du cinéaste à une posture méprisante.  Le récit n’est qu’un prétexte, laissant au spectateur le libre arbitre de ce qu’il souhaite ou non s’approprier: le détail d’un tableau, une métaphore poétique, une réflexion idéologique et politique.  Plus précisément, Alexandre Sokourov ne cherche pas l’adhésion immédiate du spectateur sur le plan narratif. Il incite davantage le lâcher prise, de laisser son esprit vagabonder dans un film qui prend l’allure rêveuse d’un songe. Tel est, au fond, la colossale ambition de cette expérience filmique, unique dans l’histoire du septième art.

L'Arche russe : photo

Copyright Celluloïd Dreams

De quelle expérience s‘agit-il ? En quoi, réaliser un film à l’intérieur d’un musée pourrait contenir une forme révolutionnaire ou au moins singulière ? L’appréhension de se retrouver face à une pièce de musée figée et ennuyeuse s’avère même plus que probante. Or Alexandre Sokourov cherche à transmettre des sensations inhabituelles, une ivresse titillant nos sens à l’image de celle que l’on éprouve parfois en observant une toile de maître pendant des heures. La reprise de ce film hors norme, 17 ans après sa sortie initiale en salles, grâce au distributeur Carlotta, ne fait qu’accentuer l’incroyable défi imposé par le cinéaste : réaliser un film de 96 mn en un seul plan continu, sans tricherie, en steady cam et en vidéo HD. Selon les sources, les infos divergent, mais ce film tourné en 1.85 a nécessité des mois de préparations et de répétitions avec une armada de techniciens et plus de 850 acteurs et figurants. Ce pari démesuré, issu d’un esprit brillant et audacieux, est  resté orphelin, sans suite.

Le cinéma, à travers les âges, n’est pas avare en propositions risquées : tourner un film en plan séquence est un fantasme de beaucoup de réalisateurs. Alfred Hitchcock l’a tenté avec La Corde. Les bobines, limitées à 12 mn, n’ont jamais permis qu’une telle expérience se concrétise sans tricher avec le montage. Avec la vidéo, les possibilités se décuplent.  L’Arche russe constitue un prototype isolé, indépassable encore aujourd’hui. Mais deux questions se posent à la vision de cet objet inclassable défendant l’art pour l’Art.

L'Arche russe : photo

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Que raconte en profondeur ce geste inouï, quel en est le propos ? Ensuite, peut-on considérer, L’arche russe comme du cinéma, ou uniquement comme tel, ne s’agit-il pas d’une autre forme de création, hybridation transversale reliant la vidéo, l’art contemporain et le cinéma ?
Que vise derrière le verbiage culturelle, le film d’Alexandre Sokourov?  L’argument, bien que fantasque, est assez prosaïque. Un réalisateur invisible aux yeux des autres pénètre comme par enchantement dans le musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg au début du XVIIIe siècle. Invisible à nos yeux également, puisqu’il est l’œil mouvant, la caméra, sorte de deus ex-machina. Il rencontre un diplomate français du XIXème, qui entame une sorte de visite guidée à travers le temps, en livrant au gré des humeurs des réflexions sur l’art et l’histoire de la Russie. Les époques s’enchevêtrent, cassant la fluidité presque étouffante de ce plan mouvant.

La complicité des deux hommes les invite à commenter le film et à créer une sorte de récit haché, en contradiction avec la forme proposée. Mais, parfois, réellement ludique notamment lorsque le diplomate pose des questions pleines de bon sens sur la guerre 39-45, événement tragique du XXème siècle qui n’appartient pas à son époque.

Un paradoxe naît à la vision de L’Arche Russe et laisse une impression de perplexité. Si la volonté du réalisateur de Moloch est de nous transporter dans un lieu à la fois familier et magique, d’exciter nos sens par le mouvement fluide d’une caméra flottante, bien avant l’utilisation des drones, il impose aussi à notre regard sa conception de l’art et son rapport à son pays. Il dresse un portrait élégiaque de la grande Russie et de l’Art classique. Il tricote un discours patriotique et nostalgique envers le régime monarchique du XIXème tout en fustigeant en creux, sans le nommer, directement le communisme, perçu comme un fléau coupable de tous les maux du XXème siècle. Cette idéologie étrangement  réactionnaire détonne au sein d’une œuvre conceptuelle et même peut-être en avance sur son époque près de 20 ans après sa réalisation.

L'Arche russe : photo

Copyright Celluloïd Dreams

Enfin, L’Arche russe peut-il encore être appréhendé et défendu comme étant du cinéma ? N’est-ce pas un dérivé ludique et savant d’un essai pensé et construit comme un jeu vidéo cérébral, sans le côté interactif, laissant alors la possibilité d’une frustration. Le cinéma, au sens traditionnel du terme, est souvent désigné comme l’art du montage. Un plan unique, aussi brillant et complexe soit-il, rentre-t-il dans cette case? Où se trouve la part du montage qui donne souvent un sens, une temporalité au cinéma ? L’art de l’illusion, de la manipulation est induite par la construction même d’un film, par l’association des plans, l’articulation d’idées visuelles. Or Alexandre Sokourov s’éloigne, par son dispositif, de l’écriture purement cinétique. Pas de hors champs, pas d’ambiguïté narrative, de confusion possible sur ce qui est montré. On peut être noyé par les références et l’érudition ou témoigner de  l’indifférence face à  une histoire qui n’est pas la notre, mais l’architecture du film est très simple. Le souhait d’Alexandre Sokourov est clair: « Je voulais tenter une coopération naturelle avec le temps, vivre cette heure et demie comme si ce n’était que la durée séparant l’inspiration de l’expiration du souffle. » Cette démarche rend impossible de dénaturer le film par des coupes, un remontage éventuel pratiqué par les producteurs.

Ce qui ne signifie pas que toute forme de montage soit absente. Le cinéma se voit, certes, mais il s’écoute aussi. La place du son est primordial. De ce point de vue, L’Arche russe est travaillé par un montage son exubérant, réalisé en post-production, loin de la fluidité de son plan séquence. Voix off, bruitages, musique, dialogues ininterrompus entre le metteur en scène et le guide se télescopent, créant ainsi une ligne narrative brisée, heurtée, qui s’apparente alors à un véritable travail cinématographique.

L’Arche russe fascine, mais laisse aussi à distance. En ayant constamment en tête la fabrication même du film, guidé par sa performance ultime, il est parfois difficile de s’immerger complètement, de ressentir de l’émotion. Le lâcher prise ne fonctionne que  par intermittence. Un autre film se construit dans notre esprit, le making of, empêchant du coup l’adhésion totale de cette œuvre impressionnante, d’une modernité sidérante, derrière la déclaration d’amour passéiste à son pays pour la richesse d’une civilisation perdue.

 

 

A propos de Emmanuel Le Gagne

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