Dix-huitième long métrage de fiction d’Alexandre Sokourov, film découvert lors de la dernière édition du Festival de Locarno, Fairytale y détonait par son caractère profondément étrange qui n’avait cependant rien de vraiment étonnant au regard du reste de la filmographie de ce patron du cinéma russe, jamais avare d’expérimentations en tous genres. Le synopsis proposé cet été par le catalogue du rendez-vous suisse adoubait l’opacité de son essai cinématographique : « Il était une fois deux vagabonds… Non… Ils étaient trois… Mais non, quatre… Il y en en eut d’autres, nombreux et différents… Je les avais connus. Longtemps. Des années durant. Et puis, quelque chose s’est passé et ils ont disparu. » Ces vagabonds, ce sont ceux qui habitent finalement déjà depuis longtemps le cinéma de Sokourov : les dictateurs, les figures totalitaires dont il avait déjà fait une trilogie passionnante, sommet de son travail (Moloch [1999] sur Hitler ; Taurus [2001] sur Lénine ; Le Soleil [2005] sur Hirohito).

(©Les Films de l’Atalante)

Dans un premier temps, Fairytale ressemblerait presque à une blague douteuse : Hitler, Staline, Mussolini, Napoléon, Churchill et Jésus-Christ se retrouvent au Purgatoire, en attente de savoir si Dieu leur laissera l’accès au Royaume des Cieux ou les fera tomber dans les tréfonds de l’Enfer. Et les « dictateurs » de converser ensemble de tout, de rien, de la haine des uns pour les autres. Le film, dont l’élan polémique majeur est véritablement d’associer les figures churchilliennes et christiques aux quatre autres protagonistes historiques, fait alors se démultiplier ses personnages-figurines, chacun d’entre eux ayant ses duplications, ses « frères » (en uniforme militaire, en costume…), ceci afin de mettre en scène la diversité de leurs facettes. Le film, avec sa texture graphique le faisant se rapprocher de celle des films en animation d’épingle d’Alexandre Alexeïeff et son noir et blanc de lithographie, n’est pas sans aridité, ce qui ne l’empêche pas d’être parfois plutôt drôle, les dictateurs s’avérant être réellement boute-en-train, moqueurs les uns envers les autres.

Le dispositif du film reste cependant profondément troublant. En effet, Alexandre Sokourov ne met pas en scène des acteurs-sosies qui pourraient être dupliqués par la joie du numérique, ne recherche jamais l’incarnation mais, au contraire, une sorte de volonté d’évitement de la chair, une froideur de caveau : l’espace chaotique dans lequel s’ébattent les personnages fait perpétuellement montre de son artificialité, de son évanescence, de ses modulations ; les personnages historiques sont moins réincarnés que ressuscités, sortis des limbes, revenant sous forme de virtualités animées que la magie du cinéma peut reproduire à l’envi. Cette idée de résurrection légitime peut-être alors la présence de la figure christique, mise sur un pied d’égalité avec les barbares qui l’entourent.

(©Les Films de l’Atalante)

Les personnages, aussi consistants que des hologrammes sur lesquels Sokourov a collé les véritables visages des dictateurs piochés dans des banques d’image et autres archives, deviennent alors de simples figurines spectrales, sans corps ni âme, des allégories gris cendre. Et c’est le propre des utopies totalitaires que de se nourrir de symboles et d’allégories : le cinéaste, non content de ressusciter ceux qui firent couler le sang pour un empire, de jouer avec eux comme on jouerait aux soldats de plomb, les duplique encore et encore dans un Purgatoire peu à peu rempli à ras bord. Une fois l’idée de la parabole allégorique acceptée, Fairytale devient autre chose qu’une badinerie un brin provocatrice, rien de moins que la quatrième véritable pièce de sa trilogie (devenant donc tétralogie) sur le totalitarisme, tentant de décrypter avec une véritable profondeur teintée de mysticisme la mécanique autocratique, la mégalomanie des dictateurs, leur amour fou d’eux-mêmes ne pouvant finalement provoquer que la haine de l’Autre.

(©Les Films de l’Atalante)

Le film disserte surtout sur cette idée inquiétante que l’utopie totalitaire est un concept universel, traversant le monde et le temps, pas totalement invincible (comme toute utopie, les dictatures les plus ravageuses n’ont pas duré dans le temps, condamnées à la chute) mais fondamentalement immortel. Pour preuve : par la puissance de son cinéma et de ses expérimentations, Sokourov a bel et bien ressuscité les dictateurs, en a multiplié les occurrences et les a placés, ni vivants ni morts, dans cette antichambre purgatoriale non encore synonyme d’Eternité. De ce point de vue, Fairytale peut être considéré comme une sorte d’anti-Arche russe (2002) ; si la balade en plan-séquence dans les salles et coursives du Musée de l’Ermitage permettait à Sokourov de marcher sur le fil de l’Histoire et de la parcourir en un seul ample mouvement de caméra, son nouveau « conte de fées » montre au contraire un système politique, historique, idéologique forclos entre les murs opaques d’un espace abstrait, claustration encore renforcée par l’impression de répétition due à l’effet de duplication. Il met en scène une Histoire figée, elle-même en boucle. Autant dire que l’état d’esprit de Fairytale, contemporain des coups de force de plus en plus durs et arbitraires de Vladimir Poutine, fait montre d’un pessimisme achevé.

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A propos de Michaël Delavaud

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