Rebecca Hall – « Passing »

Il est facile de succomber au charme nostalgique de Passing, le premier film de l’actrice Rebecca Hall, et de n’y voir qu’un très joli objet. Pourtant, la grande douceur de surface est sans cesse travaillée par une angoisse et un tragique diffus. Avançant comme  masquées derrière la splendide reconstitution du Harlem des années 20 et le jeu tout en retenue des acteurs, la violence du propos et les audaces de la mise en scène sont remarquables. 

Le film est beau et doux comme une caresse. Le noir et blanc, le format carré, les leitmotive musicaux jazzy,  le travellings sur les rangées de “brownstones”, rendent un double hommage : à Harlem d’une part, en ébullition pendant l’âge d’or dit de la “Harlem Renaissance”, au cinéma des années 20 d’autre part. Les choix d’une résolution assez faible et de lentilles anamorphiques qui estompent les bords du cadre donnent à l’image une texture d’un grand velouté et une qualité picturale presque impressionniste. 

Pittoresque, le choix du noir et blanc est aussi évidemment métaphorique : l’histoire est celle de deux amies d’enfance, noires à la peau très claire, qui se retrouvent par hasard un jour qu’elles se font passer pour blanches dans un grand hôtel new-yorkais. Leur amitié se renoue, sous le signe d’une complicité ambiguë : chacune a  pris l’autre en flagrant délit de “passing », cette pratique aussi courante que risquée dans l’Amérique de la Ségrégation. Clare, mariée à un homme blanc violemment raciste, mère d’une petite fille officiellement blanche, a rompu tout lien avec son passé noir. Riche, exubérante, toute de blondeur peroxydée, elle semble jouir pleinement de ses nouveaux privilèges, sans regrets ni remords. Irene vit à Harlem avec son mari, un médecin noir, et leurs deux fils. Une bonne – noire- l’aide à entretenir sa belle maison pendant qu’elle se consacre à ses oeuvres. Figure de proue de sa communauté, elle participe de son effervescence culturelle, avec la générosité et la retenue qui siéent à une grande dame patronnesse. A vrai dire, le jour de la rencontre avec Clare est un hapax: jamais, d’ordinaire, elle ne se fait passer pour blanche. De fait, assure-t-elle, elle n’a nulle envie de se renier : la vie lui a offert tout ce dont elle a toujours rêvé. Deux femmes; deux choix opposés face à la “color line” américaine. 

Voire. 

Car rien n’est grossièrement binaire dans les choix narratifs ou esthétiques de Passing. La tragédie se joue dans l’entre-deux.

Clare, ébranlée par le surgissement d’un passé refoulé, revient sur ses choix radicaux. Au péril de sa vie, elle renoue secrètement contact avec sa communauté originelle, où elle ne passe pas inaperçue, attisant l’admiration et le désir bien plus que la réprobation. Son rayonnement réveille chez la sage Irene, désormais éclipsée, beaucoup de questionnements et de rancoeurs.

Qu’est-ce donc que ce “passing” dont le secret unit ces deux destins féminins? Il apparaît tour à tour comme  un jeu, une transgression, une trahison, une nécessité,  un cruel renoncement. Et de quoi est-il le signe? D’une insatisfaction? D’un pragmatisme froid? D’une propension à la dissimulation? A l’accaparement de la vie des autres? Le refus du passing dont se prévaut Irène dit-il vraiment sa probité? N’est-il pas plutôt l’expression de sa fierté? De son  ennuyeux conformisme? Du déni dans lequel elle s’enferme (elle refuse par exemple que son mari évoque le racisme et les lynchages avec ses fils)? Les questions restent ouvertes. L’utilisation du verbe “pass” dans le film joue de toute sa polysémie. Il évoque le jeu lorsque, à l’hôtel, Clare demande “What tea you got passes for French Champagne?”; il devient moral dans la bouche d’Irene, lorsqu’elle affirme : « we’re, all of us, passing for something”.Le noir et blanc prend en charge cette complexité du propos. S’il peut creuser les oppositions, il permet le plus souvent, associé à un jeu sur le flou et la mise au point, le déploiement de toutes les nuances de gris.  

Les personnages comme le spectateur se voient sans cesse obligés de réajuster leur vision de la réalité. Passing est finalement un film sur le regard. Il s’ouvre sur une scène où Irene n’a de cesse de cacher ses yeux sous les larges bords de son chapeau, comme si ne pas voir lui permettait de ne pas être démasquée. Un peu plus tard, le regard insistant de Clare sur elle lui fait redouter d’avoir été percée à jour. Rebecca Hall pose la question de ce que l’on veut ou ne veut pas montrer, comme de ce que l’on veut ou ne veut pas voir.  Pour le spectateur, il ne fait aucun doute dès le premier instant que les deux héroïnes, incarnées par Ruth Negga et Tessa Thompson, sont noires. Pourtant, elles trompent aisément leur monde. Le mari de Clare, constatant que sa femme devient de plus en plus foncée au fil des années, affirme même: “You can turn as black as you please, as far as I am concerned. I know you’re not colored”.

Dans ce vacillement constant des signes et du sens s’impose un élément de permanence: l’angoisse. Le pressentiment d’une fin tragique pour Clare hante le film. Constamment palpable est l’angoisse d’Irene, sans que l’on puisse toujours lui attribuer une cause précise. Son regard intranquille, son souffle court,  font régner un climat de tension permanent. Elle étouffe. C’est parce qu’il fait trop chaud à New-York qu’elle entre à l’hôtel Dayton. Dans une autre scène, elle demande à son mari d’ouvrir la vitre de leur voiture: « I can’t breathe », dit-elle, relayant comme de façon prémonitoire le cri de ralliement des noirs américains après la mort de George Floyd…Le format carré, associé aux gros plans sur les visages, trouve là une autre vertu: celle de souligner cet état de suffocation.

Superficiellement doux, faussement binaire, Passing sait ne pas laisser le symbolique prendre le pas sur l’intime. Les héroïnes luttent autant avec les assignations auxquelles elles sont soumises qu’avec leurs propres désirs. Quelles transgressions nous permettons-nous, et jusqu’où nous mènent-elles? Telles sont les questions qui irriguent le film.

On ne s’étonnera guère que la critique américaine soit davantage sensible à l’arrière-plan purement politique. Elle souligne à l’envi le choix de Rebecca Hall de confier les rôles principaux à des actrices noires, rompant avec toute une tradition cinématographique. À l’exception du notable Imitation of Life de 1934, tous les films de passing confient le rôle de la jeune femme noire au teint clair à une actrice blanche. Le remake bien connu de Douglas Sirk, en 1959, ne déroge pas à cet usage, que l’on doit en grande partie au code Hays: il est interdit de montrer à l’écran la “miscenegation”, ou « croisement des races”; la représentation du couple formé par l’héroïne avec un homme blanc est de ce fait rendue impossible. Hall explique dans ses interviews que ce choix n’est pas tant militant que guidé par un souci de tension dramatique: visiblement noires, les deux femmes de l’histoire s’exposent à un terrible risque lorsqu’elles se prétendent blanches. Nous ne pouvons que trembler pour elles.  

Les Américains évoquent aussi la “légitimité »de Hall à s’emparer de cette histoire, proche de celle de sa famille maternelle. Cette approche ne peut manquer de susciter quelque débat. Mais une chose est certaine: Rebecca Hall est parfaitement légitime dans ce rôle tout nouveau de réalisatrice, qu’elle endosse avec une grande intelligence et une grande délicatesse, sans jamais sombrer dans la simple démonstration. 

 

Passing est diffusé sur Netflix dep

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A propos de Noëlle Gires

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