Kim O’Bomsawin – « Je m’appelle humain « 

Projet initié par Terre Innue, société de production québécoise visant à développer des documentaires sur les premiers peuples autochtones, Je m’appelle humain est le portrait sensible d’une poétesse innue célébrée dans son pays, menant depuis longtemps un combat militant contre l’oubli et la disparition d’une langue, d’une culture et ses traditions. Soit dit en passant, il ne faut pas confondre les Inuits qui vivent dans les régions arctiques d’Amérique du nord et les Innus qui est sont implantés dans la forêt boréale canadienne du Nord-Est du Québec et du Labrador

Joséphine Bacon est une artiste libre et humble, évoluant à la croisée de deux mondes, celui de ces ancêtres, de son peuple et celui contemporain, moderne, par lequel elle a pu se faire un nom, acquérir une reconnaissance dans son pays et un peu partout ailleurs, multipliant les conférences et interventions diverses.

Le film débute par ces mots limpides de la poétesse: « Le mot poésie en innu est un mot qui n’existe pas, c’est un mot qu’on a inventé je pense qu’on n’avait pas besoin du mot poème dans notre langue parce qu’on était poète, juste à vivre en harmonie avec l’eau avec la terre ». Par ailleurs, elle n’aime pas se définir comme poète, le terme, prétentieux et chargé de sens, la dérange. Sans doute parce que pour ce petit bout de femme, dégageant une intelligence et une humanité hors du commun, la poésie est partout.

JE M'APPELLE HUMAIN », un film de Kim O'Bomsawin sur l'oeuvre de la poète Joséphine Bacon, en première mondiale au FCVQ 2020 - CTVM.info

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Joséphine, souvent accompagnée d’amies de générations différentes, évoque ses souvenirs de jeunesse, son passé au sien de la communauté innue, son entrée douloureuse au pensionnat, sa période beatnik, son attachement à sa culture sans pour autant refuser une idée de la modernité, ce qui rend ce personnage extrêmement attachant et atypique ; elle incarne une forme de sagesse réconfortante, ne jugeant rien, restant dans le champs de  l’observation. A travers sa poésie simple et évidente, elle retrace tout une histoire d’un peuple oublié. Sans jamais afficher la moindre rancœur et regret, préférant occulter le traumatisme de déculturation, à travers un travail de résilience, elle promeut, en évitant tout didactisme, une réconciliation, un rapprochement entre les autochtones et les allochtones, un peuple hanté par les croyances mystiques (l’âme du caribou traverse le film) et une société occidentale marquée par le progrès et la technologie. Elle occulte sciemment le génocide amérindien même si cette souffrance imprègne en creux le film.

La réalisatrice, Kim O’Bomsawin, spécialiste en documentaire ethnique, auteur du Silence qui tue, sur les femmes autochtones assassinées et disparues au Canada, s’est efforcée de concilier la forme avec le fond, alliant un rythme contemplatif et cotonneux avec la douceur envoûtante de la voix de Joséphine Bacon, observant aussi cette dernière avec beaucoup de bienveillance. Cette invitation à un voyage intérieur, au cœur de la poésie de cette figure humble et radieuse, est filmée avec une délicatesse permanente, privilégiant les plans rapprochés sur son visage et les plans larges, convoquant des paysages majestueux de dame nature. Tourné en scope, bénéficiant d’une esthétique soignée, entrecoupé d’images d’archives passionnantes, Je m’appelle humain pèche parfois par excès de joliesse, un désir de plaire trop voyant : certaines affèteries inutiles alourdissent le propos à l’image des ralentis, des travellings ou encore la présence un peu chargé d’une bande son soulignant la dimension émotionnelle du documentaire.

Le trésor d'ICI Tou.tv : Je m'appelle humain , de Kim O'Bomsawin | ICI.Radio-Canada.ca

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La démarche de la réalisatrice est néanmoins exemplaire, empreint d’une sincérité édifiante. La beauté élégiaque des poèmes lue par l’intéressée demeure les moments les plus forts de ce documentaire singulier, permettant avant tout de découvrir une culture peu connue, oubliée à travers les siècles ; d’autant que Kim O’Bomsawin tente de raccorder les mots aux images, accomplissant un vrai travail de cinéaste. La complicité qui unit la poétesse et ses amis proches, instaure une proximité émouvante avec le spectateur, surtout dans les moments silencieux, où le temps est soudain suspendu.  La réalisatrice parvient à capter des regards et des gestes inattendus, instants magiques où le cinéma s’invite au sein d’un documentaire parfois conventionnel sur le plan de la mise en scène.

Rien que pour son devoir de mémoire, Je m’appelle humain, malgré certaines longueurs (pour son exploitation prévue à l’origine en salles  le film est passé de 52 mn à 78 mn), demeurent indispensable, une entrée initiatique au cœur d’un monde ancestral raconté avec beaucoup d’amour par Joséphine Bacon.

 

 

 

 

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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