Enzo G. Castellari – « Big racket »

Enzo G.Castellari fait partie de ces solides artisans qui firent les beaux jours du cinéma populaire italien. Fils du réalisateur Marino Girolami, il débute en 1966 en réalisant un western, 7 Winchesters pour un massacre, et il signera par la suite l’un des fleurons du genre avec Keoma. Parmi ses hauts faits d’armes, il convient de citer son film de guerre Une poignée de salopards dont Tarantino reprendra le titre anglais (Inglorious basterds) et une série d’ersatz des grands succès hollywoodiens, qu’il s’agisse des Dents de la mer (La mort au large) ou Les guerriers de la nuit de Walter Hill qui deviendra Les guerriers du Bronx.

Mais c’est peut-être dans le polar urbain musclé qu’il donna le meilleur de lui-même en signant quelques œuvres marquantes sous l’influence de Friedkin et de Peckinpah avec des comédiens vedettes comme Franco Nero ou Fabio Testi.

Big racket constitue l’un des plus beaux exemples de ces polars violents et râpeux que réalisa Castellari au cours des années 70 (citons également Témoin à abattre ou Il cittadino si ribella).

Fabio Testi y incarne un inspecteur de police impitoyable qui tente de mettre fin au racket que des bandes organisées imposent aux commerçants du centre-ville de Rome. Très vite, le cinéaste met en place un schéma de « vigilante movie » : d’un côté, les exactions des voyous sont de plus en plus violentes (ils saccagent les commerces, violent la fille d’un restaurateur qui a osé témoigner, terrorisent ceux qui voudraient les dénoncer à la police…) ; de l’autre, l’intègre flic est freiné dans son enquête par sa hiérarchie et par une justice aussi lente et molle que corrompue.

Comme dans la série des Death wish avec Charles Bronson, tout est mis en œuvre pour provoquer l’ire du spectateur témoin de cette série d’injustices et lui faire désirer une vengeance impitoyable.

Inutile de le nier, ce sous-genre qui justifie la loi du Talion et l’autodéfense est d’une rare ambiguïté et certains commentateurs n’hésiteront pas à sortir de leur musette la litanie des qualificatifs habituels : « réactionnaire », « fasciste », « droitier »…

Pourtant, ces films méritent mieux. Certes, Big Racket est dépourvu de l’ambiguïté qui fait le prix de Dirty Harry où Siegel s’interroge constamment sur la frontière floue qui sépare le Bien et le Mal, la Justice et l’illégalité. Mais l’œuvre de Castellari parvient néanmoins à séduire pour plusieurs raisons. La première, c’est le style violent et syncopé du film. Le cinéaste reprend à son compte l’esthétique d’un Peckinpah et utilise avec un certain talent les ralentis, les scènes d’action spectaculaires, la musique tonitruante (signée par les fidèles frères De Angelis) et la réverbération des sons (notamment des cris d’agonie).

Ensuite, si l’on se détache du discours sécuritaire que semble tenir le film, on réalise que Castellari se contente de reprendre certaines ficelles classiques du western pour les « moderniser » et les faire vibrer dans le cadre d’un polar urbain. Désavoué par sa hiérarchie, Testi rassemble autour de lui une bande de tireurs (tous ceux qui ont souffert des exactions des racketteurs) pour arriver à la vengeance finale dans une usine désaffectée. On quitte alors véritablement l’univers du thriller pour un « règlement de compte à OK corral » sanglant, parfaitement chorégraphié.

Enfin, Big racket est un film qui, en dépit de ses outrances et de son nihilisme forcené, parvient à saisir quelque chose du climat social extrêmement tendu de l’Italie du milieu des années 70. Une scène est assez frappante : après avoir vandalisé une grande surface, les voyous scandent des slogans révolutionnaires et se font passer pour des militants d’extrême-gauche. Sous couvert de politique, ils masquent leurs méfaits mafieux. En une séquence, Castellari parvient à prendre le pouls d’une société tiraillée entre la déstabilisation politique, la menace terroriste et l’emprise du Milieu (le film obtint un énorme succès en Italie, jouant comme une immense catharsis face au fléau du racket qui frappait réellement les grandes agglomérations urbaines). Castellari ne s’inscrit pas (loin s’en faut !) dans la lignée des « fictions de gauche » de Rosi ou Petri mais il parvient néanmoins à dénoncer une certaine corruption des élites (politiques, judiciaires, policières…) et l’omniprésence de mafias en tout genre (régissant la drogue, la prostitution, etc.).

La noirceur généralisée de ce tableau rend le film passionnant, notamment dans cette manière qu’à le cinéaste de caractériser ses personnages. Dans la bande de voyous, on notera notamment la présence d’une femme particulièrement féroce et presque plus ignoble que les hommes. Ce rôle tenu par Marcella Michelangeli est marquant dans la mesure où il est assez inédit et témoigne du pessimisme foncier de l’œuvre.

Finalement, ce torrent de violence finit presque par emporter avec lui tout ce qui pourrait gêner dans le « discours » du film. Car c’est moins le désir d’assouvir une vengeance qui reste en mémoire qu’un sentiment de folie générale que souligne parfaitement le dernier plan du film. Et c’est moins l’idéologie « sécuritaire » qu’on retient qu’une vision hallucinée et sans rémission d’une Italie au bord du gouffre…

big racket

Big racket (1976) d’Enzo Castellari avec Fabio Testi, Vincent Gardenia, Renzo Palmer

Sortie en DVD le 5 mai 2015

Éditions Artus Films

A propos de Vincent ROUSSEL

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