Voir aussi notre chronique d’Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot

Avec mes courts-métrages – en particulier Dies Irae (2005) qui finit à Auschwitz, Eût-elle été criminelle… (2006) sur les femmes tondues à la fin de la Seconde Guerre mondiale, 200000 fantômes (2007) sur Hiroshima, l’Art délicat de la matraque (2009) sur les violences policières – j’ai toujours interrogé les phénomènes de violences. Faire ces films était une manière de me plonger au cœur dans cette question de la violence mais aussi un moyen de me plonger dans de longues recherches en histoire, en sociologie, en philosophie… À un moment donné, j’ai commencé à buter sur le fait que je n’interrogeais que des violences qu’il m’était moralement facile de désapprouver, des violences émises par des adversaires clairement définis et auxquels on est naturellement opposés : le nazisme, le capitalisme, la répression étatique, la guerre… Il y avait un certain confort à ne questionner que ces violences-là. Mais qu’en était-il de ma désapprobation de principe envers la violence lorsque celle-ci n’était plus émise par mes adversaires mais par des perpétreurs dont je partage en partie le bagage idéologique et le point de vue politique ? La violence révolutionnaire, les guerres de libération liées à la décolonisation… Il y a de nombreux moments où il n’y a pas d’autres moyens que la violence pour changer, transformer une société ; il n’y pas eu dans notre histoire, ou très rarement, de changements importants qui se sont fait sans violence. Et cette violence-là, en revanche, je la comprends et je peux même la juger nécessaire même si je préfèrerais toujours naïvement que de tels changements puissent s’opérer sans violence.

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Lors de recherches autour de ces questions, je me suis intéressé particulièrement aux mouvements révolutionnaires occidentaux des années 1960 et 1970. Dans leur langue, dans leurs textes, il y a quelque chose qui me reste contemporain. C’est aussi culturellement plus proche de moi que ce qui se passait à ce moment-là en Amérique du Sud ou en Afrique. Il y a plusieurs éléments déclencheurs qui me font m’arrêter précisément sur la RAF. Quand je commence mes recherches, je découvre rapidement qu’Ulrike Meinhof était journaliste, qu’elle s’exprimait régulièrement dans la presse (éditorialiste au journal Konkret) et à la télévision, que Holger Meins était un jeune cinéaste, que Gudrun Ensslin avait une maison d’édition et qu’elle avait joué dans un film (Das Abonnement, Ali Limonadi, 1967). Beaucoup d’informations surgissent et montrent que non seulement c’étaient des jeunes gens « bien sous tout rapport », issus de la classe moyenne, éduqués, comme c’est également le cas des autres mouvements révolutionnaires occidentaux, mais que par ailleurs, ce sont des producteurs d’images. Je découvre rapidement L’Allemagne en automne (1977), film collectif critique contre le pouvoir ouest-allemand et en empathie avec les membres de la RAF morts en prison. Film que je trouve magnifique à l’époque mais que je ne comprends pas du tout ! Avant de commencer ces recherches, l’image que j’avais de la RAF était celle d’un groupe terroriste, pas celle d’un groupe de lutte armée. Ce mot « terrorisme » est un mot très fort. Par exemple, je me disais bêtement que même si c’était des jeunes gens éduqués, ils devaient malgré tout avoir un certain penchant pour la violence. Du coup, je ne pouvais pas comprendre cette empathie que l’on ressent dans L’Allemagne en automne. C’est un film qu’il serait totalement impossible de faire aujourd’hui, on accuserait les réalisateurs d’apologie du terrorisme et le film serait interdit. Et à l’intérieur de L’Allemagne en automne, il y a en particulier ce court-métrage de Rainer Werner Fassbinder dans lequel il se met en scène et discute avec sa mère d’ « état de droit » et de « démocratie » et que je n’ai alors absolument pas compris. J’avais simplement trop de lacunes historiques pour comprendre. Donc il me fallait chercher. Pourquoi Fassbinder s’engueule avec sa mère, pourquoi il parle tant de démocratie, pourquoi il se met en scène nu puis presque hystérique… Je tombe ensuite sur des archives de Meinhof à la télévision et je la trouve immédiatement fascinante. Quand on voit Meinhof pour la première fois, on se rend compte que c’est une femme très forte. Elle est même assez impressionnante. Elle est assurée, elle parle excessivement bien, elle est rigoureuse… Ça crée un mystère de voir ces images : comment elle va passer à la lutte armée ? Parti de la violence révolutionnaire en général, je me concentre donc sur l’histoire de la RAF et de l’Allemagne et j’entame une recherche de plusieurs années. C’est après 200000 fantômes, en 2009, que je me plonge totalement dans l’étude de cette histoire. Et ça devient un projet de film quand j’apprends que Meinhof est non seulement journaliste, qu’elle passe à la télévision, mais qu’en plus elle a réalisé des films, notamment un cycle de documentaires sur le travail diffusé en 1965 – Usine et chronomètre (1), Accidents du travail et Travailleur immigré – ou encore 2 Juni 1967 (2 juin 1967) ; que d’autres de la RAF ont également produit des images ou ont participé à des films.

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Je voulais voir toutes ces images-là. Mais pour voir ces images, il n’y avait pas d’autre solution que faire un film ! Ces archives se trouvent dans les fonds de chaînes de télévision (à Berlin et à Hambourg notamment) ou à la Cinémathèque de Berlin (dépositaire des films d’étudiants en cinéma qui rallieront la RAF) (2), et y accéder a un coût – un coût très élevé… Ces fonds n’ouvriraient bien sûr jamais la porte à un jeune Français quelconque qui appellerait pour dire « je voudrais voir les images de Meinhof ». Il me fallait donc lancer une production (avec Nicolas Brevière de Local Films avec qui j’ai déjà collaboré plusieurs fois et qui sur présentation du projet m’a très courageusement dit « oui »), écrire un projet (avec les conseils de spécialistes telles que Nicole Brenez pour le cinéma politique et d’avant-garde et Anne Steiner qui a écrit le seul ouvrage de référence sur la RAF en France (3)), chercher des financements… Il est assez singulier que j’aie eu à écrire un projet de film basé sur des images que je n’avais pas vues ! C’est un exercice particulier qui consiste à émettre l’hypothèse non seulement que ces images existent, mais qu’elles seraient toutes intéressantes et possiblement politiques, engagées, militantes… L’un des bonheurs de ces recherches a été non seulement de trouver ces images mais qu’en plus elles correspondaient à l’idée que j’en avais et au film que je voulais faire. Les années passant et les images découvertes venant alimenter le travail, le film s’est écrit de manière assez simple en une structure chronologique avec des dates-clés de l’histoire et avec une composition en parties distinctes : la première très longue qui donne la parole aux futurs fondateurs de la RAF grâce à leurs images, la deuxième partie, beaucoup plus courte, qui laisse place à la parole de l’État diffusé par la télévision ; le prologue et l’épilogue sur le cinéma (en mettant en ouverture un extrait dans lequel Godard se demande s’il est encore possible de faire des images en Allemagne, et en clôture l’extrait du court de Fassbinder de LAllemagne en automne qui lui répond).

Réussir à faire ce film n’était pas gagné : je voulais montrer pendant une heure des gens qui vont devenir « terroristes » et les présenter tels qu’ils voulaient se présenter et apparaître eux-mêmes à l’époque. C’était très agressif sur le papier pour certains lecteurs. Le nombre de fois où j’ai entendu : « C’est un film dangereux ! », « C’est un film qui cherche à humaniser des terroristes » (comme si les fondateurs de la RAF n’étaient pas des êtres humains et que c’est là justement qu’il y a un problème à penser). Les lecteurs avaient peur de l’empathie qu’on pourrait avoir comme spectateur pour les protagonistes et que cela excuse ce qu’ils avaient fait, autrement dit, ils s’attendaient à un film d’extrême-gauche, anarchiste, un objet qui en lui-même était une bombe, un film pro-terrorisme ! Moi je savais que si le spectateur pouvait être en empathie avec les futurs fondateurs de la RAF au début du film, quand on les voit se radicaliser, quand leurs discours s’étiolent, mais surtout lorsque les bombes explosent, il n’y a plus d’empathie possible. Spontanément, quelque chose se met en place : l’irruption de la violence pose problème et justement elle pose d’autant plus problème que les perpétreurs de cette violence apparaissaient auparavant sympathiques, qu’ils étaient des êtres censés. Ça pose des questions. « Comment se fait-il qu’ils en arrivent-là ? », « Quelle est cette société qui amène des jeunes gens à poser des bombes et à mourir en prison ? » Et donc justement, il fallait qu’ils soient montrés dans toute leur force et leur intelligence. Cette question-là, « Qui étaient ces « terroristes » ? », définit un projet qui en soit est politiquement radical dans une époque aussi immunitaire que la nôtre. Je n’ai pas besoin de surajouter, de prendre le spectateur par la main et de lui dire : « Voyez comme ils sont sympathiques, regardez Meinhof comme elle pense bien, mais vous avez vu c’est compliqué quand même, ils s’en prennent plein la tête, et c’est peut-être pour ça qu’ils vont devenir terroristes », ou à l’opposé : « Le terrorisme c’est mal ! ». Le film met à nu des logiques qui rendent le passage à lutte armée inéluctable puisqu’aucune solution ne semblait plus possible. Je crois qu’on peut être triste devant le film parce qu’on assiste à un échec complet, non seulement l’échec de la RAF mais aussi celui de la société allemande. C’est une vraie tragédie, tout le monde perd dans cette histoire. Pour moi c’est d’autant plus tragique que la RAF se met à tuer des gens par humanisme, il s’agit-là d’une contradiction terrifiante. Lorsque Meinhof dit à propos des flics, « Chaque homme en uniforme est un porc. On ne discute pas avec eux, mais on a droit de les tuer », la pensée se fait tellement petite… Il y a quelque chose de faux dans cette phrase : il faut toujours respecter l’ennemi et ne jamais s’abaisser plus encore que lui. Je pense qu’il faut être toujours plus éthique que ses adversaires et défendre ses valeurs. Bien sûr, les membres de la RAF étaient dans un système d’enfermement. Pour eux, commettre des attentats avait du sens. Ce n’était pas aveugle, pour autant c’était une erreur. J’ai fait un débat en Allemagne avec un ancien de la première génération de la RAF. Il a dit : « Ce qu’on a fait, c’était vraiment une erreur magistrale, mais pour autant cela avait du sens pour nous et ça on ne peut l’enlever ». Il ne demande pas à ce qu’on l’excuse, il reste conscient de sa responsabilité, mais il ne veut pas qu’on oublie pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait, quelle est leur histoire et les raisons qui les ont poussé à cette violence. C’est leur responsabilité tout autant que celle du gouvernement allemand. La police leur a tapé dessus dès qu’ils sortaient manifester, il y a eu jusqu’à 10000 étudiants en prison à cause de ces manifestations, on n’a répondu au désir d’émancipation qu’avec des matraques. L’État porte une part de responsabilité dans le processus de radicalisation de la jeunesse allemande. Ensuite, il faut toujours continuer, surtout aujourd’hui, à questionner comment les États utilisent le « terrorisme » comme outil politique (sans prendre en considération la moindre théorie du complot et autres obscurantismes). Les gouvernants ont toujours utilisé de manière opportune les phénomènes de « terrorisme » à des fins sécuritaires qui n’avaient rien à voir avec le sujet. Toutes les décisions et les lois qui sont promulguées, que ce soit aux États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 ou en France après le 7 janvier 2015, comme en RFA suite aux attentats de la RAF, n’ont rien à voir avec le terrorisme. Sous couvert de lois anti-terroristes, ils créent des outils de gestions des individus, des groupes et de la société qu’il faut rendre de plus en plus contrôlée. Aucune de ces lois pseudo anti-terrorisme n’a jamais empêché le terrorisme d’exister. En Allemagne de l’Ouest, la RAF a beaucoup servi, même à son corps défendant, le gouvernement, disons plutôt que les gouvernants d’alors ont parfaitement saisi l’opportunité que leur offraient l’existence même de ce groupe de lutte armée. Grâce à des lois opportunes, rendues possibles par la fabrication d’un climat de peur, les gouvernants d’alors ont réussi à quasiment éradiquer toute ce qu’il restait de la gauche et à faire basculer le pays dans une autre époque démocratique devenue sécuritaire et liberticide, avec l’accord même de l’ensemble des citoyens.

Pour les membres de la RAF, l’activisme politique, la pratique des arts et des médias et celle de la lutte armée étaient liées ; ce qui sépare cette époque-là d’aujourd’hui, c’est le fait que pour eux tous les moyens qui pouvaient servir la révolution se valaient ou du moins étaient complémentaires. La question ne s’est jamais posée pour eux de choisir. On faisait des films l’après-midi, on allait manifester le soir, on allait faire des actions devant le gouvernement le lendemain matin, on reprenait son film, on passait à la télévision, on écrivait, tout cela se trouvait sur le même niveau. Faire des films c’était faire la révolution, comme aller manifester, faire des actions, comme écrire pour Meinhof, ou comme la lutte armée, ils utilisaient tous les moyens qui étaient à leur disposition. Ils arrivent à la lutte armée lorsqu’il y a épuisement des autres moyens, parce que selon eux plus rien ne marche, c’est leur dernier moyen possible mais pour autant ce n’est pas une rupture. Aujourd’hui nous pensons forcément le passage à l’acte comme une rupture, mais à l’époque ce n’était pas le cas. La violence n’était pas alors réprouvée comme moyen de lutte.

Aujourd’hui en revanche, ce n’est plus la même chose ; on est tellement perdu, on ne sait tellement pas comment agir, tout est séparé, on a tendance à penser en binaire, moi le premier (je dis toujours que je faisais des films parce que je ne suis pas capable d’être militant, ce qui est assez couard et simpliste comme assertion). À l’époque, il y a eu un moment de croyance, d’espoir, on allait parvenir à la révolution et tout le monde pouvait la servir, tout le monde devait travailler ensemble pour son avènement. Aujourd’hui, il faut prendre beaucoup sur soi pour garder un peu d’optimisme sur la marche du monde et sur comment on y résiste. On a l’impression que rien n’est efficace… Il faut dire qu’on a un adversaire qui est à la fois très dur et très mou. Le pouvoir est une chose totalement molle qu’on n’arrive plus à attaquer, et que beaucoup d’ailleurs n’ont même pas envie d’attaquer. On est dans une époque de désarroi terrifiant et de repli mortifère : tout le monde a peur de perdre quelque chose dans le changement et ne voit plus ce qu’on a tous à gagner. La lutte aujourd’hui se fait souvent contre et pas pour quelque chose. Pourtant, on doit rester optimiste, il y a quand même des endroits dans le monde où ça continue de bouger comme dans tout le grand laboratoire de l’Amérique du sud par exemple. Ce n’est plus le Grand soir, mais des choses sont tentées et parfois réussies. Sauf en Tunisie, les Printemps arabes ont pour l’instant mal fini mais ça a quand même existé. L’Afrique bouge beaucoup aussi, même si on ne le voit pas depuis l’Occident. S’il persiste encore des luttes, c’est par contre sans ce sentiment d’appartenance à un mouvement international comme celui qui animait les années 1960 et 1970. Ça manque encore de projet commun, de quelque chose à partager, d’un vrai mouvement collectif. Dans le cas du cinéma d’avant-garde, il y avait des fronts cinématographiques, les gens travaillaient ensemble, les films se diffusaient par réseaux ; aujourd’hui il y a encore un cinéma politique, mais on est tous isolés, ou du moins avec de petits réseaux mais qui ne font pas corps. Cette idée de créer des communautés ou du collectif se concrétise peu ou alors de manière précaire. Pourtant on a toujours besoin d’espaces de partage, de se retrouver ensemble face à des films, d’en parler, de partager des objets qui posent des questions sur le monde tel qu’il est. Il faut les fabriquer ces films-là. On en a besoin. On a besoin de se questionner et on a aussi besoin de se rassurer, de se dire qu’on n’est pas tout seul.

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(Ce texte est la synthèse d’un entretien d’une heure mené avec Jean-Gabriel Périot le 24 septembre 2015. Montage des propos par Jean-Gabriel Périot et Bidhan Jacobs, final-cut du cinéaste que nous remercions très chaleureusement)

  1. Le texte intégral « Usine et chronomètre » d’Ulrike Meinhof est reproduit dans Nicole Brenez, Isabelle Marinone (dir.), Cinémas libertaires. Au service des forces de transgression et de révolte, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2015, pp. 71-74.
  2. Ainsi que l’INA pour les extraits français et des sources séparées (extrait des films de Godard, Fassbinder, Antonioni) [NdE]. 
  3. Anne Steiner et Loïc Debrey, RAF : guérilla urbaine en Europe occidentale, Paris, L’Echappée, 2006.

 

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