"Thanks to my Eyes", m.e.s. Joël Pommerat, musique d’Oscar Bianchi (en tournée)

On sait Joël Pommerat attaché aux contes et ses versions de Pinocchio, Cendrillon, Le petit Chaperon Rouge… en sont les témoins éloquents. En ce sens, son opéra Thanks To My Eyes pourrait être considéré comme une vision personnelle par l’artiste du mythe d’Œdipe tant il emprunte à ce dernier.
Aymar (Hagen Matzeit), jeune homme discret, n’a d’autre choix dans la vie que celui de suivre le destin choisi par son père (Brian Bannatyne-Scott), grand comique acclamé : devenir à son tour un comédien de renom. Sous les conseils de son patriarche, il enchaine donc cours intensifs et leçons de comédie dans le but de perpétuer la tradition et la renommée familiale. Pourtant, d’étranges évènements se produisent et le doute s’installe : que sont devenues les prétendantes du jeune homme qui toutes disparaissent les unes après les autres ? Qui est cet homme qui erre sans cesse telle une ombre inquiétante ? Que se passe-t-il vraiment dans ces montagnes ? Quels drames s’y jouent ?
Thanks To My Eyes est l’adaptation de la pièce de Joël Pommerat Grâce à Mes Yeux (création 2002), et autant le dire tout de suite, cet opéra est des plus sombres autant dans la forme que dans le fond.

(c) Elisabeth Carrechi
Musicalement tout d’abord, le compositeur Oscar Bianchi signe une adaptation musicale contemporaine, aride et sans concessions. Les instruments classiques tels les violons, flûtes et autres instruments à vents côtoient des sons électroniques plus modernes et puissants, le tout lorgnant parfois vers la musique dissonante voire atonale, ce qui contribue à la création d’un malaise certain chez le spectateur qui sonne en écho du drame joué. La scène de l’éclipse est sans doute à ce titre la scène la plus intense : les percutions utilisées se font si sourdes que toute la salle en résonne, faisant de ce passage le moment charnière et le basculement indéniable de toute l’œuvre.
Les interprétations sont elles aussi très pertinentes : le père est incarné par un baryton-basse qui pose son chant de manière magistrale, généreux et autoritaire tout à la  fois alors qu’est opposée à lui toute la fragilité de son fils interprété par un contre-ténor. Cette confrontation musicale renforce brillamment la dualité qui peu à peu s’installe entre les deux personnages masculins. Les personnages féminins sont étrangement moins marquants excepté celui tenu par Anne Rotger qui, dans le rôle de la mère et en tenant la seule partition non chantée de cet opéra, distille une névrose très touchante tout en vulnérabilité.
La scénographie est également très juste : on retrouve l’aridité des mises en scène de Pommerat et le travail d’Eric Soyer sur la lumière est exceptionnel : tout en clair-obscur, il contribue à créer une ambiance mystérieuse et délétère. Une frustration néanmoins : les visages sont peu présents dans une volonté sans doute de déshumanisation, ce qui s’avère toutefois dommage.

Pourtant quelque chose ne fonctionne pas dans cette proposition de Joël Pommerat. Peut-être cela provient-il du texte en lui-même qui, après avoir été épuré (le livret final correspondant à 1/8ème de l’œuvre originale), passe à côté de la psychologie des personnages ou bien de l’adaptation de la langue française vers l’anglais qui fait indéniablement perdre quelque chose  ou bien encore de la musique qui, sans véritablement pour autant être inintéressante du tout, bien au contraire, finit par s’enfermer dans une sorte de pause lugubre et n’en sort pas. Le fait est que le spectacle se termine dans une forme de sécheresse où rien n’est véritablement conclu, ou rien n’est véritablement saisi. Les quelques éléments distillés çà et là ne permettent pas de compléter les blancs et le spectateur part avec un fort sentiment d’inachevé, comme s’il manquait quelque chose que le texte et la musique promettaient pourtant tout deux. Reste une sorte de rêve sombre placé entre deux battements de cils.

du 6 au 12 mars 2012 au Théâtre de Genevilliers
le 16 mars 2012 au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines

Mise en scène
Joël Pommerat
Scénographie et lumière
Eric Soyer
Costumes
Isabelle Deffin
Dispositif électro-acoustique
Dominique Bataille
Aymar
Hagen Matzeit
The Father
Brian Bannatyne-Scott
The Mother
Anne Rotger
A Young Woman in the Night
Keren Motseri
A Young Blonde Woman
Fllur Wyn
The Man with Long Hair
Antoine Rigo

Entendu à la sortie du spectacle à propos d’on ne sait pas exactement quoi : “Et là, chaque soir, il devait déféquer sur scène. Mais le problème, c’est qu’il n’y arrivait pas. C’est tout le paradoxe des spectacles modernes ça, de proposer des choses et de ne pas pouvoir les tenir ensuite”.

 

A propos de Alban Orsini

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