"Quand je pense qu'on va vieillir ensemble", m.e.s. J-C Meurisse, les Chiens de Navarre (en tournée)

« À la lumière de mes actes, je m’aperçois que toute ma vie semble n’avoir eu pour but que de faire mon propre malheur »,
Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier*.
 
 
Précédée d’une réputation excellente autant que sulfureuse, la compagnie canaille des Chiens de Navarre débarque à nouveau en trombe avec son nouveau spectacle régressif et coup de poing, « Quand Je Pense qu’On Va Vieillir Ensemble », sous la direction de Jean-Christophe Meurisse.


 
Passons rapidement en préambule sur l’inspiration de la pièce qui puiserait sa substantifique moelle du court essai de Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier (1952), une réflexion poétique sur le désespoir et la liberté. Pessimiste et dépressif, le texte de l’auteur suédois fournit à la proposition de Jean-Christophe Meurisse l’occasion d’investiguer un univers sombre, voire carrément déprimant en seconde lecture et de poser une réflexion qui articule sa thématique autour de la recherche de soi et de l’épanouissement personnel.
 
Reprenant à son compte le phénomène contemporain du coaching personnalisé, « Quand Je Pense qu’On Va Vieillir Ensemble » déploie tout un éventail de personnages et de situations cocasses provenant de ces séances, ateliers et autres stages durant lesquels l’Être et le Soi se trouvent au cœur de tout. Des formations Pôle Emploi au cours desquelles on apprend à se présenter face aux recruteurs en passant par les ateliers de théâtre durant lesquels on part à la recherche de son « Être Véritable », le spectacle est l’occasion d’écorner avec férocité l’artificialité préfabriquée, le formatage ainsi que les différents clichés qui en découlent. C’est juste, férocement drôle comme étonnement touchant.

« Cherche la femme en toi, pas ta mère ».
 

(c) Philippe Labruman
 
Dans une critique antérieure, nous reprochions à la compagnie des Chiens de Navarre de n’avoir su se renouveler. En effet, dans « Nous Avons les Machines », un de leurs précédents spectacles, la compagnie semblait se contenter de reproduire de manière quasi systématique les mécanismes éprouvés du très réussi « Une Raclette » sans rien apporter de véritablement nouveau hormis le gore et l’hémoglobine. Et c’est justement avec le sang que débute « Quand je Pense qu’On va Vieillir Ensemble », comme si ce nouveau spectacle s’établissait dans une sorte de continuité assumée. La volonté très justement de s’affranchir des précédents spectacles est rapidement évidente et par la même, bienvenue : après une première scène collective qui reprend les fondamentaux de la compagnie à savoir l’improvisation de groupe et l’épuisement du spectateur par l’évocation du banal (une séance de coaching en résonnance de la réunion associative de « Nous Avons les Machines » et de la pendaison de crémaillère d’« Une Raclette »), la compagnie s’éloigne de son carcan habituel en empruntant de nouvelles directions. En tentant la forme des duos ou bien encore en isolant l’un ou l’autre des comédiens qui se retrouvent jugés par tous les autres, la compagnie s’abroge ainsi des contraintes du groupe, ce dernier devenant ici plus spectateur qu’acteur. Autre point de différenciation notable, le texte qui s’avère plus écrit qu’à l’accoutumée et moins improvisé qu’auparavant, même si la spontanéité joue un rôle toujours aussi central, comme si Les Chiens de Navarre cherchaient une maturité de ton en relevant quelques barrières en garde-fous.
 
« Lorsque mon désespoir me dit : perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours», Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier.
 
Comme toujours, le spectacle des Chiens de Navarre s’appuie sur un humour potache d’une drôlerie indéniable ainsi que sur un absurde déroutant et jubilatoire. Tout à la fois graveleuse, foutraque, vulgaire et monstrueuse, la dérision des Chiens de Navarre fait mouche pratiquement à chaque fois : la salle, bienveillante, est tout acquise, hilare. Ça fonctionne, c’est efficace. Les Chiens vont toujours aussi loin dans la provocation sans pour autant que l’on ait l’impression qu’ils exagèrent. Pourtant, quelque chose grippe de nouveau la machine bien huilée de cette compagnie que du fond du cœur nous apprécions pour son audace et le talent de ses comédiens.

Tout d’abord, le manque de spontanéité qui corrompt quelque peu la fraîcheur à laquelle nous avaient habitués les cabots, et alors que nous reprochions aux derniers spectacles d’être des illustrations flemmardes du savoir-faire de la compagnie, nous soulignons paradoxalement ici la perte des fondamentaux à savoir la dynamique de groupe et l’improvisation à la table. En effet, en prenant le parti d’isoler ses comédiens en petits groupes dont seuls deux interprètes sont véritablement en jeu, Jean-Christophe Meurisse casse volontairement l’ADN même des Chiens de Navarre et perd indubitablement quelque chose en route. Thomas Scimeca, toujours très bon (et très élastique…), se met à cabotiner un peu trop, Céline Fuhrer, toujours drôle, est ici omniprésente dans son rôle d’odieuse « pétasse » et finit par tourner en rond dans le registre de l’affreuse méchante. Une impression de déséquilibre s’installe alors. De même, parce que trop séquencé, le spectacle ne "coule" pas vraiment et s’avère plus une succession surfaite de tableaux sans véritables liens et que les noirs remplissent de trop.
 

« Pour finir, je peux m’apercevoir que cette Terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort ! », Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier.
 

(c) Philippe Labruman
 
Quelques belles images apparaissent cependant sans qu’on y soit préparé et une vraie poésie sans doute inspirée par la proposition de Dagerman transparaît comme durant cette scène des chiens hurlants ou bien encore lors de la discussion finale sous fond de brume et de pluie à la tendresse très touchante.
 
« La dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine », Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier.
 
Plus sombre et désespéré, le propos de ce nouveau spectacle est également plus mature et profond, ce que vient très justement souligner les nombreuses évocations du couple et de l’enfance, cette dernière se voyant même dévoyée et corrompue par l’amour et le sexe, comme en contrepoids. Jean-Christophe Meurisse ose aborder les thématiques du suicide comme celles liées à la dépression, le dénouement laissant néanmoins une place à l’espoir, reprenant par la même le dénouement positif du texte de Dagerman.

« Ma vie n’est courte que si je me place sur le billot du temps », Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier.

 


(c) Philippe Labruman

 

En conclusion, si le nouveau spectacle des Chiens de Navarre réussit à faire rire à gorge déployée tout en s’essayant à une noirceur plus pessimiste assez audacieuse, il perd néanmoins cet esprit que nous aimions tant dans « Une Raclette ». Sans doute sommes-nous trop attachés à ce spectacle pour reconnaître dans « Quand je Pense que Nous Allons Vieillir Ensemble » son digne successeur et sans doute sommes-nous d’assez mauvaise foi pour tenir rigueur aux Chiens de Navarre en pleine mutation semble-t-il, de ne plus nous donner à ressentir ce que nous avions vécu lorsque nous les avions rencontrés pour la première fois…
 
« Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre », Stig Dagerman, Notre Besoin de Consolation est Impossible à Rassasier.
A découvrir jusqu’au 25 mai au théâtre des Bouffes du Nord ainsi qu’en août au festival D’Aurillac.

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(*) Toutes les traductions de Stig Dagerman sont de Philippe Bouquet.

A propos de Alban Orsini

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