"Peter Pan", Robert Wilson – Théâtre de la ville

La plus grosse erreur d’interprétation de Peter Pan provient incontestablement de la production Walt Disney qui en faisait à tort un conte de fées un peu niais et réservé aux enfants, n’évoquant que le voyage de gamins dans le pays des rêves guidé par Peter Pan, facétieux et orgueilleux, avec ce capitaine Crochet guetté par son crocodile et les farces inoffensives de la Fée Clochette. Or Peter Pan est tout sauf une œuvre inoffensive, le spectacle de Bob Wilson, aidé par le texte d’Erich Kästner (1) capte de manière assez éblouissante cette féérie de surface et en travestit la substance ambiguë, bien plus noire et dérangeante.

Le Peter Pan de Barrie ennuiera les enfants les plus attentifs et ne peut pas leur être lu comme un conte pour les endormir avant de se coucher. Car ce qui perce à travers ces aventures d’un lutin qui refuse de grandir, vit dans son monde imaginaire et craint pour son indépendance c’est avant tout le poids des conventions de la société anglaise du 19ème vu à travers le prisme symbolique de personnages de fiction complexes et dépressifs, ne parvenant pas à trouver leurs places.
Le Peter Pan de Barrie dégage beaucoup plus de tristesse que de féérie. Peter Pan, sorte d’alter ego de l’auteur, fuit le monde réel et les turpitudes humaines, et demeure irrésistiblement attiré par la mort, cette « belle aventure »,suggérée comme un potentiel moment heureux. Ce morbide du merveilleux, Bob Wilson le restitue dans un spectacle où le rire des enfants semble régulièrement se métamorphoser en grimace. Leurs visages peints en blanc, quelque part entre le meneur de jeu de Cabaret et un spectacle de Butō, les font ressembler à des enfants défunts. Tous sont joués par des adultes, comme s’accrochant désespérément à des parcelles d’existence disparue. Ce sont des morts qui jouent sur scène. Dans cette œuvre hantée, le capitaine Crochet est un homme terrifié par le tic-tac du crocodile lui rappelant que le sablier de sa vie arrive à son terme. Wilson insiste sur la fascination homosexuelle du Capitaine pour Peter Pan, cet adolescent qui tend à l’homme vieillissant le miroir de la jeunesse. « Je ferai de toi un homme » chante-t-il alors de manière plus qu’équivoque. A celui qui ne veut pas grandir répond Wendy qui voudrait être adulte à toute vitesse, être femme ; Wilson n’élude pas la dimension sexuelle que revêt ce personnage, cette jeune femme en pleine puberté, en train de se transformer et terriblement attirée par Pan. Chez Barrie, Wendy devient une forme de prototype de la jeune femme destinée à fonder une famille et à accepter sa place subalterne de femme au foyer. Wilson en fait un personnage effrayant, presque vampirique, prenant à cœur sa place de « maman » avec tous les enfants de Neverland, heureux enfin d’avoir une présence maternelle. Anna Graenzer élabore une Wendy presque hystérique, plus inquiétante encore que le capitaine Crochet. Elle est une poupée désarticulée, altérée par d’étranges mouvements et des rictus inquiétants, sans jamais, parmi ses masques, adopter celui de l’enfance.

Sous la plume du célèbre auteur de roman pour enfants Erich Kästner (qu’on se souvienne d’Emile et les détectives), le texte allemand tire l’œuvre vers ses aspects les plus tourmentés. La mise en scène de Bob Wilson est passionnante dans son parti pris de rendre hommage à la fois à l’univers de Barrie et à la vision fidèle et intime de Kästner, qui vécut la montée du nazisme : ses livres furent brulés, son activité littéraire interdite jusqu’à la fin de la guerre. C’est donc moins la culture anglo-saxonne et la littérature victorienne que l’Allemagne d’avant guerre qui éclate dans le Peter Pan de Wilson. Kästner comme Brecht ont vécu la république de Weimar et ces heures noires de l’Allemagne qui leur ont valu d’être déchus de leurs droits de créateur et d’artiste – même si Kästner ne dût pas émigrer aux Etats-Unis et resta témoin des événements à Berlin puis à Munich. Bob Wilson conçoit alors son Peter Pan comme un cousin de L’ Opera de quatre sous (qu’il mit en scène en 2009), métamorphosant Neverland en ruelles bleutées peuplées de garçons voyous, et les faisant chanter à la Kurt Weill. A mesure qu’on s’éloigne de l’esthétique de Barrie, on se rapproche de celle de Lang ou de Wiene, le Capitaine Crochet et ses mimiques, son sourire de clown ou d’homme qui rit, son maquillage, ressemblant à s’y méprendre à Caligari ou Mabuse. Il en est de même pour les décors géométriques ou biscornus renvoyant directement aux chefs d’œuvres du cinéma expressionniste. Il pousse même la variation vers d’autres modes plus dystopiques, façon New York 1997, Peter Pan (magnifique Sabin Tambrea ) garçon narcissique et frondeur, finissant par ressembler à une icône punk, menant sa bande de boys aux cheveux orangés dressés, tandis que d’autres pirates arborent leurs crêtes noires.

Sierra Cassidy, l’une des deux Coco Rosie, joue à merveille la fée clochette, rongée par l’amour et la jalousie, plus maléfique qu’elfique. Loin de la vision erronée d’une gentille petite fée mélancolique et farceuse on retrouve ici ce personnage douloureux et cruel, dont l’amour pour Peter Pan la pousse à la vengeance, aux confins de la folie. L’univers de conte de fées morbide du groupe, faussement innocent, aussi poétique et mystérieux que du Poe, agit en osmose avec les visions de Wilson. Accompagnées dans la fosse par les 10 musiciens des The Dark Angels parfaitement à l’unisson, les chansons de Coco Rosie sont autant de mélodies oxymores tristement gaies, aux couleurs spectrales et sorcières. Avec elles, le monde des rêves peut mener rapidement aux cauchemars et laisser apparaître les monstres autant que les merveilles. Elles conduisent les tonalités weilliennes vers d’autres cieux, vers un imaginaire orageux, monstrueux, mais toujours enfantin.  Wilson sans doute inspiré par ces étranges et envoutantes harmonies, vient alors puiser son inspiration visuelle dans les grands illustrateurs, créant parfois avec ses ombres chinoises sur les murs bleutés,ou son défilé de lits en nuages, des tableaux dignes de Tomi Ungerer ou Maurice Sendak.
L’univers totalement carnavalesque et échevelé, presque forain, pourra en agacer plus d’un. Et pourtant, ce parti pris de faire de tous sans exception  – parents, garnements, méchants, nounou-chiens …  – des freaks, redonne enfin à Peter Pan son statut d’œuvre étrange, inconfortable et névrotique. Celui qu’il aurait toujours dû garder.
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Vocifération entendue dans la salle :
« Je m’en fous, on ne commencera pas la représentation tant que je ne serai pas assise »
Peter Pan de James Matthew Barrie
traduit en allemand par Erich Kästner
mise en scène, décors, lumière Robert Wilson
musique CocoRosie
costumes Jacques Reynaud
collaboration mise en scène Ann-Christin Rommen
dramaturgie Jutta Ferbers, Dietmar Böck
collaboration décors Serge von Arx
collaboration costumes Yashi Tabassomi
direction musicale Hans-Jörn Brandenburg,Stefan Rager
arrangements musicaux Doug Wieselman
Lumières Ulrich Eh
avec
Antonia Bill, Ulrich Brandhoff, Claudia Burckhardt, Sierra Casady, Anke Engelsmann, Winfried Goos, Anna Graenzer, Johanna Griebel, Traute Hoess, Boris Jacoby, Andy Klinger, Stefan Kurt, Stephan Schäfer, Marko Schmidt, Martin Schneider, Sabin Tambrea, Jörg Thieme, Felix Tittel, Georgios Tsivanoglou, Axel Werner
& les enfants
Lisa Genze / Lana Marti / Mia Walz
Spectacle créé au Berliner Ensemble à Berlin le 17 avril 2013.
“The Dark Angels”
Florian Bergmann, bois
Hans-Jörn Brandenburg instruments à clavier
Christian Carvacho, percussions, charanga
Dieter Fischer, trombone, banjo
Jihye Han alto
Andreas Henze, basse
Stefan Rager, batterie
Ernesto Villalobos, flû
(1)   La première représentation du texte de Kästner eût lieu à Munich en 1951

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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