Björk est, depuis la sortie de son Homogenic (1997), victime du fameux syndrome OK Computer qui consiste à remettre en cause la légitimité et la crédibilité d’un artiste après la sortie d’un album majeur et cela pour les années qui suivent.
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En effet, son nouvel album Biophilia ne déroge pas à la règle puisque, depuis son arrivée dans les bacs et les plateformes de téléchargement légal, deux clans semblent s’affronter : les conquis d’une part et les terriblement-déçus-Björk-houlala-c’était-quand-même-vachement-mieux-avant de l’autre.
Parmi ces derniers, les principales critiques que l’on retrouve concernent le manque évident de tubes à la Bachelorette parmi les 10 titres qui composent ce Biophilia -là, le caractère abscons, voire élitiste, de l’ensemble du concept et enfin le côté agaçant de la chanteuse qui n’en finirait plus de s’enfoncer dans une image de diva has-been ultra-fatigante et-puis-franchement-c’est-quoi-ces-cheveux-?
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Pourtant, à y regarder de plus près, Biophilia n’est que la continuité de la volonté entamée dès Vespertine (2001) d’illustrer musicalement, album après album, une thématique bien précise. En effet, si Vespertine se voulait l’allégorie de l’intimité (sensualité-nudité-sexualité), Medúlla (2004) celle de l’organe (moelle-voix-gorge-poumons) et enfin Volta (2007) celle des origines (anthropologies-ethnies-voyages) il n’est en rien choquant à ce que Björk aborde dans son niveau disque la thématique de l’inhumain (du microscopique au macroscopique). Biophilia est d’ailleurs en ce sens une sorte de rupture au vu des précédents albums dans la façon qu’il a de faire le deuil de l’émotion au profit de la juste description, par différents supports, des phénomènes physico-chimiques et biologiques les plus universels.
Là encore, la critique reproche à Björk cette idée de proposer un disque concept qui sorte de la musique à proprement parler en proposant une synergie indissociable entre disque, vidéos, et-applications-iPad-oh-mon-Dieu-c’est-pas-bien-Apple-c’est-Satan. Passons très rapidement sur ce dernier point, les applications développées n’étant au final qu’une façon de rendre hommage au procédé de composition du disque en lui-même (puisqu’il s’est entièrement effectué sur tablette tactile, Björk ayant toujours travaillé sur des technologies nomades et cela dès Homogenic) et qu’elles permettent d’interagir de manière ludique avec la musique et de mieux la comprendre sans pour autant totalement la révolutionner.
Et le projet ne s’arrête pas à l’évocation scientifique puisque Björk, totalement perfectionniste, et-un-peu-fofolle-quand-même-hein, a tenté d’éclairer chacune des thématiques développées dans les titres par un écho musical brillant tant dans la structure que dans les instruments utilisés, allant même jusqu’à en créer de nouveaux pour cela.
Ainsi donc pour résumer : Biophilia est un album sur l’inhumain qui tente d’établir une connexion profonde entre musique d’une part et microscopique-biologique-macroscopique de l’autre. Certains penseront qu’il s’agit d’un concept-totalement-bobo-parce-que-finalement-la-Björk-elle-sait-plus-quoi-inventer-pour-faire-son-intéressante, il n’en reste pas moins que Biophilia est un projet exigeant et terriblement subtil.
Afin de comprendre plus avant cette symbiose, livrons-nous à une petite étude titre par titre.
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Moon
, première chanson de l’album, utilise une séquence musicale répétitive pour symboliser la régularité immuable des cycles lunaires. L’instrument créé pour réaliser ces boucles n’est autre qu’une harpe gravitationnelle de 9 m de haut composée d’immenses pendules dont le mouvement est entretenu par l’attraction terrestre. Quel autre instrument pouvait être mis au point pour témoigner de l’influence de la terre sur la Lune et inversement qu’un gnomon ?

Thunderbolt
traite de la foudre et utilise pour ce faire un teslacoil, sorte de cage de Faraday coupléeà une basse. Le propos de cette chanson est de démontrer que la nature est musicale. En effet, Björk y décompose le son de la foudre qui selon elle n’est qu’arpèges et fait donc jouer cette série précise de notes isolées très exactement par la même foudre, bouclant ainsi une sorte de démonstration musicale des plus riches.

Cristalline
, premier extrait de l’album, se propose d’évoquer la structure cristalline _ donc_ de tout solide et de manière plus globale, les changements d’état de la matière. C’est le gameleste, hybride entre gamelan et celesta qui sera chargé de retranscrire le tintement de deux cristaux s’entrechoquant. Des sons rappelant des échappements et ponctuant l’ensemble du titre symbolisent quant à eux les étapes de vaporisation et de sublimation permettant d’aboutir au gaz.

Cosmogony
, quatrième titre de Biophilia, illustre la théorie pythagoricienne de l’harmonie des sphères selon laquelle chaque distance séparant deux planètes correspond à un intervalle musical particulier. La notion de cycle est ici importante pour évoquer la rotation entre les astres, mais également pour tenir compte de la naissance et de la mort qui dirige l’ensemble de l’univers. Ainsi, le chœur ouvrant le titre peut être vu comme la symbolisation d’un Big-Bang et sa fermeture comme un Big-Crunch fatal (je-ne-sais-pas-ce-qu’est-un-Big-Crunch-mais-je-m’en-vais-me-renseigner-illico-sur-wikipédia-pour-pouvoir-le-replacer-demain-à-la-pause-café-l’air-de-rien-en-sifflotant).

Dark Matter
reprend l’idée d’univers évoqué précédemment par Cosmogony en s’intéressant cette fois-ci aux notions de vide et d’infini : la matière noire. La déstructuration musicale, notamment au niveau des associations, des gammes musicales utilisées et des dissonances jouées par l’orgue, crée un véritable malaise censé renforcer le sentiment de flottement, de solitude et d’apesanteur.

Hollow
est tout aussi sombre que le précédent titre. Björk utilise ici la scansion d’un autre orgue pour symboliser l’assemblage des acides aminés composant l’ADN et par extension l’empilement complexe des briques constitutives du vivant. Pour symboliser cette folie édificatrice, la chanteuse a décidé de travailler sur la rythmique en alternant en rupture, mesures symétriques et asymétriques voire en employant des mesures rarement usitées (17/8 ; 9/4…). Ainsi, Hollow est le premier titre de l’album à évoquer le vivant et le biologique et annonce très logiquement les suivants qui s’écarteront de plus en plus de l’atomique.

Virus
continue donc cette réflexion sur la vie, en explorant notamment la relation qui unit le parasite et l’hôte, le microbe et la cellule. Cette relation « amoureuse » ambiguë est symbolisée par l’entremêlement de différentes percussions (gameleste, cymbales, hangs…) qui alternent à la fois solos et juxtapositions, rappelant ainsi la mince frontière qui existe entre autonomie et dépendance. Virus est directement inspiré du candida dont a souffert la chanteuse et qui a failli lui coûter sa voix.

Sacrifice
traite de la mise à mort chez l’animal. Cette offrande est ici évoquée une fois de plus par la structure musicale même qui utilise l’imbrication de deux phrases distinctes (l’une ascendante (dominant) l’autre descendante (dominé)), jouées par le même instrument (un sharpsicord, sorte d’orgue de barbarie couplé à un gramophone, le tout fonctionnant à l’énergie solaire). L’intervention de la rythmique soutenue au dénouement du titre symbolise quant à elle la mise à mort à proprement parler.

Mutual Core
, avant-dernier titre de l’album, évoque la tectonique des plaques et les tremblements de terre qui en résultent. De manière très cohérente, ce titre est une alternance contrastée de calme et de furie, le tout réalisé dans une sorte de profondeur sourde très prononcée. D’un point de vue musical, Mutual Core traite d’intervalles harmoniques, le plus bel exemple se trouvant dans la phrase « to form a mutual core » durant laquelle Björk alterne accords mineurs et accords majeurs, cette alternance entre les deux modes se retrouvant tout au long du morceau pour marquer au mieux la dualité qui le définit.

Solstice
enfin, qui illustre le rythme des saisons et le caractère immuable du cycle, trouve un écho dans le contrepoint rigoureux (figure musicale consistant en la superposition de deux lignes mélodiques distinctes) qui est la colonne vertébrale du titre et qui unit la voix si particulière de Björk et les harpes gravitationnelles qui ouvraient l’album sur Moon.
À noter de manière générale et sur l’ensemble de Biophilia que de nombreux passages sont entièrement palindromiques.

Biophilia
est ainsi une démonstration musicale pertinente et documentée sur l’univers dans sa globalité tout comme Medúlla l’était sur la voix dans ses spécificités intrinsèques.
Pour être totalement franc, tout n’est pas merveilleux dans le monde de Biophilia : citons par exemple la simplicité décevante de certaines des applications ludo-éducatives développées sur iPad  ainsi que les vidéos (à ce jour Cristalline et Moon) qui sont tout de même bien laides dans le genre y-se-sont-quand-même-franchement-pas-foulés-et-pis-Björk-elle-est-vraiment-minable-en-playback, ce qui pèche un peu pour un projet multi-support. Les paroles également, pourtant coécrites en partie par Sjón, le comparse récurrent de l’Islandaise, s’avèrent sur certains titres quelque peu mièvres et en deçà de celles des précédents opus. Ces défauts néanmoins restent anecdotiques lorsque l’on considère l’ensemble du projet dans sa globalité.
Pour conclure : bien sûr que Biophilia est un album complexe et intransigeant qui se livre plus difficilement que l’Homogenic d’il y a quinze ans, bien sûr qu’il mérite quelques éclaircissements même s’il est vrai que-l’auditeur-ne-devrait-pas-avoir-besoin-d’une-thèse-quand-même-pour-comprendre-un-album mais Biophilia, c’est également une œuvre ambitieuse d’avant-garde dans le sens modeste et authentique du terme, une réflexion à part entière, un voyage dans la sensation, qui, bien qu’un peu hermétique au départ, se livre écoute après écoute.

A propos de Alban Orsini

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