Pascal Laugier – "Martyrs" (Avant-première)

Copyright Wild Bunch Distribution

Rares sont les œuvres dont la perception initiale s’apparente à la sensation d’avoir assisté à une expérience limite, au-delà du cinéma, qui commence par évacuer toute pensée, tout jugement critique. Martyrs est en effet de celles que l’on se prend de plein fouet avant de pouvoir les comprendre, nous laissant quelque peu vidés, groggy, imprimant en nous un malaise durable, un flottement difficile à identifier. Cette propension à s’adresser au spectateur sans distance, de manière directe, presque primitive, suffirait à faire du film de Pascal Laugier une œuvre importante. Il nous plonge bel et bien dans un théâtre de la cruauté qui laisse muet, nous ramenant directement aux théories d’Artaud sur la dimension pulsionnelle et cathartique de l’Art.

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Saint-Ange, malgré ses imperfections, restait l’une des rares tentatives réussies dans le domaine de la ghost story française. Dans son respect total du genre, œuvre personnelle et déclaration d’amour au cinéma fantastique dont le cinéaste s’était nourri, elle tenait autant de l’univers d’Henry James que de celui du Cercle infernal. En racontant l’histoire de Lucie, traumatisée par les tortures qu’elle a subies alors qu’elle était enfant et, persuadée d’avoir retrouvé ses bourreaux, Martyrs opère un virage à 180°, une sorte de miroir en négatif de son prédécesseur. Fini le charme suranné des vieilles demeures reculées dans la forêt, le cinéaste troque la nostalgie des mythes contre l’anxiété d’une réalité urbaine et froide. Il emploie à nouveau les codes du cinéma d’épouvante, mais trompe le spectateur en lui donnant d’abord l’illusion de l’archétype pour mieux le surprendre dans un déroulement toujours imprévisible. L’enchainement des trois parties du film va à l’encontre des conventions, adoptant des ruptures déconcertantes de rythme, le temps se suspendant doucement à mesure que l’horreur croît, dans des minutes décuplées de manière quasi contemplative dans son deuxième acte. Si ironie il y a, elle apparaît dans un jeu avec les schémas connus et dans sa propension à en déstructurer les principes narratifs. Martyrs pourrait se définir comme un “Rape and Revenge” inversé, qui débuterait par la vengeance pour se poursuivre par le calvaire de ses héroïnes. Le gouffre mental de Lucie revivant jour après jour ses sévices et entraînant avec elle son amie Anna dans son obsession de vengeance, nous aspire dans la spirale infernale d’âmes brisées, pour lesquelles le choc physique a laissé la place à une incommensurable torture intérieure. Nous jetant au cœur de la folie (auto) destructrice, épousant le rythme de la respiration des héroïnes, Martyrs exacerbe des sentiments dominés par l’hystérie du désespoir qui renvoient immanquablement au Zulawski de Possession, dans la sueur et les cris. Martyrs n’est pas un film référenciel mais n’en reste pas moins l’œuvre d’un cinéphage qui respire par le cinéma et dans lequel les influences s’intègrent parfaitement à l’univers intime. C’est essentiellement dans sa première partie que Martyrs révèle cet inconscient cinématographique. Il ne paraît dès lors pas fortuit que Pascal Laugier dédie son film à Dario Argento car cette jonction de la terreur urbaine et d’une poésie du cauchemar sonne comme un hommage à peine voilé à Ténèbres. L’étrangeté surgit au sein même du réel par l’intervention des éléments, l’extérieur venant créer le fantastique. Subrepticement, on glisse de l’esthétique géométrique et réaliste des intérieurs au déluge de pluie et d’orage du dehors, semblant faire corps avec le chaos intérieur des personnages. C’est dans cette fusion du lyrisme visuel et du réel que transparaît le plus sa passion pour le cinéaste italien.

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Saint-Ange prenait son temps, choisissant une certaine lenteur pour raconter un conte dans une utilisation du cinémascope qui favorisait les plans larges. Le style brut de Martyrs répond quant à lui de l’urgence et de la rage du cri. Le montage serré, sec, heurté, les plans courts, nous propulsent dans l’action, au plus près des personnages, donnant la sensation de vivre l’intrigue en direct, sans aucun temps mort.
Martyrs pourrait n’être qu’un beau film d’épouvante reprenant les visions infernales des jugements derniers médiévaux, mais Pascal Laugier s’empare des codes pour mieux les détourner et transmettre la nausée que lui inspire une époque aseptisée synonyme de déclin. Cet écœurement général passe par une perception extrêmement noire du monde et à sa représentation symbolique. L’inspiration de Pascal Laugier participe d’une mouvance qui, du Salo de Pasolini au Baby of Macon de Greenaway, inscrit sa violence ahurissante au sein d’une réflexion implacable sur le présent. Ces œuvres extrêmes impliquent une forme de pacte avec un spectateur qui, s’il ne veut pas procéder à un rejet pur et simple, devra s’armer d’un certain courage, se préparer à accepter une démarche radicale qui n’épargne ni les yeux, ni l’esprit. Nul tabou ne viendra entraver le pessimisme dans lequel le film s’immerge lentement, jusqu’à l’étouffement. Martyrs nous fait descendre au-delà de la surface trompeuse et nous fait découvrir la boue cachée sous l’eau claire. Du conformisme tranquille, la barbarie sourd, emblème d’une monstruosité tapie au plus profond de nos sociétés civilisées. La propreté des familles modèles, l’entretien et le culte du corps, les discussions autour du parcours scolaire des enfants, les compétitions sportives, sans aucun regard porté sur l’extérieur, renfermées dans leur autosatisfaction, autant de symptômes d’une pourriture morale, d’un nivellement par le bas et du règne de l’égoïsme que fustige le cinéaste et représente comme un danger, un crime contre l’humain. Car c’est au sein de la médiocrité ordinaire, de petite bourgeoisie pavillonnaire que sommeille une pensée fascisante rampante, latente, ne demandant qu’à s’exprimer et dont le sadisme éclate de manière occulte dans les sous-sols. Le cinéma de Laugier est le théâtre d’une souffrance sans fin, sans frein mais secrète. C’est un enfer réglementé, organisé, caché sous le vernis de la douceur de vivre qui met en scène quelques dominés sous l’emprise de quelques dominants, des marionnettes entre les mains de quelques bourreaux s’amusant à les faire souffrir.

Martyrs opère d’une transfiguration métaphorique typiquement sadienne de la société, qu’il divise de façon dichotomique, entre victimes et bourreaux. Dans l’œuvre du divin marquis la mission du bourreau consistait à mettre en valeur l’inanité du monde, à en extirper les immondices par l’acte le plus extrême : le mal fait à l’autre. Dans une même dimension subversive et sacrilège de l’horreur, Pascal Laugier dérange le spectateur pour l’éveiller au malaise général. L’acte du tortionnaire s’appuie sur le dégoût universel et puise ses racines dans la réalité du chaos. La souffrance de l’autre confirme leurs thèses et légitiment leur concept, ce qui donne parfois la sensation pénible d’épouser le raisonnement du Mal ; car de la même manière que les bourreaux sadiens démasquaient par le blasphème et la torture le néant divin et l’inanité de la religion et de ses représentants, ceux de Martyrs démontrent l’existence du sacré au sein de l’individu, lorsqu’il s’incarne dans l’âme pure de leurs victimes et leur destruction. A l’image de la force de conviction de nos sociétés essayant de nous convaincre que l’iniquité a un sens et fait partie d’un dessein supérieur. Martyrs peut se lire alors comme une allégorie cinglante de notre système, avec son pouvoir des puissants et des privilégiés, son totalitarisme souterrain et sa dictature mentale, bâillonnant et écrasant ses « marginaux » et ses laissés pour compte, ces ultimes insoumis à la pensée unique, et à l’uniformisation du moi.
Derrière l’extériorisation de sa violence, Martyrs charrie la mélancolie, la tristesse et l’horreur de la condition humaine. Viscérale, la peur que suscite le film de Pascal Laugier imprègne, monte en puissance. On y respire la sensation de l’inéluctable, dans ce constat tragique d’une jeunesse sacrifiée et d’une souffrance dont l’être humain est incapable de saisir la finalité. Seule l’opiniâtreté individuelle, la survie de l’âme y fait figure de résistance, tel un héroïsme muet, un héroïsme de la douleur, du martyr, qui donne encore un sens au mot « sacré ».

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Certes, l’ambition et la démesure d’un film constamment sur le fil, implique quelques ratés. On émettra quelques réserves, lorsque Pascal Laugier, en guise de conclusion, décide d’incarner la monstruosité humaine par un retour aux archétypes du genre. En donnant la parole au Mal, il hésite entre la portée métaphysique, la subversion sociale et l’effet de surprise du film de genre. Le cinéaste Laugier abandonne le mystère de la symbolique visuelle au profit d’un discours quelque peu emphatique et abscons … mais qui continue à semer le trouble dans son ambiguïté. Martyrs génère une fascination par ses imperfections et ses scories, par sa rage pas toujours canalisée, car il ne conforte jamais le spectateur dans ses certitudes, le poussant ainsi à s’interroger sur la nature des images. Il l’incite à la fois à réfléchir à son rapport à la réalité et à ses simulacres, à son rapport au monde, ainsi qu’à son appréhension de l’esthétique de la mort et de l’horreur. Pascal Laugier réussit le tour de force de montrer l’odieux, l’intolérable sans jamais tomber dans la gratuité. Au vu d’une démarche qui ne se pose aucune limite, il aurait été en effet extrêmement facile de tomber dans l’excès gore, qui aurait pu créer une forme de distance ludique. Or, Laugier ne cède jamais au principe du divertissement, se refusant à libérer le spectateur par le biais de la scène choc. S’il ne fuit jamais la représentation graphique, ça n’est jamais pour tomber dans la complaisance. Le jusqu’au-boutisme de Martyrs obéit bien moins à un désir de surenchère qu’à la promesse de conduire une logique impitoyable à son terme, sans se poser aucune limite, et à la recherche d’une vérité de la douleur.

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De la violence montrée à l’intime dévoilé, de la révolte à l’émotion, entre la beauté intense et l’insoutenable de ses scènes, Martyrs est placé sous le signe de l’oxymore, il renvoie directement à l’une des problématiques immémoriales de l’Art, de la peinture médiévale, puis baroque jusqu’aux chorégraphies argentesques, dans lesquelles le créateur parvient à transfigurer l’épouvante qui l’étreint en la libérant sur la toile. Nous ne demandons qu’à être tourmentés par des cauchemars de cette trempe. Brutal et poignant, Martyrs exorcise par le regard écarquillé de ses héroïnes l’angoisse du créateur.

Voir aussi notre entretien avec Pascal Laugier

La bande annonce :

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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