Entretien avec Pascal Laugier, réalisateur de Martyrs

Le 28 août, à l’occasion de la sortie de Martyrs, Pascal Laugier a eu la gentillesse d’accorder un entretien à Culturopoing. Pascal n’est pas avare de mots lorsqu’il s’agit d’évoquer sa passion pour le cinéma tout autant comme spectateur que comme créateur. Il nous éclaire notamment sur la manière dont est né Martyrs, sur la nature de sa violence, sur sa conception du cinéma de genre… et sur une époque qui le révolte…

Copyright Wild Bunch Distribution

La première chose qui nous frappe : Martyrs est un film tourmenté. On y ressent une urgence, de la hargne. Pourquoi cette rage ?

Parce que Martyrs est un film écrit en très peu de temps, à une époque de ma vie où mon énergie personnelle était là, parce que c’était le résultat d’une sorte d’asphyxie dans laquelle j’étais après les deux années difficiles qui ont suivi Saint Ange, à développer des films un peu compliqués à monter. J’ai profité de cet état et du fait qu’en même temps on m’ait demandé un scénario et un film, pour le mettre dedans de la manière la plus honnête possible. Je n’avais pas prévu de faire un tel film d’épouvante et au fond, c’est l’occasion qui a fait le larron. Ça ne m’intéressait pas de prendre de la distance avec mon propre projet ; je n’avais vraiment pas envie de faire un film de fan ou un exercice de style. Et je me suis dit, quitte à ce que ça casse, allons-y, c’est ça qui va faire que ça va être intéressant. Et ça ma re-énergisé. J’en avais besoin. Ça a redonné un sens à ma vie, tout simplement.

Est-ce que ta propre inspiration t’a parfois fait peur ?

Non. Elle était tellement puissante, qu’elle est immédiatement devenue « joyeuse », pas au sens « heureux », mais « hargneuse », « énergisante »… parce que c’est formidable d’écrire un film qu’on vous commande et qu’on sent bien qu’il va se faire… alors la joie de faire prédomine tout. Je ne pense pas qu’on puisse écrire et encore moins réaliser des films dans un état dépressif. La vraie dépression consiste à rester au fond du lit. On ne peut même plus s’habiller. Plus rien ne fait sens. Même si votre énergie c’est de faire chier, ou de choquer, c’est quand même une énergie de vie puisqu’elle vous permet de faire des choses, d’avoir envie de prendre votre douche, et d’y aller.

Le jusqu’auboutisme du film provient-il d’une démarche cathartique pour toi ou bien du désir d’ébranler le spectateur, voire de l’éveiller ?

Encore une fois, ça répondait à une volonté de ne pas faire un film de fan, de collectionneur de dvd, de ne pas voir de films des autres en même temps qu’on réalise le sien et de se dire « j’en suis là, je vais exprimer ça ». Sans vouloir du tout jouer à l’artiste, ça n’est pas si conscient que ça. Il y a d’abord ce que nous impose le récit, qui implique que je fasse ces scènes là, que je les raconte comme ça et ensuite, qu’il faut que je les montre comme ça car ça me paraît instinctivement la méthode la plus honnête, la plus juste, la meilleure pour raconter ce que je veux raconter. Je me suis constamment posé la question de ce que j’allais mettre à l’écran et de ce que j’allais ne pas mettre et je l’ai dosé car je comprenais intellectuellement et humainement que le matériel que j’employais était très délicat et pouvait finir par dire des choses que je ne voulais pas dire. J’ai fait très attention à ce que le film disait, idéologiquement, philosophiquement. Et aujourd’hui, j’assume absolument chaque photogramme de ce film. Ma propre morale est très tranquille avec ce film.

Selon toi, Martyrs reste t-il un vrai film de genre ?

Ça dépend comment on considère le genre. Dans la façon de le considérer qui a toujours été la mienne, oui, au sens où j’ai aimé le genre qui était lui-même contrebandier par rapport au genre. J’ai toujours aimé les cinéastes qui avaient une idée grande et personnelle du genre. C’est pour ça que j’ai aimé le cinéma de genre. Sinon, je serais resté à une fascination adolescente, un peu régressive, comme certains aujourd’hui aiment le gore pour le gore. Moi je me sens très loin de ça ; j’ai toujours aimé Argento parce que j’avais l’impression que le mec nous balançait une vision personnelle du monde. Ça n’était pas tant pour le couteau qui rentre dans la chair. Même le couteau qui rentre dans la chair chez Argento n’était pas pour moi une fin en soi mais une façon d’organiser, sur un mode chez lui un peu opératique, la vision de sa vie réelle, concrète.

En quoi selon toi le cinéma de genre laisse-t-il le plus de place à la subversion ? Est-ce un prisme particulier pour exprimer au mieux les douleurs du monde et les angoisses individuelles ?

Il faudrait redéfinir aujourd’hui ce qu’est le cinéma de genre. Je savais ce qu’il était dans mon enfance, à l’époque où Première parlait des films de Claude Sautet et de Romy Schneider d’un côté et où Starfix parlait de Dark Crystal et Rambo. Là, les chapelles étaient très claires. Aujourd’hui on peut trouver un article sur Freddy Krueger dans Biba ou Glamour. Tout est mélangé ; on vit une époque très post moderne, de récupération de tout, immédiate et c’est compliqué. Comme tout est récupéré, ça permet en même temps aux cinéastes de genre, de se reposer à nouveau les questions primitives du genre : pourquoi je montre ce que je montre, pourquoi je montre du gore, quand et pourquoi il ne faut pas que je le montre ; c’est vrai que l’un des pièges du cinéma de genre c’est finalement de ne plus être fait que par des fans, pour des fans et qu’il ne reste plus que l’imagerie, une imagerie qui serait vidée de sa moelle, de sa substance, et qui serait comme un serpent qui se mord la queue. Je vois trop de films d’épouvante comme ça, je regarde tout, les direct to dvd américains et je m’ennuie beaucoup en ce moment, à nouveau, parce que j’ai l’impression que beaucoup de ces films ont oublié à la base leur viscéralité, le pourquoi il y a des cinéastes qui ont pris à un moment donné des risques fous et qui ont montré des choses que les autres ne montraient pas. Cette période post moderne, de récupération, et de commentaire de commentaire de commentaire génère quand même une formidable voie de liberté qui consiste à se reposer ces questions fondamentales et à retourner au fond, vers une forme de classicisme. C’est que j’aime tellement chez Shyamalan actuellement, c’est ce que j’aime chez Fincher, ce sont des gars qui à nouveau réutilisent les archétypes, les codes, à des fins strictement personnelles.

… donc sans se limiter à une figure de divertissement ?

Oui.. enfin il y a des films de genre à la fois très personnels et divertissants. J’ai toujours trouvé que les films d’Argento étaient très divertissants au sens où ils sont une telle bulle de subjectivité qu’ils me sortent de moi et par là même, me divertissent. Il faudrait définir à nouveau le terme « divertissement », mais on sait très bien que certains films d’apparence légère et populaire sont plus profonds que des films soit disant complexes d’auteur, et inversement. Je me méfie toujours un peu de ces adjectifs là, de ces appellations qui elles mêmes sont un peu vidées de leur sens initial, mais c’est vrai que la question de la transgression est au cœur même de la légitimité de l’horreur, pas forcément du cinéma de genre, mais certainement du cinéma d’épouvante : il n’a de raison d’exister que parce qu’à un moment donné, des artistes ont trouvé valide l’idée même de montrer quelque chose que la société ne voulait pas voir. En ce sens c’est un genre pour moi fondamentalement contre-culturel, un genre qui doit aller contre les bien-pensants et doit se réinterroger sur des notions mises sous l’éteignoir par le politiquement correct, par les pensées dominantes, par ce qu’on appelle aujourd’hui les mass médias. Dans l’époque « actuelle-actuelle », dans le climat français actuel, il y a matière à contre-culture, parce qu’à nouveau on peut faire chier les gens, parce qu’à nouveau les gens sont crispés.

Martyrs et Saint Ange nous présente des femmes victimes, des femmes piégées comme on en trouve dans quelques grandes œuvres du fantastique comme Rosemary’s Baby, Le Cercle Infernal ou Candyman. Ça répond à ton amour pour le genre ou à une vision du monde ?

C’est vrai que, d’abord instinctivement, en tant qu’adolescent, puis ensuite en essayant de le comprendre en avançant dans ma cinéphilie, j’ai toujours été bouleversé par l’idée de la quête, de ces gens qui vont se perdre, qui vont aller jusqu’au bout d’une chose dont ils savent qu’elle va les détruire. La dimension sacrificielle des héroïnes du cinéma fantastique, ou d’épouvante, m’a toujours bouleversé. Est ce que c’est parce que j’ai l’impression que ça rentre en connexion avec ce qu’on vit tous ? Il me semble effectivement que nous avons tous au moins une fois dans notre vie signé avec notre sang pour quelque chose dont nous savions que ça allait nous détruire. Et là, on parle concrètement de l’histoire d’amour qui est au cœur de Martyrs : Anna est amoureuse de la mauvaise personne. Elle le sait, elle sait que ça va la mener à sa perte, à la fin de tout, mais elle y va quand même et je crois que dans le réel, c’est ça. Nous avons tous absolument été pulvérisés par des gens que nous n’aurions pas dû aimer. Voilà encore comment un archétype, une figure du cinéma fantastique est en fait puisé dans la réalité de nos vies humaines.

Il y a également une sensualité du genre…

Oui, et puis il faut être clair : le cinéma ayant été très longtemps – c’est encore le cas aujourd’hui – fait essentiellement par des hommes, il est évident que le grand mystère de l’altérité féminine a interrogé ces cinéastes et qu’ils ont également fait des films sur l’énigme de la femme… les metteurs en scène hétérosexuels dont je fais partie ont aussi un plaisir à passer deux mois avec des filles très belles et à les filmer, à être fasciné par leur visage… Je dis ça sans aucune goujaterie et encore moins de trivialité, c’est vraiment ce que je ressens.

Envisages-tu un film sans héroïne ?

Je n’ai pas eu le courage jusqu’à présent, mais j’aimerais bien très sérieusement enfin, me coltiner des personnages masculins, filmer enfin des groupes d’hommes. Ça m’a toujours un peu fait peur. Jusqu’à présent, je ne m’en sentais pas du tout capable. Je parle vraiment de faire un film d’hommes. Du cinéma viril (rires). C’est une idée qui me tarabuste et je vais peut-être y aller !

Est-il difficile pour un cinéphage comme toi de trouver ta propre inspiration et de t’affranchir des influences ?

Ça a été difficile pour le premier film, je m’en suis rendu compte après. C’était le film non pas d’un cinéphile, mais le résultat d’un fantasme adolescent que j’ai porté une quinzaine d’années en moi, l’idée d’un cinéma français qui retrouverait ses origines victoriennes, gothiques, 19e siècle, une idée sans doute un peu derrière laquelle je me planquais parce que je n’avais pas encore le niveau d’impudeur nécessaire à faire un film aussi direct et aussi mélodramatique que Martyrs. La cinéphilie permet de se construire, elle est très importante mais à un moment donné je crois qu’il faut être capable de se débarrasser du sac à dos, de le poser quelque temps, de faire son film, se mettre en danger ; après, entre deux films, on recommence à voir les films des autres. Aujourd’hui, chez moi, c’est beaucoup mieux dosé. J’ai moins envie de défendre une cause, de défendre une idée, mais un peu plus de parler de ce que je vis. Je te dis, je pense que l’un des pièges du cinéma de genre et des cinéphiles qui sont passés à la mise en scène, c’est d’oublier la dimension fondamentalement expressive et subjective de l’Art.

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Et penses-tu que le cinéma de genre c’était « mieux avant » ?

Non, je pense que ce qui était le mieux avant, c’est le monde. Je pense que le monde a connu des périodes plus glorieuses et surtout plus intéressantes que l’époque actuelle. Je ne suis pas un fan de l’époque actuelle. Elle m’étouffe. On revient à des choses étranges, des choses d’arrière garde sans en avoir les bénéfices non plus. Je suis très heurté par le principe de compétition qui semble aujourd’hui prédominer tout type de rapport humain, sans aucune gratuité, sur l’idée même que l’économie de marché va réguler notre vie ensemble. On vit une époque qui est tentée de manière très inquiétante par une nouvelle forme de totalitarisme, ce que l’on appelle de manière pudique et faux-cul la globalisation. La culture multiplexe, la culture « tout le monde doit voir le même film au même moment, il ne peut plus y avoir que d’œuvres faites pour tout le monde » tout cela me dégoute profondément. Je l’ai vu pour mon film : aujourd’hui un film réservé à un public adulte est devenu une tare, ce qui a l’époque de mes parents n’était pas le cas.., moi je me souviens que FR3 balançait à l’époque à 20H30 en direct des films avec le carré blanc et ma mère me demandait d’aller me coucher car ça n’était pas pour moi. Aujourd’hui, on ne peut plus, c’est-à-dire que la recherche obsessionnelle du plus petit dénominateur commun, qui est une démarche névrotique de la télévision est en train de gangréner hors de sa sphère. Et elle touche chaque année davantage le cinéma, parce qu’elle a des intérêts financiers dans le cinéma et c’est un vrai problème. Tu vois, « le club des 13 » de Pascale Ferran qui est pourtant loin de ma culture, ne dit pas autre chose. Pour le coup, on a des intérêts communs. Je me sens très proche de son point de vue quand elle dit qu’effectivement l’idée du même film pour tous au même moment est une idée horrible. Il faut qu’on m’explique pourquoi UGC refuse de sortir Martyrs. (NDLR : UGC a changé d’avis depuis ; Martyrs passera bien dans les salles UGC) Je crois même que ça n’est pas leur travail. Ces gens-là ont quand même une idée de plus en plus discutable de leur métier ; ce sont des montreurs, donc en ce sens ils ont un rôle extrêmement important. Ce sont des passeurs d’image entre le public et les cinéastes. Ils ont une responsabilité capitale et il va falloir qu’ils se justifient très sérieusement et acceptent des débats sur le fait que de plus en plus, c’est un comité de sélection ; ils sélectionnent pour nous, adultes, ce que le public verra ou ne verra pas. Donc le refus de principe de sortir des œuvres interdites aux moins de 16 ans ou moins de 18, c’est pour le moins douteux et discutable.

Surtout que Martyrs est un film qui dérange par les thèmes mais qui emploie également beaucoup l’ellipse. On parle beaucoup de gore, pourtant le film ne l’est pas tant que ça…

Oui, moi je considère que c’est un film pudique. Mon but n’est pas de dégouter, de révulser mais de donner à voir et à ressentir. Après je comprends absolument que chacun ait ses propres limites et décide de quitter la salle, c’est extrêmement légitime.

Martyrs m’a rappelé parfois Ténèbres dans la terreur urbaine qu’il exprime et le lyrisme morbide de sa première partie.

Oui ! Il y a deux films que j’ai montrés à mon équipe. Ça a été Ténèbres et Possession de Zulawski, tout simplement pour des raisons de direction artistique. Je voulais faire un film qui soit un anti film gothique et retrouver quelque chose de blafard, de clinique, d’un certain cinéma européen des années 80, car dans mon approche de Martyrs, j’avais envie de donner à ressentir ce côté mortifère de nos sociétés urbaines modernes, l’idée qu’elles contiennent les germes de leur propre mort. Et ce sont des idées que l’on trouve dans Ténèbres, où Rome est filmé comme une espèce de grande salle de bain avec des murs blancs carrelés, de l’asphalte. Il n’y a plus personne dans les rues, le soleil écrase tout ça et c’est devenu une sorte d’enfer sur terre, de grand Néant, et l’on retrouve ça évidemment dans le Berlin du mur filmé par Zulawski dans Possession. Ce sont des villes fantômes, désertées. On est arrivé au bout du bout. J’avais envie de retrouver cette plastique dans Martyrs.

Il y a selon moi, une propension chez Argento, comme chez toi à s’approprier le cinéma de genre pour développer une réflexion plus intime, intériorisée voire métaphysique. Qu’en penses-tu ? Pourquoi lui avoir dédié le film ?

Je lui ai dédié ce film de manière très simple, tout simplement parce que cet homme a été très important pour moi, parce que je l’aime infiniment, parce que je ne me suis jamais remis de la vision initiale de Profondo Rosso, que je considère toujours comme l’un des films les plus importants dans ma vie, que j’ai toujours attendu ses nouveaux films, adolescent, avec impatience, c’était une rock star pour moi ! Je l’ai aimé de manière instinctive, comme un adolescent aime ses héros. Argento était une projection de mon « moi » qui me séduisait. J’avais envie de lui ressembler. Voilà un homme qui semblait nous dire : « vous avez raison d’aimer tout ce que vous aimez mes petits gars, parce que c’est profond et ça a de la valeur » et qui nous le prouvait à coup de films extraordinaires. Ça n’est pas parce que je n’aime absolument plus rien de lui après Le syndrome de Stendhal que je ne garde pas pour lui un attachement total pour ce qu’il a représenté pour moi. Je n’ai pas arrêté d’être nourri par son travail et le moins que je pouvais faire c’était de lui dédier un film.

J’aimerais aborder ce qui me paraît le plus dérangeant et qui nous a le plus déstabilisé, qui pourrait susciter des malentendus et des erreurs d’interprétation. En évoquant l’essence sacré voire transcendantale de la douleur, tu prends le risque d’épouser le point de vue du bourreau et presque de légitimer l’acte. Cette ambiguïté te semblait-elle nécessaire ?

Tout à fait ; c’est toujours pareil, dans l’histoire de l’Humanité, pour des grandes idées de cause, on a fait absolument tout et n’importe quoi. J’ai l’impression qu’on fait n’importe quoi aujourd’hui, au nom de ce qu’on appelle le capitalisme, du principe de bénéfice financier, et ça ne me paraît pas pire qu’un certain nombre d’autres horreurs commises au nom du système, au nom de la civilisation qui progresse. Mais ça obéit aussi avant tout à un principe du genre et c’est pour cela que certains l’ont toujours détesté et le détesteront toujours, car cela n’est pas fait pour eux : mon film ne s’interroge jamais sur la notion de bien et du mal. Il commence sur un postulat qui est l’idée que le Mal a déjà tout contaminé, pour donner à ressentir l’idée de fin de quelque chose, de fin du monde. C’est le principe aussi de film comme Dawn of the dead ou Massacre à la tronçonneuse dont le message est de l’ordre de la sensation et qu’à partir du moment où je ne pose pas des films sur des bases édifiantes de bien et de mal, je mets un certain nombre de spectateurs qui aiment se repérer, dans l’embarras. Est-ce que Lucie est la méchante du film ? Est-ce qu’elle est la victime ? Ou les deux ? Parce que la grande interrogation du film, que tu appelles métaphysique, et qui pour moi n’est pas religieuse, mais profane est : une fois que le Mal a gagné, une fois que l’horreur a triomphé, qu’est ce qu’on fait ? Que fait-on du fait que nous sommes des êtres de souffrance et que le monde nous fait souffrir ? Je ne crois pas à l’après-vie. Je crois que ce qu’il y a après la mort, c’est un peu ce qu’il y a avant la naissance, c’est-à-dire rien. Et donc je n’ai pas besoin de croyances religieuses pour faire un film comme Martyrs. C’est simplement une métaphore pour moi pour dire qu’aujourd’hui et maintenant quand tu es asphyxié, que tu es dépressif, quand le simple fait de savoir que toi et moi nous ne serons plus là dans quelques années prédomine, comment fait-on, là, maintenant, tout de suite pour continuer à exister, à se lever le matin, à trouver que le monde est beau, à pouvoir aimer l’autre, quand heurté par la brutalité du monde actuel, tu souffres beaucoup. En ce sens, c’est un film malade, un film qui annonce une mauvaise nouvelle sur le monde.

Un film triste, je trouve…

Oui, un film très triste, qui dit, au bout du bout du bout de cette tristesse et de cette douleur : que nous reste-t-il ?

Il y a un côté très primitif, très pulsionnel dans Martyrs qui renvoie plus à la sueur et aux cris qu’à la raison et au dialogue. Quel ton voulais-tu donner ? C’est une vision de l’humain ?

Tu veux dire le côté un peu poisseux du film ?

Oui, le côté zulawskien finalement…

… lorsque les gens sont couverts de sueur, de sang… oui, absolument ! L’hystérie zulawskienne a agacé immensément la presse française, moi, elle m’a toujours fasciné. Je pense que c’est un génie et qu’il a inventé quelque chose que jamais personne avant lui ni après lui n’a fait, qui est ce qu’on a appelé l’hystérie, mais que moi j’appelle fièvre. J’aimais l’idée de faire un film urgent, j’aimais l’idée de faire un film viscéral, organique, sur des gens qui s’activent et qui croyant régler un problème en déclenchent dix de plus. Et parce que cela donne un suspens et une dramaturgie que je trouve excitante. Et j’aimais bien aussi que tandis que le personnage principal a toujours deux trains de retard et défait les choses en voulant les faire, le spectateur, de la même façon soit toujours avec cinq minutes de retard sur le récit.

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Ton film présente un paradoxe esthétique à mon sens. A la différence de Saint Ange où tout paraissait réfléchi, travaillé, « storybordé », là on a la sensation d’un film qui se déroule en live et duquel surgit pourtant la beauté abrupte. Comment as-tu travaillé l’esthétique de ton film ?

J’espère que ce que tu dis est dû au fait que la mise en scène est en réalité plus compliquée qu’il n’y paraît. Ça n’est pas un film entièrement shooté… en fait il y a de tout : des travellings, des caméras portées, des steadycams, des plans longs, des plans très courts. C’est un mélange constamment de tout. Je ne l’ai pas théorisé avant le tournage, je l’ai décidé au fur et à mesure, et le matin avec l’équipe au moment de commencer à tourner et au fur et à mesure, selon le retard que nous prenions, selon la comédienne, combien elle pouvait encore me donner. Le reste s’est fait avec un mélange d’instinct et de conviction. Je suis d’accord avec toi, et j’espère que ce type de plastique vient du fait qu’en fait on a beaucoup travaillé. Je ne voulais pas non plus une esthétique du pauvre. Je ne crois pas du tout au côté « on tourne n’importe comment et on puis on verra au montage », le côté, « vas-y shoote coco, vas-y prend, on verra ! ». Il fallait quand même revenir à une idée de cinéma classique, de sa grammaire, de son langage … et de choix.

Nous avons appris la disparition tragique de Benoit Lestang le mois dernier, l’un des plus grands maquilleurs français. Peux-tu nous parler un peu de lui, de ta collaboration avec lui ?

Benoit a été l’allié de tous les instants sur le film. C’était le garçon sans qui je n’aurais pas pu faire ce film ou sûrement pas comme ça. Parce qu’avant d’être le maquilleur spécial, il a été mon ami, il a été celui qui a lu le scénario en premier et qui m’a même conseillé pendant l’écriture selon la faisabilité de tel ou tel effet. Ensuite, j’ai partagé avec lui une maison à Montréal pendant qu’on faisait le film parce qu’on préférait ça qu’être chacun seul dans une chambre d’hôtel sinistre. Que te dire si ce n’est qu’il a été bien plus qu’un collaborateur, que sa mort est au-delà des mots ; je n’arrive même pas encore à réaliser qu’il ne sera pas là pour la sortie. C’était le film dont il était le plus heureux. Il a aimé le film en tant que spectateur, il a été surpris par le film. Ça l’a beaucoup touché. Ça fait partie des choses que je ne peux même pas penser. D’abord, c’est trop tôt. Il a été mon frère sur ce film.

Actuellement on entend surtout parler de tes mésaventures avec la censure qui te marginalise, soit en qualifiant Martyrs de film d’horreur ultime pour la presse spécialisée soit de film ultra-violent à bannir … N’as-tu pas peur qu’on en oublie un peu la profondeur et le discours ou bien cette récupération à double tranchant, sans nuance, fait-elle partie du jeu ?

Je ne te cache pas effectivement, qu’essayer de faire du cinéma de genre en France, c’est se confronter à des réceptions que parfois on ne comprend pas très bien. Et à la fois, c’est la règle absolue du jeu. C’est un film qui agit sur les gens de manière totalement individuelle. Il y a des fans de gore qui détestent le film et des fans d’un cinéma plus large qui l’aiment, et inversement. En fait il n’y a pas d’école de pensée. Il n’y a pas une grande famille qui serait celle des amateurs du genre. Ils sont entre eux tous très différents. Il m’est arrivé dans ma vie de me sentir beaucoup plus d’accointance humaine et intellectuelle avec des fans de Jacques Doillon qu’avec des fans de Dario Argento, et inversement ! Il y a des fans de gore qui aimeront toujours le film d’horreur par rapport simplement à la somme d’hectolitres de sang déversés à l’écran et ça fait leur film, et tant mieux pour eux, je n’ai aucun mépris pour ça. Moi c’est juste un rapport au cinéma qui ne m’intéresse pas du tout. Il y a des gens que ce film ennuie, d’autres que ce film dérange, voire les deux. Que te dire ? Il y a aussi un truc très franco-français… il y a un certain nombre de fans de genre qui n’ont pas envie qu’il y ait du cinéma français comme ça, qui n’ont pas envie que ça arrive et qui se satisfont très bien des direct to dvd d’horreur qu’ils regardent dans leur salon. Ils n’en ont rien à faire que des gens comme eux arrivent à passer à l’acte. Je ne dis pas forcément que ce sont des jaloux, pas du tout. Mais c’est une attitude un peu française de ne pas aimer des gens qui essaient, une attitude qu’on n’a pas ailleurs, je le vois. C’est une attitude que j’ai peut-être aussi sans m’en rendre compte d’ailleurs. C’est le côté : convainquez nous que vous êtes légitimes à faire ce que vous faites. Alors que le public anglo saxon par exemple est beaucoup plus facile Il arrive, il a envie de s’en payer une bonne tranche. Alors après, il aime ou il n’aime pas, mais il arrive pour passer un bon moment, pour avoir un rapport absolument lumineux à ce qu’il voit. Le spectateur français arrive supra douteux à la base, et il faut le convaincre que le film peut éventuellement être intéressant. Il faut le convaincre que le film est plus intelligent que lui ou au moins aussi intelligent. C’est très particulier. C’est sans doute aussi le prix à payer de notre grande cinéphilie. Plus je voyage avec ce film et plus je me rends compte à quel point il y a un vrai positionnement français du spectateur.

Déjà un futur projet ?

Non c’est trop tôt pour en parler. Je suis au croisement de plusieurs projets. On me propose des choses. Je ne sais pas encore où et comment ça va se faire, mais je suis en phase de début de développement. Pour le moment, Martyrs voyage beaucoup, on va faire plein de festivals et j’ai très très hâte que des publics très différents soient face à cet objet et je pense que les réactions vont être aussi radicales que le film lui-même. J’envoie une telle décharge de noirceur et d’énergie bizarre avec ce film que c’est tout à fait normal qu’en retour ils me répondent. Et cette perspective là est très excitante.

Merci à Pascal Laugier, pour sa disponibilité et à Leslie Ricci pour avoir rendu possible cette interview.

La critique Culturopoing est ici

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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