Ça n’arrive qu’aux autres. Loin de chez nous. Ce pays n’est pas le notre. Véritable Uppercut, Furie fait partie de ces œuvres qui nous renvoie de plein fouet le monde que nous vivons, la montée de violence, les humiliations, l’iniquité politique croissante… Car Furie est d’autant plus glaçant qu’il se déroule chez nous, en France. Nous faisons la connaissance de Paul et Chloé après avoir été informés que l’histoire racontée était inspirée de faits réels. De retour de vacances ils trouvent portail clos, et Sabrina, la nounou de leur fils, à qui ils ont prêté la maison en leur absence, ne répond pas au téléphone.  Leur nom sur la boîte aux lettres a également été remplacé… Paul et Chloé ne peuvent pas rentrer chez eux, et l’imbroglio judiciaire commence. Si la tension provoquée par la situation est tout de suite palpable, le film prend néanmoins le temps de mettre en place les éléments un à un, ne négligeant aucun détail. Les conflits larvés au sein du couple, ainsi que la couleur de peau de Paul, en seront d’autres.

      

Telle une araignée tissant sa toile, Furie progresse inexorablement, dans un malaise grandissant, pour s’achever dans une violence inouïe. L’empathie pour la petite famille et ses déboires, la colère de l’injustice de la situation provoque le désir de voir Sabrina et son compagnon vider les lieux le plus rapidement possible, coûte que coûte. Nous avons choisi notre camp, d’autant que l’archétype du “home invasion” désigne d’emblée les coupables. Mais Olivier Abbou manipule la perception du spectateur avec une certaine perversité, interrogeant notre propre rapport à l’éthique et à nos pulsions, en organisant la bascule du point de vue.

Il se sera sans doute souvenu des Chiens de Paille de Sam Peckinpah, de sa critique du capitalisme et de la propriété privée avec son respectable professeur de mathématiques sombrant dans un désir de vengeance plus fort lorsqu’on s’attaque à son bien individuel qu’à sa femme. L’époque a changé mais le constat est le même : cette dimension critique empêche Furie de sombrer dans les travers du vigilante movie. Le cheminement de Paul, l’humble enseignant évoluant vers une revanche sociale jusqu’aux limites de la folie, lui fait écho. L’une des grandes qualités de Furie tient notamment à sa caractérisation des personnages, qui n’auraient pu être facilement que des incarnations d’idées, des emblèmes ou des ombres. Il faut dire que la distribution est parfaite : Stéphane Caillard et Adama Niane, tous deux excellents refont duo après Maroni les fantômes du fleuve, la série réalisée par Olivier Abbou en 2018. Mais c’est sans doute la prestation de Paul Hamy en contre-emploi qui reste la plus étonnante, le beau gosse (9 doigts, L’autre continent, L’Ornithologue) ayant enfin l’occasion d’incarner le “méchant”.

L’absence de manichéisme de Furie garantit de bout en bout sa crédibilité, même si lorsque tout bascule, il ne fait plus aucun doute sur la nature du Mal. Du petit fascisme ordinaire au passage à l’acte, il n’y a qu’un pas. L’incursion dans le film de rednecks est audacieuse, tant les références qui viennent à l’esprit sont plutôt américaines. En pleine perte de repères, Paul se lie avec le gérant du camping où il a élu domicile, et se laisse embarquer dans des soirées où la faune paraît d’abord sympathique, avant de se révéler parfaitement représentative de toute la bêtise crasse et de la violence dont est capable l’espèce humaine.

Facilement influençable en cette période critique, Paul libère peu à peu à leur contact tout ce que le citoyen modèle brimait en lui. Face à des années d’obéissance et d’oppression (voire des siècles, si l’on envisage en Paul le descendant d’une population noire exploitée et brimée), les vannes cèdent, et la colère, la tentation de faire justice soi-même, la soif de possession, prennent le dessus de manière irrationnelle sur la tempérance et la confiance dans la justice.

Paul est ainsi un exemple redoutable d’actualité de la mise sous pression que le monde d’aujourd’hui nous impose, du dérapage, de la furie qui nous guette. Outre la violence frontale de la dernière partie, c’est ce qui rend Furie si effrayant si déstabilisant, sans jugement, mais justement dans cette zone de turbulences faite de doutes, de rage, d’impuissance et d’injustice. Face à ces problématiques déjà bien copieuses, les remous conjugaux de Paul et Chloé semblent moindres, voire accessoires. La réflexion que mène Olivier Abbou au sujet de la place de l’individu dans la société est plus aboutie que celle sur le couple, mais sans que cela n’entrave le caractère percutant du film, qui relève hélas plus, finalement, du réalisme social que du film d’horreur. Furie s’impose alors comme une terrifiante fable, un tableau d’époque qui trahit la peur de la montée des extrémismes, d’un climat qui pourrit, d’une atmosphère de violence croissante. Nous y sommes. Ça n’arrive pas qu’aux autres.  Et c’est tout près de chez nous.

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A propos de Audrey JEAMART

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