Kôji Fukada – “Au revoir l’été”

Au revoir l’Eté commence sous des auspices très familiers, presque anodins, comme une mélodie intime presque trop facilement identifiable. Sa délicieuse torpeur nous immerge délicatement,  à l’instar de l’héroïne pénétrant dans le petit lac pour se rafraichir les pieds ; les premières séquences introduisent dans un paysage aussi séduisant que les dernières œuvres de Kore -Eda. Quand Sakuko débarque avec sa tante dans son village natal pour réviser ses concours loin des turpitudes de la ville, la chaleur de l’été n’incite pas à la concentration, et les heures passent au rythme des promenades en vélo, dans la plénitude des discussions et des amitiés naissantes. Elle rencontre Takashi, garçon introverti, réfugié de Fukushima dont elle commence à tomber amoureuse…

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Kôji Fukada impose ce climat apaisé pour mieux s’en détacher, disséminer imperceptiblement le doute… et l’installer. La petite musique d’Au revoir l’Eté, est une eau qui se trouble, si harmonieuse et limpide qu’on en perçoit d’abord à peine les fausses notes. Car sous une douceur qui ne le quitte pas jusqu’à ses dernières images, sommeille l’ironie discrète, une cruauté qui se devine entre les ellipses, à l’image de cet hôtel bien sous tous rapports – façade banale, chambres banales – qui déguise le love hôtel clandestin dans lequel les VIP se payent des étudiantes apeurées. Lorsque les hommes d’affaires réclament leur clé, le monde entre dans son miroir moins lisse et recommandable, presque occulte. Au revoir l’Eté travaille sur ce voile des illusions. Le cinéaste provoque un malaise diffus entre cette normalité et le détail qui déteint et laisse deviner la vérité sous le masque. Et que dire de ce professeur de lettres admiré de tous – tout droit sorti d’un film Hong Sang-soo – qui n’est qu’un modèle de suffisance et de morgue masculine ? Il vient spécialement faire une conférence pour y rencontrer sa maîtresse et en profite pour obtenir une relation monnayée avec une jeune fille (« et si nous allions nous reposer, juste tous les deux ? Je te paierai bien sûr »). On se surprendra d’ailleurs à noter à quel point, bien que chacun évoque invariablement sa chaleur et l’attente des nuits froides, l’été est ici désespérément dénué de soleil, révélant des teintes nuageuses, des ciels un peu gris et moroses, tel un indice des tourments automnaux que dissimulent les sourires lumineux. Koji Fukada fait glisser son film de la légèreté de la chronique de jeunesse vers une vision plus amère ; en guise de chapitres, les dates de journal intime accentuent sa dimension musicale, lui intimant son rythme, son tempo, ses variations d’intensité.

Avec ses ados idéalistes, suivant un chemin de fer en se remémorant Stand by me et prononçant les noms de pays où ils aimeraient vivre, Au revoir l’été a la saveur des beaux films d’initiation et de passage d’un âge à un autre pendant cette saison, heure symbolique où sans crier gare l’on abandonne une partie de soi-même. C’est cet entre-deux que saisit parfaitement le cinéaste, pénétré de moments sur le fil d’une infinie fragilité. Le choix du 1 :33 permet plus encore cette proximité, ce rapport plus intime avec ses personnages, à leurs visages et leur peau. La manière dont ils sortent et rentrent dans le cadre crée accentue régulièrement ce sentiment de naturel et de pris sur le vif. Sakuko garde en elle ses expressions de petite fille maline, elle s’amuse avec des feux d’artifices, mais désormais les jeux se font plus mélancoliques, cachent les inhibitions. Le regard du cinéaste épouse celui de son héroïne pensive, mais souvent traversée de sourires malicieux. Jamais récemment le cinéma ne nous avait offert une jeune femme aussi attentive à l’extérieur dans toutes ses acceptions, une enfant dont on sent le désir d’être responsable, dont les silences en disent autant que les mots. Il faut dire que Fumi Nikaidô, dans un registre radicalement différent de ses impressionnantes prestations dans Why don’t you play in hell, et Himizu de Sono Sion, impose une présence d’autant plus bouleversante qu’elle est dénuée de tout artifice. Superbement énigmatique Sasuko se meut dans ses sentiments et ses gestes contradictoires, hésitant entre le recul et l’affirmation d’un esprit critique aiguisé. Elle est l’éprise qui pour garder sa contenance préfère conseiller Takashi dans ses relations avec sa rivale plutôt que de risquer l’humiliation en se déclarant franchement.

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A l’opposé de Still the water dont l’écriture enfermait ses personnages dans les archétypes panthéistes et leur imposait une posture traditionaliste et archaïque, les jeunes héros d’Au revoir l’Eté sont tout aussi libres que désenchantés. Ils s’interrogent sur leur avenir tout en conservant un pied dans l’enfance. La jeunesse de Kôji Fukada y révèle une acuité étonnante, éveillée, réveillée, face aux faiblesses des adultes, à leur fuite en avant, leurs lâchetés et mensonges qu’elle juge impitoyablement. Ici les déconvenues amoureuses ne sont pas d’inoffensives petites coupures mais les prémisses d’une construction et d’un rapport au monde. Le titre original « Sasuko au bord de la rivière » est à cet effet significatif. Sasuko est prête à entamer sa traversée, à rejoindre une autre berge. L’idée de son utilité et de l’altruisme est ainsi au centre de la relation entre Sakuko et Takashi. Takashi, cet enfant de Fukushima invité par les militants anti-nucléaires à servir leur cause en offrant son témoignage, les surprendra en évoquant son expérience d’enfant maltraité par son père et en considérant la catastrophe comme un châtiment exemplaire et symbolique. En abordant Fukushima sous cet angle intime, le cinéaste évite toute tentation démonstrative, soulignant les différences entre le militantisme théorique et le ressenti individuel. Est-ce une façon pour le cinéaste de suggérer que la jeunesse a abandonné son insouciance avec la catastrophe ou juste le lot de ses héros d’avoir inscrit une forme de gravité, de dignité de la réflexion au sein de leur amitié amoureuse ?

Sakuko et Takashi ne cessent de s’interroger sur leur place dans l’époque, leur engagement, se désolidarisant des générations précédentes, questionnant en particulier l’utilité de quitter le pays pour venir en aide à d’autres populations lorsque tant de japonais vivent dans la souffrance. N’est-ce pas fuir la responsabilité et se voiler la face que ce cette attirance pour l’ailleurs et l’exotique ? Peu importe ce qu’il adviendra de cet amour, peu importe que Takashi et Sakuko disent au revoir à l’été et à l’enfance, ils semblent avoir déjà choisi. Leur place est ici.

En salles depuis le 17 décembre 2014

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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