Dans la période actuelle où le cinéma de genre made in France connaît un regain d’intérêt inespéré, impulsé notamment par le succès critique et public de Grave, les propositions se multiplient dans un spectre assez large pouvant aller des travaux expérimentaux d’un Bertrand Mandico (Les Garçons sauvages) à la série B décomplexée comme le Revenge de Coralie Fargeat. François Valla, réalisateur venu du monde des arts plastiques, passé par le clip et la publicité, sélectionné à deux reprises dans la compétition nationale du Festival du court-métrage de Clermont, où il fut même récompensé en 2010 pour Wakefield (prix de la jeunesse), vient pour son premier long-métrage, Versus, s’inscrire dans cette tendance. Pourtant, à l’instar de son casting hétéroclite (réunissant plusieurs jeunes acteurs/actrices venus d’horizons cinématographiques et théâtraux bien différents) et dans sa volonté de croiser les registres (teen-movie, drame, slasher), le film se pose en étrange prototype, hybride et marginal, presque inclassable, pour le meilleur et pour le pire, mais suffisamment pour se démarquer et s’affirmer.
Une nuit, Achille (Jérémie Duvall), un bel adolescent parisien issu d’une famille aisée, est victime d’une violente agression. Envoyé en vacances en bord de mer afin de se reconstruire, il rencontre Brian (Jules Pellissier), un jeune homme en colère. De leur confrontation va jaillir leur vraie nature…

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Cadre fixe, image issue d’une caméra de surveillance, couleurs ternes, pixellisation occasionnelle : l’introduction observant l’agression du héros en quasi temps réel, nous prend d’entrée à la gorge sans prévenir. Montée de violence gratuite et répétée, exposée frontalement, faisant de nous le spectateur (voyeur ?) impuissant de la séquence au même titre que ces nombreux passagers du bus qui laissent la scène se dérouler sans réagir. Dans un deuxième temps, le réalisateur perturbe sciemment son dispositif formel, en insérant à la manière d’une centrifugeuse d’autres prises de vues (autre caméra de vidéo surveillances mais pas uniquement), venant alors traduire le chaos intérieur de son protagoniste sauvagement passé à tabac. Sensation étrange de distance et de proximité pour cette ouverture coup de poing qui réussit son effet : elle laisse un souvenir continu durant le visionnage, ne nous quittant plus jusqu’à la fin, créant ainsi une connexion immédiate avec le personnage. Au-delà de l’impact, le préambule pose l’une des bases de la mise en scène, tendre à retranscrire organiquement la psyché trouble et troublante d’Achille. La suite, située dans un cadre de vacances estivales, que l’on pourrait supposer lisse et sans histoire, est parcourue d’une forme de gravité inhérente à sa simple présence à l’écran. Surtout, telles les réminiscences d’un trauma encore brûlant, des flashs de l’agression inaugurale, ne tardent pas à resurgir à intervalles irréguliers, comme si chaque instant pouvait à tout moment être contaminé, créant un climat d’intranquillité constante, trompant la pureté apparente des images. Une approche singulière, flirtant avec la pose, sans jamais y tomber totalement. Dans ce rôle principal, son interprète, Jérémie Duvall (qui a bien changé depuis Le Fils à Jo) iconisé dans un registre tout en intériorité (beauté angélique et froideur de circonstance), charismatique et sensuel, surprend. Avec l’intronisation du personnage de Brian, sorte de double inversé d’Achille (issu d’un milieu défavorisé, visage marqué par une cicatrice voyante, petite délinquance,…), le récit prend l’allure d’un lent duel (certains gros plans évoquent le souvenir du western), incertain et imprévisible, dessinant en arrière-plan les contours d’une lutte des classes résurgente, dévoilant les velléités politiques du film.

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« J’ai envie que ça bouge » peut-on entendre assez tôt dans la bouche de Léa (Lola Le Lann), phrase faussement innocente trahissant un ennui profond. Versus dépeint à travers ses principaux acteurs, une jeunesse issue des classes dites favorisées en recherche de sensations, voyant « l’encanaillement » comme une distraction, une curiosité, un exotisme. Tandis que s’opposent à eux, deux dealers paumés parmi lesquels Brian, prisonniers de leurs conditions sociales, cantonnés à des travaux ingrats, rêvant d’ailleurs, animés par le simple désir de reprendre le contrôle sur leurs quotidiens. Il y a d’un côté ceux qui peuvent tout se permettre et de l’autre ceux qui devraient toujours subir. Un tableau pas toujours subtil, notamment en raison d’un recours excessif à des dialogues très explicites et souvent maladroits, qui s’avère autrement plus convaincant lorsqu’il découle directement de la mise en scène. Prenons l’exemple de la première soirée, située dans une luxueuse propriété, Brian et son acolyte viennent vendre de la drogue avant qu’une bagarre les impliquant n’éclate. Traduction symbolique et très (trop ?) schématique de la « réunion » impossible entre ces deux mondes, la séquence gagne en ambiguïté par son montage. Les aspirations opaques de son héros viennent la parasiter, ainsi la baston est entrecoupée par les ébats sexuels brutaux d’Achille, comme s’il s’agissait d’un même mouvement. Plus tard, les dealers, pénètrent dans la propriété en vue d’y dérober des objets de valeurs, si là encore des dialogues viennent surligner les intentions (« on veut être riches ! »), le cambriolage filmé comme un rêve éveillé, accompagné d’une musique douce et planante prend une tournure presque poétique dans son déroulé, avant que la réalité ne rattrape les deux protagonistes. À mesure qu’il se recentre sur l’affrontement patient entre Achille et Brian, délaissant alors des personnages et intrigues secondaires trop négligés et aléatoirement dessinés/interprétés), le film se révèle plus audacieux et plus noir dans son propos. Le duel se mue en fascination réciproque et inavouable entre deux antagonistes plus tout à fait à leur place dans leur caste, si l’on restera muet quant à l’issue, ce désespoir latent nous renvoie au discours cru du Rape and Revenge, enragé et virulent réalisé par Aldo Lado en 1975, L’ultimo treno nella notte (Le Dernier train pour la nuit). Proposition atypique et iconoclaste, Versus invoque divers horizons et courants pour tracer sa propre voie, non sans fragilités et faiblesses mais avec assez de vigueur sur le plan formel, d’aplomb dans ses sous-textes et de conviction pour emporter l’adhésion.

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A propos de Vincent Nicolet

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