Spectrum poursuit son exploration du cinéma asiatique avec une richesse et une variété éditoriale qui ne cesse de nous nourrir, comme en témoigne les deux sorties de ce mois Merry Christmas Mr Mo du coréen Dae-Hyung Lim et This is not a Khavn Movie Collection, sélection de 5 films du cinéaste philippin Khavn De La Cruz.

Le jeune cinéaste Dae-Hyung Lim propose avec Merry Christmas Mr Mo un beau road movie évoquant le difficile retour à la vie d’un sexagénaire qui a perdu goût à la vie depuis la mort de sa femme, entraînant son fils et sa copine, dans le tournage d’un drôle de film. C’est l’histoire d’un ultime rêve et d’un voyage qui pourrait bien être le dernier. Avec ses moments mutiques, ses silences, ces regards et ses lignes de fuite Merry Christmas Mr Mo évoque l’impossible communication. On y guette les traces d’amour entre tous les personnages qui, tout en se côtoyant, sont incapables d’effusion, de se toucher, parfois de se parler. Merry Christmas Mr Mo est une œuvre épurée et touchante, avec les rencontres du hasard, la découverte de belles âmes, à l’instar de cette jeune nageuse que Mr Mo rencontre à la piscine et entraine boire un verre la nuit… en oubliant de lui adresser la parole ensuite. Mr Mo s’assimile d’avantage à une œuvre douce-amère que véritablement triste, sous l’influence formelle des premiers films de Jim Jarmush et Wim Wenders. On y trouve notamment, ces cadres serrés avec très peu de profondeur de champs contrastant avec des plans larges où les personnages sont fondus dans l’espace. Avec un Gi Ju-bong (acteur régulier de Hong Sang-soo) à contre-emploi et exceptionnel.

Le cinéma est un activisme. Virage à 180° avec Khavn, cinéaste philippin totalement fou et exubérant impossible à classifier. Si le terme est régulièrement galvaudé, dans son entreprise rageuse, révoltée et transgressive semble livrer l’illustration la plus évidente, la plus pure du cinéma punk. Il s’en réclame, explique ses partis pris formels dans cette optique de contestation et d’un art qui expose sa marge et s’expose à la marge. Khavn a prouvé que s’il était le cinéaste de la dérive, de l’errance il n’en était pas moins capable de suivre une narration, comme en témoigne son film le plus connu à ce jour,l’hypnotique « thriller » Ruined Heart (2014) qui, tout en gardant sa griffe, n’est pas significatif du chaos du reste de son œuvre.  A l’intérieur d’un même film, dans tous formats vidéos, des images aux définitions incertaines, des plus belles aux plus crasseuses, contrastée ou à la qualité digne d’une vidéo Youtube, Khavn livre son regard monstre. S’y chevauchent tous les genres et formes visuelles avec une énergie débordante, et un montage parfois fou : cinéma d’animation, clip, comédie musicale, film de gangs post apo. Les écritures emplissent l’écran au générique, strient l’écran en plein milieu du film, comme des graffitis.  La trace d’une insoumission permanente proclame le cinéma comme un manifeste politique et poétique. Pour avoir quelques axes de comparaisons, c’est du côté de Sono Sion ou Shūji Terayama qu’il faudrait se pencher pour appréhender la dimension avant-gardiste et militante de l’artiste poète totalement affranchi des règles. Khavn filme les bidonvilles de Manille où la caméra à l’épaule survoltée n’exclut pas la puissance de la mise en scène et la création de tableaux embrasés. Khavn s’immerge et nous immerge dedans ; il offre à la fois un cri d’insurrection et un immense cri d’amour. Au centre de son monde : les enfants et adolescents. Il leur dédie constamment son œuvre en effaçant toutes les frontières entre documentaire et fiction. Il ne se contente pas de filmer ses acteurs non professionnels et de leur offrir des moments de fictionnalisation, il hurle contre l’injustice, la misère, le gouvernement corrompu, les violences policières… en laissant la parole à ceux qui n’en ont pas. Son monde avec ses bambins qui fument avant même de savoir marcher, se droguent ou s’entre-tuent sent l’apocalypse ; telle une Science-Fiction vécue au présent. Son aspect visionnaire et absurde où le trivial vire au sublime, son sens du carnavalesque ne manqueront pas de rappeler le Jodorowky de La Montagne sacrée. Mais là où le chilien opère une forme de geste esthétique calculé, l’approche de Khavn est entière et spontanée. Aucun tabou, pas de propreté, ni de gentillesse. La morale n’a plus cours et l’art n’est pas fait pour caresser.

De cette expérience hallucinatoire émerge également un humour noir dévastateur et morbide qui tient de la catharsis pure. Ainsi dans le magnifique Alipato (2016), il scande son film de visions de pierre tombales de ses héros décimés un-à-un telle, regard ironique sur l’inéluctable d’une logique implacable.. Son cinéma de l’urgence expose son génie foutraque comme l’écriture automatique d’un cœur qui bat à toute vitesse. Simultanément, il échappe et nous saisit. Nous n’avons pas fini d’en faire le tour. Des enfants malmenés, abusés, voleurs, prostitués, obsédés, ces rejetés, ces rebuts de la société, petit caïds, des freaks et des créatures qui se démènent dans l’horreur de la vie. Et des sourires radieux. Souvent. Car ici la beauté naît du désastre.

Merry Christmas Mr Mo

Court métrage : “Breathe Me” de Han Eun-young (2013, 1.78, 1080p, 20′)
Clips promotionnels (3′)
Bande originale sur piste isolée (19′, DTS-HD MA 2.0)
Critique par Dirty Tommy et Critique masquée (9′)
Bande-annonce

 

 

 

 

 

 

 

 

This is not a khavn film collection

– Alipato: The Very Brief Life of an Ember (2016, 2.35, 87′, DTS-HD MA 5.1)
– Overdosed Nightmare (“Bangungot na Bangag”, 2008, 1.66, 88′, DTS HD MA 2.0)
– Mondomanila (“Maynila sa kuku ng dilim”, 2008, 1.78, 75′, DTS HD MA 2.0)
– Mondomanila in the Fang of Darkness (“Maynila sa mga pangil ng dilim”, 2008, 1.33, 70′, DTS HD MA 2.0)
– Squatterpunk (“Iskwaterpangk”, 2007, 1.73, 79′, DTS HD MA 2.0)

Suppléments 

Présentation de l’univers de Khavn par Panos Kotzathanasis, critique spécialisé dans les cinémas d’Asie
Clips vidéo
Courts métrages
Interviews
Concert
Bondes-annonces

 

 

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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