Aaron Fernandez – “Palma Real Motel”

Las Horas Muertas

 

A une période de l’année où une partie de la population s’entasse sur des plages écrasées par le soleil et abîmées par la promiscuité serviettes, beignets, crèmes, râteaux (au propre comme au figuré), mégots, tongs, etc., le film Palma Real Motel d’Aaron Fernandez ( son second long-métrage comme auteur et réalisateur après Pièces détachées en 2007) offre une alternative radicale et romanesque à l’idée de bord de mer, à l’idée même de vacances. Palma Real Motel raconte tout en finesse, une histoire simple, délicate, mais féconde d’épaisseurs profondes et trompeuses ; une histoire d’amours avec beaucoup de A. Rien de « balnéotouristique » dans ce motel proche de Veracruz, à part son propre décor ; même le soleil est ailleurs !

 

Au fin fond du golfe du Mexique, pays titan, sur la côte Nord de Veracruz dans l’état du même nom, il ne se passe rien. Seule une route fonce entre la mer, quelques palmiers, quelques maisons et des motels. Des motels sur la plage, un peu spéciaux ; pas vraiment faits pour les touristes, plutôt pour s’envoyer en l’air en toute discrétion.
 
Le Palma Real Motel (véritable décor qui a inspiré A. Fernandez) en est l’expression la plus charmante et la plus pratique, sans rire. Côté charme, il est « trendy » 50/60’s, « post néo hacienda », propre et bien tenu. Ses quelques palmiers, cocotiers et plantes exotiques (pour nous !), ses murs peints : bleu ciel, bleu Schtroumpf, bleu Sidi Bou, bleu marine (près des sols), entretenus sans cesse (une gageure en bord de mer), font de ce lieu un décor fantaisiste et essentiel. Une sorte d’îlot perdu, de carte postale vivante et kitsch, sous des ciels bas chargés de vent et de nuages où la mer se dispute leurs gris.
 
Côté pratique, surtout au sens discret du terme : quelque chose de rétro et de drôle à la fois. Vous arrivez en voiture ; vous quittez la route, le portail est toujours « open » ; vous entrez et vous vous garez directement dans un parking couvert et ouvert ; le réceptionniste arrive, ferme un rideau blanc sur votre véhicule et encaisse ; votre chambre communique de l’intérieur avec le garage ; un genre de « passe-plat » tournant est prévu pour un service aveugle : manque de serviettes, de kleenex, de capotes. Et le coup est tiré ! Pardon, le tour est joué.
 
Ce type de lieu, banal en Amérique du Sud (Argentine, Chili) et centrale, interpelle et envoute le spectateur et la spectatrice que nous sommes.  Interloqués et flottants, nous découvrons qu’il n’y a rien à voir de glauque ou de violent au Palma Real Motel, tout est caché. La lumière qu’il semble produire lui-même tant le soleil manque, grâce à ses couleurs vives, aux reflets de ses vitres, rajoute à la sensation d’une âme qu’il partagerait avec ses occupants, qu’ils y vivent ou passent. Décor central, inénarrable, discret et poreux, déclencheur de l’histoire, d’histoires, le Palma Real Motel est comme un cœur qui bat.
 
 
 
 
La mise en scène parachevée et posée (la caméra aussi le plus souvent), montre, appuie parfois, ce qui est l’aboutissement d’un travail de trois ans sur le scénario (entre France et Mexique). Dans le choix des plans, des cadres, des plus serrés aux plus installant, l’utilisation poétique presque lascive de ce petit monde est éblouissante. Ce motel fermé à tout vent, coincé entre le bruit des bagnoles et des poids lourds, et les vrombissements des vagues d’une mer toujours déchainée, renferme en vrac : ennui, innocence, mixité ethnique et sociale, intimité, sensualité, bestialité, jouissance, fuite, suavité, séduction, plénitude, etc. Tout bariolé de bleu, il joue plus que jamais son rôle d’une évidente nécessité, dans une région récemment devenue (plus) dangereuse, depuis qu’il s’est agi en 2011 de « nettoyer » Mexico de son ultra violence liée au narco trafic. Au final, les bandes les plus puissantes qui ont survécu à toutes sortes de carnages, les plus meurtriers entre elles, se retrouvent « délocalisées » et éparpillées pour poursuivre ailleurs leur sale business.
 
Plus le film déploie son histoire, plus la fonction sociale du motel fait sens par touches. Toujours grâce à un scénario extrêmement pénétrant et grâce à une réalisation personnelle nourrie du cinéma monde, il donne à voir par couches distillées, palpables, hors prosaïsme et artifice. Le film rappelle sans aucun voyeurisme mais sans simuler, que le sexe, du plus trash au plus love, clandestin ou pas, etc. est une composante essentielle de tout groupe social ; c’est simplet à écrire mais il traverse le film. C’est à travers lui que peut s’exprimer notre liberté, peu importe que cela passe par le sentiment amoureux, le mensonge, le ridicule, la fanfaronnade, la trivialité, l’addiction. Le long de ce triste Golfe aux eaux de plus en plus mortes : baiser, faire l’amour, what ever, c’est vivre ! C’est exulter toujours et encore, triompher instantanément d’une violence restée au portail.
 
Que ce soit dans le fond des plans, où passent rapidement un gros truck avec quatre hommes armés jusqu’aux dents, une pute debout comme un trophée à l’arrière ; dans une scène avec un gros propriétaire blanc libidineux qui dissimule derrière le rideau blanc un jeune métis ; dans une autre où un couple amoureux s’embrasse tellement pressé dans le garage contre leur moto ; ou quand la voluptueuse « lavandiera » ne résiste pas à une pause rapide et vicieuse avec son amant dans un recoin du motel, devant une femme de chambre épouvantée qui s’enfuit… le sexe est une nécessité pour tous, pour tricher avec le temps qui (ne) passe (pas).
 
L’histoire du Palma Real Motel ne se raconte pas ou alors de mille façons. Elle se dévoile contemporaine, intemporelle,  unique et universelle. La rencontre entre deux êtres que seuls le hasard et l’ennui réunissent comme prémices, comme une éclosion aussi…
 
Un jeune homme, Sébastian (Kristyan Ferrer, petit par la taille mais immense par le jeu), à l’allure d’adolescent, à la fois affable, candide, doux, comme personne d’autre et déjà adulte, responsable (d’une famille, du motel de son oncle), en qui « on peut faire confiance ». Une sorte d’ange finalement, on ne sait où est passé sa violence, s’il en a une… Il apprivoise même l’ennui. Descendu de sa montagne, de Xalapa, le long de la colonne vertébrale du Mexique, de son socle archéologique et culturel, de ses traces des premières civilisations mésoaméricaines connues, les Olmèques. Si son beau visage n’était pas toujours l’expression d’une gentillesse authentique, Sébastian rappellerait par ses traits, ses lèvres et son nez, les sévères têtes colossales de San Lorenzo !
 
 
 
 
Une jeune femme Miranda, une bombe métisse, plus sensuelle et vraie que la plus grande star latino-américaine à Hollywood, un point de vue (Adriana Paz, constante et intense, primée pour ce qu’elle offre à son rôle généreux, à sa puissance, à sa profondeur). Elle gère sa vie comme de plus en plus de femmes le font « dans le monde libre », donc émergent… Indépendante, elle ne veut pas d’enfant, de mec à demeure. Elle entretient une relation adultère avec un genre de « sex lover », un homme marié, père de famille, toujours en retard, bla bla bla ; dont elle n’attend rien d’autre que de s’éclater au pieu, accessoirement un bon plat de fruits de mer après. Une sorte de « femme marin », seule face à une immense liberté qu’elle s’est choisie, « avec un amant dans chaque port ».
 
Pour tromper l’ennui de ceux qui restent au Palma Real, il y a les rêveries dans un hamac, le jeu de dames avec des capsules de bouteilles. Il faut regarder la pluie tomber, fumer une cigarette, trouver une femme de ménage, fixer l’horloge du regard, réparer un ventilateur, repeindre un mur, « jouer » à qui occupe une chambre (!), faire une courte partie de cricket sur la plage, trouver un coin où passe son portable : « Bueno, bueno !… Bueno ?! ». Et au petit matin se ramasser torché(e) à la téquila, mais presque arrivé(e) et advenu(e). Il faut aussi savoir scruter la mer avec indulgence et sérénité, comme si elle n’allait nulle part. Comme si une sirène pouvait rencontrer un iguane…

 

A propos de Christophe SEGUIN

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