Richard Lester – “Terreur sur le Britannic” (“Juggernaut”) (1974)

Au tournant des années 70, alors que le monde sort d’une période de bouleversements et que l’utopie hippie vient de connaître une fin brutale avec le massacre perpétré par le clan Manson, le septième art, toujours prompt à suivre les évolutions de la société, amorce une période de retour à l’ordre moral. Après des années de réinvention des codes de la grammaire cinématographique, de mise en avant de figures de laissés-pour-compte et de protagonistes ambigus (la Nouvelle Vague et son héritier, le Nouvel Hollywood), le cinéma (principalement américain) retourne aux codes classiques et aux sempiternelles histoires de héros valeureux, de groupes disparates s’unissant pour lutter contre une menace plus puissante qu’eux, venue punir leurs « déviances » morales. Portée par des succès comme Airport (1970), L’Aventure du Poséidon (1972), La tour Infernale (1974) ou Tremblement de Terre (1974), la mode des films catastrophe fut, comme l’écrit Jean-Baptiste Thoret, « une façon d’exorciser, sur un mode apocalyptique, tout ce qui depuis une décennie a remis en cause le système et ses valeurs »(1). Souhaitant profiter de cet engouement, le Royaume-Uni met en chantier un projet réunissant comme toujours une pléiade de stars (Omar Sharif, Richard Harris, Anthony Hopkins…) et engage un réalisateur américain (mais ayant fait carrière en Angleterre), le sous-estimé Richard Lester. Précurseur des codes du vidéo-clip avec son culte A Hard Day’s Night, mettant en vedette les Beatles, ayant su saisir la fougue de la jeunesse british avec The Knack, il accepte, entre deux volets de sa saga des Trois Mousquetaires, de tourner ce Terreur sur le Britannic, aujourd’hui disponible dans un combo Blu-Ray/ DVD édité par Wild Side. Alors qu’un paquebot entame sa première croisière sur l’Atlantique, un terroriste surnommé Juggernaut annonce avoir piégé le bateau et réclame une rançon de 500 000 livres. Alors qu’une tempête éclate, rendant l’évacuation impossible, Scotland Yard envoie à bord un commando de démineurs…

© Copyright Wild Side 2019

Dépêché en urgence alors que Bryan Forbes, d’abord envisagé à la réalisation, vient d’abandonner le projet, Lester ne dispose que de six semaines de tournage (contre dix envisagées au départ). Ce qui ne pourrait être qu’une anecdote anodine s’avère primordial tant l’urgence devient le leitmotiv de la mise en scène, comme le souligne Nicolas Saada (présent en bonus dans l’entretien L’Art du naturel). Tournant dans des conditions quasi-documentaires, le cinéaste fait le choix d’un style hyperréaliste, mettant en avant les instants pris sur le vif, caméra à l’épaule, multipliant les brusques zooms dans l’image. Cette recherche du naturalisme, apportant un soin minutieux aux scènes les plus anodines, aux détails quotidiens, transparaît dès l’ouverture, une scène de liesse au départ du paquebot, dans laquelle il cherche à saisir l’entièreté de l’environnement, d’abord en cadrant du haut du bateau, lors d’un plan vertigineux, puis en plongeant dans la foule afin de capter les gestes, les visages, les expressions, au plus près des corps. Par la suite, chaque personnage sera ainsi introduit dans un univers banal, que ce soit dans sa vie de famille (Porter, incarné par Ian Holm, entouré de ses deux fils), dans son travail, à l’instar du lieutenant Fallon (Richard Harris) et de son coéquipier Braddock (David Hemmings), en plein déminage, ou via des plaisanteries sur ses aventures intimes (le commandant Brunel , interprété par Omar Sharif, dont l’aspect coureur de jupons est un motif de blague pour l’équipage). Contrairement à ce que le premier quart d’heure (soit les premières heures de la croisière) laisse présager, le danger réel ne vient pas des conditions climatiques désastreuses. Simples complications pour l’opération à venir, la météo est omniprésente, matérialisée à l’écran au travers de plans décadrés et la sensation de tangage constante (comme ces lustres se balançant au-dessus de la piste de danse), mais se retrouve supplantée par l’intervention d’un terroriste, donnant au film une tournure plus proche du thriller tendu que du disaster movie. Ici, Mère Nature ne prend pas sa revanche sur les Hommes décadents, dans l’élan réac en vogue à Hollywood, mais c’est l’action d’un criminel, que le réalisateur ne fait exister que par des échanges téléphoniques, qui symbolise la vraie menace. Aidé par un montage nerveux et tendu, comme en témoigne la scène où la voix off de Juggernaut se superpose aux images de l’opération policière lancée par McCleod (Anthony Hopkins) ou les raccords astucieux entre l’action débridée et un brutal retour au calme (le feu d’une explosion se retrouve enchaîné à la flamme d’un briquet que l’on allume), il fait monter la tension, jusqu’aux angoissantes scènes de déminage. Filmées en gros plans sur les visages des personnages, mises en valeur par la superbe photo signée Gerry Fisher (notons au passage la très belle restauration proposée par Wild Side), elles font grimper le sentiment de stress ambiant tout en imposant Fallon et Braddock comme des personnages haut en couleur. Leurs répliques, fruit des réécritures du dramaturge Alan Pater, engagé en urgence par Lester, font souvent mouche (« – Je t’ai déjà dit que tu étais un mec bien ?Jamais à jeun »). Ces passages, loin de verser dans une mécanique désincarnée du suspense, renforcent la volonté de filmer au plus près des êtres humains impliqués dans le drame.

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Au milieu de cet environnement instable, dans lequel tout tremble, tout bouge, jusqu’à rendre dangereux chaque mouvement, la vie semble suivre son cours, encouragé par un équipage semblant ignorer la menace, à l’image de ce steward souhaitant à tout prix continuer à divertir les passagers avec un bal masqué alors que la minutieuse opération de déminage a lieu quelques étages plus bas. Cette notion d’autorité aveugle au danger, dont le peuple (les passagers) se doit de douter afin de se prendre en main, rejoint le souffle anar, la volonté de renverser les conventions, des premiers films du cinéaste, The Knack en tête. Au détour d’un savoureux dialogue lors d’un toast porté entre Brunel et Fallon, ces derniers verbalisent d’ailleurs cette défiance : « – À la folie de nos gouvernants, et à celle de leurs opposants !Et aux pauvres bougres qui doivent recoller les morceaux ». Car le bateau renferme une véritable micro-société, reflet de l’Angleterre des années 70, composée de politiques, de travailleurs immigrés, de hippies et de bourgeois. À sa tête, le commandant prend la stature d’un chef d’État, imposant parfois son omnipotence (« This is my ship ! ») mais contraint de garder la face alors que la mort plane sur son vaisseau, quitte à mentir aux autres ou à diminuer l’urgence, assumant personnellement la sécurité de chacun, l’un des personnages déclarant même en l’apercevant « on dirait le Premier ministre ». Non dénué d’humour, le film se permet même d’ironiser sur la religion (les bonnes sœurs qui, lors de l’inauguration, pensent à prier pour le bon déroulement du voyage alors que l’une d’elles ne se soucie que de la mixité de la piscine à bord) ou la police (autre grande institution), lorsque les premiers soupçons concernant l’identité de Juggernaut ne visent que des Irlandais, des Arabes ou des anarchistes. Cette propension à dépeindre une vision sociale de la catastrophe, couplée à l’hyperréalisme et à l’efficacité de ses scènes de tension, font de ce Terreur sur le Britannic un modèle d’efficacité et d’épure, trouvant des échos aussi bien dans certains films de Steven Soderbergh (grand fan de Richard Lester, avec lequel il partage un certain goût pour l’éclectisme et auquel il consacra un livre d’entretiens), en particulier Traffic, que dans les thrillers de Paul Greengrass (Captain Phillips, Bloody Sunday et Vol 93).

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(1) Jean-Baptiste Thoret, Le Cinéma américain des années 70, Cahiers du Cinéma, 2006

Disponible en combo Blu-Ray/ DVD chez Wild Side

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A propos de Jean-François DICKELI

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