Le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon atteint l’âge de raison et confirme le succès d’une programmation qui combine, pour résumer grossièrement, cinéma grand public et cinéma d’auteur avec la volonté affichée de privilégier des approches formelles et narratives variées. Les films en avant-première côtoient ceux qui cherchent encore un distributeur ou qui assument leur marginalité : ici comme dans d’autres manifestations, un nouveau mode de distribution se dessine et vient compenser un système de diffusion qui peine à rendre compte de la pluralité d’une production contrastée.

Au-delà de l’habituelle couverture médiatique, la presse nationale a relayé cette année un événement interne dépassant le simple cadre des échanges habituels. À la fin d’une rencontre qui lui était consacrée, Adèle Haenel s’est émue de la présence du dernier film de Roman Polanski, J’accuse, dans la programmation : «Je pense que dans le contexte actuel, ce serait pas mal d’encadrer ce film d’un débat sur “Qu’est-ce que la différence entre l’homme et l’artiste ?”, ainsi que sur la violence faite aux femmes. On est dans une structure où l’on est tous plus ou moins informés de ce que signifie la culture du viol. On peut en parler de manière structurelle et au moins ouvrir le débat pour que ça change.» Le Président du festival, Paolo Moretti organise alors une discussion avec Iris Brey, critique, universitaire et journaliste, spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries télévisées, permettant un échange sur les représentations du corps et la lecture qui peut en être faite dans la production cinématographique (à écouter ici). Ce micro-incident et la manière dont il fut exploité confirment la volonté du FIF de jeter des ponts entre le cinéma et le monde contemporain, l’un renvoyant à l’autre et réciproquement.

Cette ligne éditoriale se retrouve dans une programmation riche de documentaires et de fictions politiques, la projection du mythique Easy Rider de Dennis Hopper (en hommage à Peter Fonda, co-scénariste, producteur et interprète principal) permettant de mesurer l’évolution de l’humanité sur 50 ans. Lui font alors écho la fresque existentialiste Martin Eden de Pietro Marcello ou Adults in the room de Costa-Gavras, adapté du livre témoignage de Yanis Varoufàkis qui, au-delà de la transposition de faits connus, frappe par la violence des échanges et l’inflexible mépris du monde libéral au pouvoir en Europe. Si le cinéaste grec réussit à mener tambour battant un récit aride, se pose la question du point de vue unique défendu : s’agit-il de la simple hagiographie d’un ministre charismatique ou d’une œuvre de combat dans laquelle Yanis Varoufàkis serait le David des temps modernes ?

Adults in the room – Costa-Gavras © Wild Bunch Distribution

 

Deux autres films reviennent sur de tragiques événements, l’un les mettant en perspective dans une expérience cathartique, l’autre déroulant le fil d’une enquête édifiante. Dans Reconstructing Utøya de Carl Javér, quatre rescapés de la tuerie de 2011 effectuent un travail de mémoire avec l’aide de jeunes comédiens, les premiers faisant rejouer aux seconds des scènes vécues. Encadré et formalisé, le dispositif permet à la caméra de capter le transfert des traumas, l’espérance et l’instinct de vie prenant le pas sur la désespérance. Pur cinéma vérité, Collective d’Alexander Nanau met à jour un vaste réseau de corruption au sein du défaillant système de santé roumain. L’état du monde se trouve également au cœur du documentaire Earth de Nikolaus Geyrhalter : chaque jour, 60 tonnes de terre et de roches sont déplacées par le vent, l’eau et autres facteurs naturels quand 156 tonnes le sont par l’homme. Par le biais d’une mise en scène élégante, le film explore la manière dont l’homme transforme la structure de la terre avec en tête la double conscience d’une nécessité de “modernité” et du caractère irréversible de la destruction.

La nature se retrouve au cœur de deux des plus beaux films de la sélection. Avec Säsong, John Skoog nourrit son récit de matières brutes pour composer une peinture presque abstraite de l’été dans laquelle des récits hachés se superposent. Superbe formellement, le film donne naissance à une poétique des corps dans l’espace qui offre de multiples lignes de fuite. La démarche généreuse fournit alors à l’imaginaire un vaste champ d’exploration. De son côté, revenant sur les rives du Tessin, le fleuve de son enfance, Andrea Caccia travaille un matériau naturaliste et suit cinq personnages confrontés au fleuve, chacun entretenant avec les lieux une relation particulière. Film en immersion et sans paroles, Tutto l’oro che c’è met à jour des liens intimes à la dimension universelle.

Säsong – John Skoog ©Plattform Produktion

 

Il est aussi question de rapport à l’espace et au monde dans les deux narrations les plus singulières du festival, About Endlessness dans lequel Roy Andersson (sorte de Tati neurasthénique et suédois, donc forcément moins fun et beaucoup plus noir), creuse à l’infini son sillon et filme ses saynètes burlesques ou tragiques avec une précision d’orfèvre. Dans Vitalina Varela, Pedro Costa, par une succession de plans fixes d’une imparable beauté et par le prisme d’un récit de deuil et de ressentiments, semble raconter toute l’histoire de la migration cap-verdienne à Lisbonne. Tourné presque essentiellement de nuit, le film propose un voyage mental et mémoriel aux vertus hypnotiques.

Vitalina Varela – Pedro Costa © Zeta Filmes

 

Pêle-mêle et répondant à la volonté de variété affichée par les programmateurs, de nombreuses thématiques se voient explorées à travers le teen-movie (le convenu et totalement balisé Psychobitch de Martin Lund, l’agaçant et complaisant Babyteeth de Shannon Murphy ou le vif et souvent drôle Jeune Juliette de la canadienne Anne Émond), le film de genre (le totalement raté Chanson douce de Lucie Borleteau, l’efficace The hole in the ground de Lee Cronin, le féministe Judy and Punch de Mirrah Foulkes, le bavard Light of my life de Casey Affleck et le très réussi Seules les bêtes de Dominik Moll) ou encore le film d’animation (La fameuse invasion des ours en Sicile, premier long métrage charmant de Lorenzo Mattoti ou le dernier Dreamworks, Abominable de Jill Culton) ; à noter également, un joli film sous forme de journal intime aux accents rohmériens, La virgen de agosto de Jonàs Trueba, la psychanalyse en live de Shia LaBeouf (Honey boy d’Alma Har’el) à la complaisance en partie sauvée par l’interprétation bluffante du jeune Noah Jupe et la projection événement de la version director’s cut de Midsommar de Ari Aster.

Côté cinéma grand public, outre le Polanski, le festival proposait en avant-première le premier long-métrage français du cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda. Véritable “festival Deneuve” (l’actrice y livrant une très savoureuse composition), La vérité ne se résume qu’à son casting 5 étoiles.

En marge des projections et des rencontres (Lambert Wilson venu présenter une dizaine de films, Bulle Ogier, Adèle Haenel…) une exposition consacrée au collectif Meat Dept. se tient à l’espace d’art contemporain du Cyel* jusqu’au 16 novembre. Les auteurs de la série Les lascards et de nombreux clips (pour Mr Oizo notamment) y reviennent sur 20 années de travail graphique (dessin et 3D) explorant un univers grotesque, singulier et plein d’humour.

 

© Meat Dept. / Festival International du Film de La Roche-sur-Yon

 

Palmarès :

Grand Prix du Jury International Ciné +
Vitalina Varela – Pedro Costa

Prix Spécial du Jury International
Collective – Alexander Nanau

Prix Nouvelles Vagues Acuitis Ex-Aequo
Hellhole – Bas Devos et X&Y – Anna Odell

Mention Spéciale Nouvelles Vagues
Cavalcade –  Johann Lurf

Prix Trajectoires BNP PARIBAS
Reconstructing Utøya – Carl Javér

Prix du Public
Abominable – Jill Culton

 

*Géré par le Musée Municipal et l’École d’Art, l’espace d’art contemporain du Cyel propose toute l’année des expositions temporaires autour de la photographie (le musée de la Roche-sur-Yon possédant l’une des plus belles collections françaises de photographie plasticienne) ou de l’art numérique.

 

 

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