Ceux pour qui le nom de Michael Powell est irrémédiablement associé à l’éblouissement de ses collaborations avec Emeric Pressburger ou d’un Peeping Tom ne pourront qu’être surpris par Age of Consent. Dès les premières images, mieux vaut se défaire des éclats formels et des troubles du Narcisse Noir et des Chaussons rouges, ou de la féérie d’une Question de vie ou de mort. Les temps ont changé, la perception n’est plus la même, les années 50 sont mortes avec l’arrivée des pattes d’éléphant. Les dernières œuvres de Powell sont moins ambitieuses esthétiquement, plus légères, mineures dirons certains. Pas si sûr. Il est toujours difficile d’accepter qu’un cinéaste oppose son esthétique à la précédente et puisse devenir un autre en fin de carrière. Regardez Argento – dont le regard sur le monde et le cinéma a changé – à qui l’on reproche de ne plus faire Suspiria au XXIe siècle. Son cinéma n’est sans doute plus baroque, mais lorsqu’il cherche à le renouveler, il est vilipendé. En particulier lorsqu’il abandonne le fantasme pour le réel. Il en est de même pour Powell. Age Of Consent complète le diptyque australien entamé avec La Conquête du bout du monde (They’re a weird mob) qui constituait également sa dernière collaboration avec Emeric Pressburger qui co-écrit le scénario sous un pseudonyme, et qui sans prétendre rivaliser avec les grandes œuvres du cinéaste, s’avérait bien plus qu’une charmante comédie anodine. Dominé par cette même douceur ensoleillée, Age of Consent poursuit de manière encore plus passionnante les thématiques de son prédécesseur, dans une tonalité extrêmement proche, à savoir un habit de légèreté et de burlesque un peu trivial qui cache une drôle d’initiation au monde, une fuite des préjugés, des rapports de classe et des erreurs de jugement. Pour être tout à fait honnête, on ne peut pas dire que la comédie soit le genre que Michael Powell maîtrise le mieux, et les séquences comiques avec Jack Mc Gowran, l’ami escroc sont souvent un peu pénibles et lourdes, venant rompre la douceur intime de l’ensemble.

Comme le rédacteur italien distingué débarqué en Australie triviale pour y co-diriger un journal, Bradley Morahan le peintre va découvrir la beauté d’un autre monde, hors de celui qu’il fuit. Lassé des turpitudes de la vie citadine et d’un marché de l’art devenu pur objet de consommation dans un monde capitaliste, entre clients ignares et connaisseurs méprisants, Bradley décide de s’exiler dans une île d’Australie, son pays natal, afin d’y retrouver le goût de peindre. Se croyant d’abord seul comme un Robinson moderne, c’est là qu’il rencontre Cora, une jeune femme qui après lui avoir vendu du poisson volé et d’autres provisions, va lui servir de modèle.  Son regard blasé s’illumine face à l’inconnu. Il devient un autre homme. La question féministe, omniprésente dans le cinéma de Michael Powell, éclate plus que jamais dans ces deux dernières œuvres, présentant deux héroïnes conquérantes dans un monde d’hommes. D’ailleurs l’île d’Age of Consent est essentiellement composée de femmes subvenant à leurs propres besoins par l’élevage, la culture, comme protégées du continent, dont Powell dressait le portrait d’un pays viril avec ses grands buveurs amateurs de chasse.

© Powerhouse films

Avec le souvenir de James Mason en professeur Humbert Humbert s’amourachant de Lolita dans la vision que donna Kubrick du sulfureux roman de Vladimir Nabokov, lorsqu’on voit arriver cette Cora venant troubler le calme de ce peintre, il est difficile de ne pas anticiper sur une autre histoire d’attirance dérangeante entre deux âges opposés. C’est justement une malicieuse induction en erreur tant Age of consent, adaptation du roman autobiographique de Norman Lindsay, constitue un anti Lolita. Bradley Morahan est certes fasciné par Cora, mais comme une source d’énergie et de vie pour lui qui semble avoir perdu l’espoir et l’inspiration. C’est le regard d’un homme vieillissant ressourcé par le spectacle de la jeunesse. Nous sommes également loin d’une pulsion morbide à la Mort à Venise dans Age of Consent, qui brille par sa joie de vivre, sa candeur épicurienne, débarrassée de toute notion de culpabilité.

Est-ce que c’est beau ?

demandera Cora à Bradley devant la peinture achevée ?

C’est bien mieux que ça. C’est vivant. Et c’est toi.

© Powerhouse films

Loin d’être absents d’Age of Consent, sensualité et désir y sommeillent subtilement, attendant patiemment le réveil, sans que jamais ne viennent à l’esprit l’idée d’une attirance embarrassante. Le cadre paradisiaque, l’omniprésence des chants d’oiseaux, le bercement presque continu des vagues,  semble incliner à une innocence sexuelle, eudémonisme qui apaise les âmes et les corps. Et si le professeur laisse son regard s’illuminer face à la présence de Cora, c’est toujours sa soif à elle, son point de vue qui priment. Sa décision. Il est justement très beau d’assister à la naissance d’un amour intimement lié chez Cora à la prise de conscience de ses formes, celles que sublime l’artiste sur sa toile, celles qui lui apparaissent dans le miroir. L’âge de consentement – faisant allusion à l’âge de légalité sexuel – du titre, définit bien le choix d’une liberté, de l’heure où Cora laisse parler son désir. Elle n’est plus juste une gamine frondeuse et délurée, mais une femme en devenir. C’est une Cora aux portes de l’âge adulte, qui découvre le bonheur de son appartenance, sa féminité, son identité quand sa grand-mère incarne l’assimilation du corps au péché, la battant lorsqu’elle la surprend heureuse, se contemplant dans le plus simple appareil. La nudité a quelque chose de profondément naturel chez elle, et il est rare de voir un cinéaste parvenir à la filmer en lui ôtant ses atours érotiques. Ou bien le véritable érotisme se situe peut-être justement là, dans son authentique réalité, hors de toute tentation du voyeurisme, loin de toute morale chrétienne.

© Powerhouse films

C’est là qu’Age of Consent est peut-être si précieux, il rétablit le statut du corps dans son aspect originel, sans en faire un objet de fantasme. La suprême beauté d’Age of Consent réside dans cette peau brute, cette Helen Mirren avec ses poils sous les aisselles, ses jambes non épilées, et ses contours généreux sans contradiction avec la grâce. Powell sait ce que signifient le glamour, la sophistication, le maquillage, l’actrice apprêtée, la femme préparée pour l’œil masculin, il les a longtemps filmés dans les années 50. Elles s’appelaient Sœur Clodagh (Deborah Kerr dans Le Narcisse noir), June (Kim Hunter dans Une question de vie ou de mort), Vicky (Moira Shearer dans Les Chaussons rouges), ou même Hazel (Jennifer Jones dans La Renarde). Cora en constitue l’antithèse : hors de la norme, des conventions, sans fard, elle ne sait être une autre qu’elle-même et le cinéaste ne la travestit pas d’un apparat hollywoodien. Ce consentement désigne aussi l’affranchissement d’une héroïne de toutes les normes imposées, capable de refuser fermement les avances poussées du jeune homme, comme de déclarer sa flamme à l’homme qui la peint. Lorsque Cora reprochera à Bradley de ne vouloir d’elle que pour les peintures, ce sera à son tour d’être délivré et de rompre le silence :

Ce n’est pas vrai ! Tu dois m’écouter ! Tu m’as redonné mes yeux ! Tu m’as appris à aimer à nouveau les choses. Comment faire partie de la vie. Tout ça, c’est grâce à toi.

Michael Powell n’a pas tout à fait abandonné ses inspirations antérieures : on est en effet étonné de voir combien Age of Consent partage plus d’un point commun avec La Renarde et constitue en quelque sorte son versant lumineux. Powell déplace même des personnages pittoresques romanesques et un peu outrés, qu’on aurait pu trouver en contexte champêtre de cottage anglais dans cette zone insulaire. La grand-mère alcoolique cherchant à brider Cora (et à la voler) aurait parfaitement trouvé sa place dans La Renarde. Powell oppose à l’esthétique baroque et ténébreuse de Gone to Earth, à ses collines et ses forêts, la plage et l’eau claire d’Age of Consent. Deux sauvageonnes à deux périodes différentes, deux jeunes femmes animales dominent l’intrigue de leur présence un peu cosmique, semblant nées de la terre ou émerger de la mer.

© Powerhouse films

En naïade venue de nulle part, Helen Mirren irradie le film de manière presque surnaturelle. Il y a quelque chose de fabuleusement primitif et solaire chez Cora, au point qu’on finisse presque par penser au personnage de l’adolescente du Profond désir des dieux d’Imamura. Mais là où l’innocence originelle d’Hazel finit écrasée par le monde réel, l’esprit de résistance de Cora est victorieux. Elle incarne une libération féminine en évolution, passée par les luttes des années 60, une liberté qui ne passe pas vers un militantisme mais le combat naturel d’être soi-même.

© Powerhouse films

Magistral, James Mason exerce au moins autant la beauté de sa voix au timbre inimitable que celle de ses expressions silencieuses. Il n’y a qu’à voir son visage exprimant la bienveillance sans un mot, lorsqu’abrité sous sa tonnelle, il aperçoit Cora échevelée, tenant son parapluie sous la pluie battante. La splendeur d’Age of Consent se passe souvent de mots, capte les instants et les battements de cœur. A l’image de son décor naturel ensoleillé, Age of consent constitue un appel gracieux à la vie. La fuite de la civilisation impose un retour à une existence pure et simple, primitive, animale, mythologique. Cora apparaissant sur la plage avec sa tunique, rappelle une déesse antique, suggérant déjà une nouvelle source d’inspiration plus proche du paganisme. Et les premières esquisses du peintre renvoient à cette essence originelle de l’Art, en miroir d’un eden perdu.

Comme Bradley passant de la fatigue à l’exaltation, on se sent revigoré à la vue d’Age of Consent, prêt à affronter joyeusement la vie, à renaître en aimant, avec des envies de courir nus comme des enfants sur une plage déserte, profitant follement de l’eau et du vent.

     

Technique et suppléments

La restauration est superbe  : on respire à la fois le soleil, l’air de la mer, le grain de la peau et celui de l’image. Niveau suppléments, c’est le nirvana. Les deux versions du films nous sont proposées, la director’s cut restaurée et la version cut studio dont l’intérêt principal réside dans la béo composée par Stanley Myers. L’historien Ken Jones (2009) se charge du commentaire audio.
La conversation de 85 mn entre Michael Powell et Kevin Gough-Yates Kevin (spécialiste de Michael Powell et notamment auteur de Michael Powell in Collaboration with Emeric Pressburger), The Beauty of the Image: The John Player Lecture with Michael Powell (1971), et l’interview  de 105 mn de Michael Powell and Emeric Pressburger (1985) par The Guardian constituent deux documents d’archives audios execeptionnels. Pour une analyse approfondie, il faudra se pencher sur le passionnant Age of Innocence(2018, 38 mins) par Ian Christie, l’auteur de Arrows of Desire: The Films of Michael Powell and Emeric Pressburger.

Dans Making “Age of Consent” (2009, 17 mins) le production manager Kevin Powell, le compositeur Peter Sculthorpe et le monteur Anthony Buckley se remémorent le tournage agité du film. En 6 min, Martin Scorsese fait l’éloge du film de Powell en parlant de son importance et de son héritage. Dans A Conversation with Cora (2009, 13 mins), la toujours formidable et lumineuse Helen Mirren revient sur son personnage en soulignant l’aspect romantique du film, et ne tarit pas d’éloge sur Michael Powell.  Enfin, Down-Under  (2009, 10 mins) laisse s’exprimer les photographes des vues sous-marines du film.  On y trouve aussi les traditionnelles galeries photos et le toujours très complet livret d’un quarantaine de pages avec analyse de Samm Deighan et Vic Pratt,  d’autres documents d’archives et réceptions critiques de l’époque.

© Powerhouse films

Mais la cerise sur le gâteau qui justifierait la raison suffisante pour se précipiter sur cette édition, c’est la présence de l’ultime collaboration de Michael Powell et Emeric Pressburger, le moyen métrage The Boy Who Turned Yellow (1972, 54 mins), magnifique conte fantastique contemporain aux couleurs pop, à hauteur d’enfant, plein de candeur et de féérie. Réalisé pour le Children’s Film Foundation, il prend parfois l’allure d’un dernier retour – hommage aux couleurs folles du duo avant de tirer la révérence. Ce joyau achève de faire de ce combo Blu-Ray / DVD  une des plus belles sorties de 2018.

Combo Blu-Ray / DVD édité par Powerhouse films
Les films possèdent des sous-titres en anglais uniquement.

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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