Alors qu’il fêtera son soixante-septième printemps en Mai prochain, Robert Zemeckis a déjà consacré les deux tiers de son existence au 7ème art, pour un total de dix-neuf longs-métrages. L’homme a beau avoir signé des œuvres cultes ayant marqué durablement plusieurs générations (la trilogie Retour vers le futur, Qui veut la peau Roger Rabbit ?), obtenu ponctuellement multitudes de récompenses (Forrest Gump) ou rencontré l’unanimité critique (Seul au monde), l’impression d’une filmographie encore minorée, sous-évaluée, persiste. Pire, si pendant longtemps à défaut de susciter les dithyrambes à chaque nouvelle réalisation, le cinéaste pouvait s’en remettre au succès public quasi systématique, ses trois derniers films (The Walk, Alliés et maintenant Bienvenue à Marwen) en plus de susciter une forme d’indifférence plus ou moins prononcée, se révèlent des échecs relativement violents et potentiellement préjudiciables quant à la suite de sa carrière. Plus frustrant encore, ce désintérêt ne coïncide en aucune façon avec une baisse qualitative. Précisons si besoin qu’il s’agit à nos yeux d’un auteur de premier plan parvenant – pour combien de temps encore ? – à imposer au sein d’Hollywood des projets atypiques et y apposer une vision des plus singulières, qu’il compte aux côtés de James Cameron, Steven Spielberg et Alfonso Cuarón parmi les plus grands conteurs du cinéma contemporain. Après s’être principalement consacré durant la décennie 2000, à repousser les limites du virtuel, à défricher deux technologies (quitte à essuyer les plâtres) qui connaîtront leur avènement grâce au stratosphérique Avatar, la 3D et la performance capture (Le Pole Express, La légende de Beowulf, Le drôle de Noël de Scrooge), la décennie 2010 est marquée par un retour à des films tournés en prises de vue réelles. Le spectaculaire et puissant, Flight (2013) apparaît à posteriori comme le début d’un nouveau chapitre pour le metteur en scène, où le réel est désormais la matière première de ses récits (tous adaptés ou inspirés par des personnes et/ou événements ayant véritablement existé) en opposition aux romans (Le Pole Express), mythes (La légende de Beowulf) ou encore contes (Le drôle de Noel de Scrooge), abordés et interrogés lors du chapitre précédent. Le désir de réaliser Bienvenue à Marwen remonte à 2010, lorsque Robert Zemeckis découvre à la télévision  le documentaire de Jeff Malmberg, Marwencol, consacré à la vie et à l’œuvre de Mark Hogancamp (ici incarné par Steve Carell). L’histoire d’un homme sauvagement agressé à la sortie d’un bar, se réveillant après plusieurs jours de coma dans un état d’amnésie totale. En guise de thérapie afin de retrouver ses souvenirs, il se lance dans la construction d’une miniature de village, qui se révèle être la réplique d’un village belge durant la Seconde Guerre mondiale. Mark y met en scène les figurines des habitants tout en identifiant ces derniers à ses proches, ses agresseurs ou lui-même avant de les immortaliser en photos…

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Tel un raccord avec son prédécesseur, le mésestimé Alliés, Bienvenue à Marwen débute en pleine Seconde Guerre mondiale, à quelques différences notables, la guerre est cette fois-ci fictive, menée par des figurines en plastique et se joue sur un mode parodique. Continuité et rupture dans une introduction illustrant l’un des premiers défis de mise en scène caractérisant le long-métrage : rendre vivant un univers figé et intériorisé. Dix ans ans après Le drôle de Noël de Scrooge, le cinéaste réinvesti le procédé de la performance capture afin d’animer ces jouets, avatars des personnages côtoyant ou ayant côtoyé Hogancamp, lesquels épousent ainsi de manière impressionnante les traits des comédiens et surtout des nombreuses comédiennes. Au sein d’un récit où réalité et imaginaire se répondent, les prises de vues réelles se confrontent aux images en capture de mouvement – voire se fondent parfois dans le même cadre – tandis que la maestria formelle dont Zemeckis est coutumier se charge d’harmoniser l’ensemble. La sophistication du dispositif et les prouesses techniques (aussi sidérantes soient-elles, comme par exemple le jeu sur les échelles de valeurs) sont avant tout un moyen de retranscrire, traduire cinématographiquement, la psyché chaotique et dévastée de son héros. Il en va de même pour le mélange des genres (drame, fable, pastiche,…) et des tonalités, répondant avant toute chose à la nécessité d’approcher la vérité d’un monde intérieur en perpétuel mouvement jusque dans ses répétitions apparentes. Mark Hogancamp (formidable Steve Carell, tout en nuances et délicatesse, dans la continuité de sa très belle prestation l’an passé chez Richard Linklater avec Last Flag Flying) qui rejoint la longue lignée des figures solitaires Zemeckiennes, est à la fois un homme détruit et un artiste marginal, pour qui l’imaginaire constitue autant un refuge qu’une inspiration nécessaire afin de pouvoir affronter le réel. De cette approche quasi cérébrale naît un objet filmique ludique, dense et inventif, effaçant instantanément la nature très conceptuelle, presque hybride du projet au profit de l’évidence, comme si le réalisateur avait saisi le seul langage viable en vue de transcender cette histoire, ce parcours éprouvant mais salvateur. Robert Zemeckis par conviction et d’une certaine manière loyauté envers son protagoniste, refuse toute forme d’apitoiement, préférant célébrer la puissance libératrice et réparatrice de la création, déjouant ainsi le piège de la fiction édifiante. Art magistral du contre-pied qui se manifeste particulièrement à deux endroits clés : le traitement de la violence et la gestion de l’émotion. La brutalité et la sauvagerie de l’agression dont le personnage a été victime sont le plus souvent suggérées, a contrario de la violence décomplexée mais factice s’exprimant à Marwen. Ce dernier point, bien que teinté de dérision – les protagonistes étant régulièrement au cours des péripéties ramenés à leur condition de figurines en plastique – se révèle progressivement dimension cathartique, jubilatoire et inquiétante, dont le caractère refoulé atteste de la profondeur du traumatisme. Récit de résurrection, où la résilience du héros compose le premier vecteur émotionnel, Bienvenue à Marwen, ne manque pas de faire couler plusieurs larmes au détour de quelques séquences particulièrement saisissantes parvenant pourtant toujours à tromper les attentes. On pense notamment à un dialogue brillant entre Mark et Nicol (Leslie Mann, excellente actrice, majoritairement vue dans les réalisations de son mari, le très estimable Judd Apatow, à qui l’on doit Funny People et This is 40) où la frontière entre le monde réel et le monde fictif est des plus ténues, révélant peu à peu un malentendu rendant l’instant aussi incertain que bouleversant.

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La proximité étonnante qu’entretient Robert Zemeckis avec son protagoniste principal et ses émotions, dissimule  un autre projet plus inattendu et plus insoupçonnable, celui d’un film somme et de son propre portrait en miroir. Aux citations explicites (un camion sur lequel on peut lire « Allied » soit le titre original de son avant-dernier long-métrage, la présence d’une DeLorean miniature,…) se joignent des motifs évoquant plusieurs de ses réalisations antérieures : mélange entre prises de vues réelles et animations (Qui veut la peau de Roger Rabbit ?), utilisation de la performance capture, corps malléables (La mort vous va si bien)… Le combat intérieur de Mark n’est pas sans rappeler celui contre l’addiction mené par le héros de Flight jusque dans son dénouement au tribunal, quand la figure de l’artiste viscéralement dévouée à son entreprise renvoie à Philippe Petit (The Walk) et le pouvoir de l’imaginaire permettant d’échapper à la solitude rappelle Seul au monde. L’histoire vraie ici transposée, autant qu’un terrain de jeu formel à la démesure du talent de son auteur apparaît alors comme la possibilité pour ce dernier, de laisser de côté sa pudeur et commencer à s’ouvrir, se mettre à nu à travers les nombreux paradoxes sur lesquels se bâtit le long-métrage, tel son univers faussement mignon et coloré, intrinsèquement noir et violent. À de nombreuses reprises au cours de sa carrière, le cinéaste, taxé de réac ou attaqué sur les prétendues valeurs morales de ses réalisations, prend de court ses détracteurs en s’attachant à dépeindre un homme dont le seul « tort » aura été d’affirmer publiquement son goût pour les chaussures à talons, faisant de lui auprès de ses agresseurs – un groupe de néonazis – un emblème queer à passer à tabac. Moins une ode à la différence qu’à la marginalité et l’expression de celle-ci, Bienvenue à Marwen constitue à la fois une réussite singulière et une passionnante profession de foi. Précieux.

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A propos de Vincent Nicolet

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