Ivete Lucas et Patrick Bresnan – “Pahokee, une jeunesse américaine”

2016-2017. Trump vient d’être élu. Ivete Lucas et Patrick Bresnan, dont c’est le premier long métrage, choisissent de nous plonger dans le quotidien des habitants de Pahokee, jadis labellisée “pire ville de Floride”: une petite ville de l’intérieur, encore très agricole, habitée majoritairement par des noirs ou des latinos, que leur habitat et leur quotidien désignent d’emblée comme des personnes à très faible revenu. C’était déjà le décor de leurs courts-métrages, The Rabbit Hunt (2017) et Skip Day (2018), inclus dans le DVD. La caméra s’attache ici à suivre pas à pas, sur le mode de l’immersion, sans commentaire ni musique, quelques élèves de terminale (12th grade) de la Pahokee High School durant une année scolaire décisive.

Belle surprise: son sujet et son optique naturaliste, s’ils permettent au documentaire de mettre cruellement au jour les mirages du rêve américain, ne l’empêchent pas de présenter surtout le tableau chaleureux d’une communauté solidaire et souvent apaisée.

En ces temps troublés où le racisme systémique, les inégalités et les divisions semblent plus violents que jamais aux Etats-Unis, Pahokee est un baume qui permet, envers et contre tout, d’envisager le futur du pays avec un peu d’espoir.

Portrait de jeunes gens avec groupe.

Nous voilà donc, dès le jour de la rentrée, comme propulsés dans ce lycée public ( dont 98 % des élèves sont noirs ou hispaniques ) où nous suivrons les destins croisés de Na’Kerria, une cheerleader qui travaille au fast food du coin, Jocabed, une brillante élève dont les parents ont quitté le Mexique pour garantir une vie meilleure à leurs enfants, Junior, batteur du marching band et père d’une petite fille, et BJ, capitaine de l’équipe de football américain.

Nous nassistons à aucun cours, ne voyons presque aucun professeur : le microcosme éducatif n’intéresse pas les documentaristes. Ce lycée, on le comprend vite, ouvre sur un paysage plus vaste. Il est le coeur battant de la ville, avec ses matches de foot, ses parades et ses rituels, qui sont autant de moments où toute la communauté se retrouve.

Dès lors, rythmes et cadrages alternent. Tantôt ce sont des plans larges et fixes très élégiaques, presque silencieux de champs de cannes à sucre, de canaux sur les bords desquels s’alanguissent des alligators, ou encore des scènes très douces de travaux agricoles, magnifiées par la photo de Bresnan; tantôt et le plus souvent, ce sont des scènes de groupe, pleines d’énergie et de vitalité, de pleurs et de bons sentiments, qui nous mettent au coeur des événements majeurs de la communauté; parfois enfin ce sont des scènes d’intérieur, dans les familles, ou des bouts de journaux intimes filmés par les protagonistes eux-mêmes sur leur portable. Le film se déploie avec fluidité dans ce mouvement constant entre l’intime et le collectif.

Copyright Arizona Distribution

Destins individuels, enjeux collectifs.

Pour les quatre personnages principaux, l’enjeu est énorme. De leur année scolaire, mais surtout de leur plus ou moins bonne navigation dans le très lourd processus de candidature aux universités dépendra leur avenir. Soutenus par des parents aimants dans le meilleur des cas, seuls le plus souvent, ils semblent bien mal armés pour aborder ce parcours du combattant, dont personne dans leur entourage immédiat ne connaît les détours ni les pièges. Dans un pays où les familles aisées font le tour des campus pendant les vacances et paient des coaches pour guider les jeunes dans la rédaction de lettres de motivation au rôle crucial, ils bricolent leurs “personal statements” avec leurs copains ou avec leurs frères et soeurs, pour des universités qu’ils n’ont vues que sur internet et qui n’ont pour eux que ce mérite: ne pas être à Pahokee. Ainsi, il s’agit par exemple d’être accepté dans une université, et non au “Community College” du coin dont, sans savoir réellement ce qu’on y fait de moins bien qu’ailleurs, on ne veut surtout pas.

Mais les obstacles sont nombreux. Une terrible scène montre des jeunes filles visitant le stand de Harvard lors de la journée portes ouvertes des universités: elles ne sont pas même gratifiées d’un regard par une des représentantes du prestigieux établissement, une autre tentant de leur faire comprendre à demi mot qu’elles n’y auront jamais accès. Dans un tel contexte, les scènes canoniques que le cinéma américain ne cesse de recycler, dans les “teen” ou “coming of age movies”, ces jalons dont le spectateur est désormais très familier ( cérémonie de fin d’étude, bal de prom, attente anxieuse des réponses des universités) se parent d’une intensité dramatique et d’une candeur toutes nouvelles.

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Le temps n’est pas également partagé entre les quatre personnages principaux. On les suit, on les oublie, on les retrouve. On connaît plus ou moins bien leur quotidien. Des zones d’ombre subsistent: pourquoi Junior vit-il seul avec une petite fille de un an? Comment se débrouille-t-il? Nous ne le saurons pas. C’est notable, tant il est rare que le cinéma américain renonce à tout expliquer. De la vie de Junior, la narration pointilliste choisit de ne montrer que les moments d’envolée: une battle musicale intense, les instants partagés avec sa fille, poids plume qu’il fait voler dans les airs ou promène sur son skate.

Ces enjeux sont bien sûr également collectifs. Un enfant qui part à l’université, c’est une vie de sacrifices récompensée, une famille réunie pour célébrer ce bonheur inédit. Et il faut voir la communauté entière rivée au parcours glorieux de l’équipe de football du lycée, qui réserve de nombreux moments de suspense et d’incroyables rebondissements. La ferveur de tous, l’énergie avec laquelle l’équipe est soutenue et saluée sont extrêmement touchantes.

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Parfois, un épisode aussi soudain qu’imprévu vient rappeler à quel point ces moments sont précieux. Ainsi d’un shooting qui survient lors d’une chasse aux oeufs. Tirs, panique dans la foule. Nous n’en saurons pas plus, mais le spectre de cette Amérique troublée et violente est venu se rappeler à nous.

C’est dans sa volonté de montrer sans démontrer ni expliquer, de ne jamais filmer les personnages en surplomb mais toujours au contraire avec une grande bienveillance que le film touche son spectateur et lui permet de s’interroger, de réévaluer un certain nombre de clichés sans pour autant guider lourdement sa réflexion.

Dans un entretien à Télérama, Patrick Bresnan déclarait:

Je ne veux pas élever mes enfants aux États-Unis. La culture des armes à feu est à un tournant. Laugmentation inquiétante des maladies mentales aux États-Unis, combinée à un accès facile aux armes à feu et au flux continu des chaînes dinfos à sensation, ne peut conduire qu’à un déferlement de violence. Le capitalisme non régulé est en train de détruire les États-Unis. Dans dix ans, avec un peu de chance, nous aurons quitté ce pays ! (1)

Pourtant, on ressort de cette intrusion à Pahokee avec le sentiment que la tendresse, la vitalité, la générosité de ses habitants sont porteurs d’espoir. Et ce n’est pas la moindre qualité de ce documentaire que de nous faire aimer un peu l’Amérique actuelle -ou du moins certains de ses habitants- tout en nous permettant de mieux appréhender ce concept de communauté qui en forme le cœur.

(1) Entretien avec Jérémie Couston, publié le Télérama du 12/12/2019.

DVD édité par ESC éditions

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A propos de Noëlle Gires

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