Milos Forman – “4 Oeuvres de Jeunesse”

Découvrir ou redécouvrir les débuts d’un grand cinéaste est toujours un moment excitant. Surtout lorsqu’il a réalisé ensuite des longs-métrages qui ont marqué leur époque et bouleversé des générations de spectateurs. Vol au-dessus d’un Nid de coucou (1975), Hair (1979), Amadeus (1984) ou même Larry Flint (1996), font partie des très grands films signés Milos Forman que tout le monde a vus, dont tout le monde se souvient, aussi bien pour leur force dramatique que pour le vent de liberté qu’ils insufflent à leurs spectateurs.

Carlotta Films ressort ce mercredi 20 novembre 2019 des versions restaurées des premières œuvres tournées par Milos Forman en République Socialiste Tchécoslovaque, son pays natal, avant qu’il ne soit contraint d’émigrer aux Etats-Unis en novembre 1968. Réalisés entre 1963 et 1965, L’Audition (qui est en réalité la réunion de deux moyens métrages S’il n’y avait pas des guinguettes et Concours), L’As de Pique (1963) et Les Amours d’une Blonde (1965) forment une trilogie en noir et blanc sur la jeunesse tchèque de l’époque.

© Carlotta films

Au regard de ses films postérieurs, ces débuts dans le cinéma sont plutôt déconcertants. A l’époque, Forman est sous influence néo-réaliste. L’Audition frappe par la manière dont les éléments narratifs sont réduits au strict minimum. La caméra suit un ou deux personnages, souvent filmés au milieu d’une foule, qui disparaissent pour réapparaître au milieu d’un autre groupe, héros noyés dans le décor, parmi les autres candidats d’une audition, les autres musiciens d’un orchestre ou perdus au milieu d’autres danseurs. La vie s’agite autour d’eux  comme s’ils appartenaient à des événements filmés pour un reportage d’actualités : répétition d’orchestre pour un festival de musique populaire, course de moto, auditions pour du music-hall… Les figurants jettent parfois un regard gêné vers la caméra et les acteurs professionnels jouent comme des figurants.

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Davantage structurés, L’As de Pique et Les Amours d’une Blonde conservent une ambiance d’improvisation et ces moments suspendus où l’histoire semble menacée de se dissoudre dans une soirée ou une scène du quotidien, avant de renaître ailleurs, puis de s’achever subitement sur le mot KONEC  (FIN en tchèque, mais qui pourrait tout aussi bien vouloir dire Pourrait être continué , pour reprendre la formule sur laquelle Edouard, le héros des Faux Monnayeurs d’André Gide, rêvait de finir son roman.)

Le néo-réalisme de Forman est un trait d’époque. Il résulte de la confluence des partis-pris esthétiques développés par Rossellini au sortir de la seconde Guerre Mondiale et des évolutions technologiques du matériel d’enregistrement : des caméras plus légères, des pellicules plus sensibles facilitent les tournages en décor naturel et en mode reportage, pour filmer la réalité  mieux et moins chère. Forman bénéficie de ce contexte particulier, nourri des premiers films décisifs de la Nouvelle Vague française (A Bout de Souffle, les 400 coups pour citer les plus connus). Affranchi des contraintes techniques des studios et libéré des carcans scénaristiques, il n’a plus besoin  que d’une caméra et de quelques acteurs pour expérimenter les pouvoirs  propres du cinéma.

Enregistrer le réel est le premier de ces pouvoirs. En 2010 à Lyon, lorsqu’il reçut le prix du Festival Lumière pour l’ensemble de son œuvre, Forman expliquait que selon lui, il y avait  un avant et un après Les Frères Lumière, comme il y a un avant et un après Jésus-Christ. En effet, après les Frères Lumière, plus aucune raison de croire au miracle, car s’il advenait, on en aurait une preuve filmée. La boutade du cinéaste en fin de carrière prend un nouveau sens quand on voit ses premiers films, et comment certains plans ont cette capacité de nous révéler le monde, comme si on le voyait pour la première fois. A ses débuts, Forman hérite d’une conception du cinéma comme épiphanie de la réalité. Qu’elle filme des danseurs de twist sur un dancing (L’As de Pique), les mains de deux  filles en gros plan (Les Amours), des pilonnes dans la campagne, les visages inquiets de candidats ou les gestes fous d’un chef d’orchestre (L’Audition), la caméra manifeste son pouvoir : des activités quotidiennes deviennent singulières et des situations banales prennent un tour étrange : la gestuelle d’un chef d’orchestre recèle autant de noblesse que de puissance comique ; le twist se tient sur une corde raide entre agitation hystérique et mimétique (la transe) et danse érotique et libertaire, … La caméra fixe des impressions et enrichit le réel de ses visions. Rien que pour cette mystérieuse alchimie et cette joie à filmer (une main sur une bouteille, un visage, etc… ), L’audition, L’As de Pique ou Les Amours d’une Blonde devraient être vus par tous les apprentis metteurs en scène. Et tant pis si aujourd’hui, nous ne sommes plus habitués à ce genre de narration éclatée dans des anecdotes du réel, car au cinéma, même quand le cerveau décroche, c’est toujours « l’œil qui jouit » pour reprendre le titre d’un livre de Jean-François Rauger.

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Forman découvre aussi la toute-puissance du montage. Ainsi, la simple alternance de deux scènes fabrique d’autres rapports que la simultanéité. Entre des jeunes qui font de la moto et des anciens qui répètent dans un orchestre de musique populaire s’installent des rapports dialectiques que le film résout avec ironie, par le  montage. Pas besoin de grandes interactions dialoguées pour montrer l’ambivalence de certaines situations et sentir le vent de l’histoire ; il suffit de filmer et de raccorder. Le montage fabrique un rythme et le rythme appelle la musique : elle est aussi très importante dans les trois films, en mode diégétique (des fanfares qui jouent, des filles qui chantent, des danseurs qui s’éclatent) ou bien extra-diégétique (venue de nulle part).  Il est probable que son utilisation tous-azimut participe des expérimentations de l’outil cinéma. Quiconque a fait un peu de montage a remarqué comment un morceau de musique métamorphose un repas de famille ou une après-midi à la plage en un moment unique et contribue à en densifier le souvenir. La musique de cirque et la chanson de variété du générique de L’As de Pique transfigurent l’arrivée au travail des employées du supermarché en un cérémonial étrangement joyeux. Forman multiplie les décalages entre musique et image pour voir ce qui en sort, s’appropriant la belle formule de Godard, «montage, mon beau souci ».

La musique n’a pas seulement un pouvoir évocateur ou unificateur, elle historicise les images. Les chansons tchèques sauce «  yéyé », les twists endiablés joués par les orchestres des dancings témoignent de l’influence américaine sur la jeunesse de l’époque. Petr, le héros de L’As de Pique ou Andula, l’héroïne blonde aux multiples amours sont comme tous les jeunes de leur âge ; ils rêvent d’aventures sentimentales, de tours de barque et de soirées dansantes. Bien qu’ils ne portent aucune revendication politique, leurs désirs, leurs attitudes, leurs incapacités et leurs lubies sont symptômes de changements et risques de perturbation d’un ordre social conservateur par définition. Petr s’avère particulièrement mauvais dans son travail de faux-client de supermarché ; mal à l’aise, il est aussi inefficace que ridicule quand il cherche à pincer un éventuel voleur ; ce jeune homme ordinaire et obéissant est un « as de pique », un imbécile gauche et un peu niais. Mais, inapte à la délation, il est aussi un héros dans une société communiste où les libertés sont surveillées et la suspicion généralisée. De son côté, la blonde Andula, héroïne pleine d’amour(s), se sent peu d’affinités avec les oies sauvages, les seuls animaux capables comme les hommes de vivre en couple toute leur vie ; elle s’intéresse davantage aux innombrables autres espèces qui se rencontrent et s’accouplent seulement en période de rut, avant que chacun ne reprenne sa liberté. Ses connaissances éthologiques et ses histoires d’amour la rendent imperméables aux leçons de morale dispensées par la directrice du foyer où elle loge, sur « l’honneur des jeunes filles et la nécessité du mariage ». Sa liberté annonce la révolution sexuelle et son désir l’arme, sans avoir l’air d’y toucher, pour faire exploser le conservatisme moral que partagent à l’époque les sociétés communistes à l’Est et les sociétés bourgeoises à l’Ouest.

Ces œuvres de jeunesse de Milos Forman sont à voir pour leur beauté et aussi parce qu’elles sont aujourd’hui définitivement inimitables : on ne filme plus  en 16 mm noir et blanc et l’esprit néoréaliste qui les habite est impossible dès lors qu’il est interdit de filmer une rue sans avoir le droit à l’image par autorisation écrite de tous les passants. Pour une certaine idée du cinéma c’est bien dommage.

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A propos de Guillaume GOUJET

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