“Gore et Violence” (collection Darkness- censure et cinéma)

Tous les amateurs de cinéma fantastique et horrifique connaissent (au moins de nom) Darkness, fanzine de haute tenue fondé et dirigé de main de maître depuis 1986 par Christophe Triollet et qui a fêté dignement ses trente ans il y a peu avec son 17ème numéro. La particularité de ce magazine, du moins depuis sa « résurrection » en 2010 après près de 20 ans de pause, c’est sa ligne éditoriale originale par rapport à la majorité des fanzines consacrés au cinéma « bis ». Plutôt que de nous offrir une énième analyse détaillée de Cannibal Holocaust ou un dossier de plus sur Dario Argento, Christophe Triollet et ses collaborateurs ont choisi d’aborder le cinéma fantastique sous l’angle de la censure[1] sous toutes ses formes.

Aujourd’hui, les éditions LettMotif ont la judicieuse idée de regrouper ces textes et de nous proposer des regroupements thématiques. Avant un volume alléchant consacré au « sexe et déviances » (un sujet hautement brûlant qui a toujours titillé les apôtres d’Anastasie), c’est au gore et à la violence qu’est dédié ce premier ouvrage. Dans la mesure où les deux tiers du livre sont constitués par la réédition des textes d’un numéro de Darkness que j’avais déjà lu (le n°15 de décembre 2014), j’avais un peu peur d’une certaine redite. Pourtant, mes appréhensions ont été vite balayées et c’est avec grand plaisir qu’on (re)découvre un ensemble riche, cohérent et constamment passionnant.

Comme le rappelle Christophe Triollet, la représentation de la violence naît avec le cinéma et s’est toujours heurtée à une volonté des pouvoirs publics de la réguler. Le livre revient en long et en large sur l’évolution de la violence au cinéma, depuis la stylisation des fusillades du western d’antan jusqu’aux exactions gore apparues on le sait chez Hershell Gordon Lewis avant de s’inviter dans un cinéma plus « grand public » (des jets de sang filmés au ralenti dans La Horde sauvage de Peckinpah jusqu’aux films de Tarantino).

Les textes proposés ici cernent parfaitement tous les enjeux de la violence et de sa représentation en les abordant d’un point de vue historique, esthétique voire sociologique avec toujours, en filigrane, cette notion de censure et des possibilités pour le cinéma de transgresser des limites fixées par une société.

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Pour ce qui est du panorama historique, Eric Peretti revient dans un article très fouillé sur l’influence majeure du diptyque de Kurosawa Yojimbo (Le Garde du corps) et Sanjuro sur le « cinéma saignant ». C’est en effet un peu par hasard qu’une fameuse scène de Sanjuro (une exécution qui fait jaillir un geyser de sang) va modifier « à tout jamais la représentation graphique de la violence à l’écran, pérennisant la notion de scène gore ». A travers l’épopée de la compagnie Sushi Typhoon, Sébastien Lecocq nous présente l’un des visages du gore contemporain, entre humour potache et flots d’hémoglobine irréalistes. Yohann Chanoir, quant à lui, s’interroge sur la manière dont certains cinéastes ont recouru au gore pour représenter le Moyen-Âge (Corman, Verhoeven, De Ossorio…) et comment ce passage par l’Histoire leur a permis d’évoquer et critiquer notre présent.

Dans la lignée de l’ouvrage fondateur de Philippe Rouyer sur le cinéma gore, de nombreux textes s’interrogent sur cette « esthétique du sang » et ce que cette violence graphique peut révéler d’une époque et d’une société. A ce titre, les deux textes contradictoires sur le slasher  sont particulièrement exaltants. Lionel Trelis évoque le côté puritain de ce sous-genre très en vogue au début des années 80 en montrant qu’il met en scène une figure contemporaine du croquemitaine venant punir ceux qui ont péché (les étudiants sexués ou consommant des substances illicites). Historiquement, la vogue du slasher pourrait représenter une sorte de contrecoup à l’hédonisme des années 70 et un retour à l’ordre moral.  Florent Christol, quant à lui, prend le contrepied de ces préjugés en essayant de redéfinir le plus précisément possible cette notion assez vague de  slasher  et en lui préférant l’appellation  de « Foolkiller movie ». De manière très persuasive, l’auteur entend démontrer qu’Halloween de John Carpenter (que beaucoup considèrent comme LE film à l’origine de cette mode du slasher) n’est que l’arbre atypique qui masque la forêt. En effet, dans le film de Carpenter, le tueur en série agit sans motifs apparents, ce qui en fait une œuvre atypique puisque le corpus étudié de ces « Foolkiller movie » repose sur un récit de vengeance et que le tueur punit moins des comportements déviants qu’il se substitue à des lois et une justice incapables de protéger les plus faibles : les enfants (la saga Vendredi 13), les nerds (Terror Train) ou, plus généralement, les souffre-douleurs en tout genre.

D’autres auteurs choisissent de s’intéresser à la représentation de la violence dans l’œuvre de certains cinéastes, des plus « classiques » (deux beaux textes pointus signés Fred Bau sur les enjeux du gore chez David Cronenberg et chez Paul Verhoeven) aux plus extrêmes et confidentiels (un texte fascinant de Sébastien Lecocq sur Lucifer Valentine, le héraut du « vomit gore ») en passant par le chouchou des amateurs de charcuterie fine italienne (magnifique texte de Lionel Grenier sur les films de Fulci et leurs démêlés avec la censure).

Gore & violence balaie avec beaucoup de sagacité tous les aspects de la violence au cinéma, y compris les plus extrêmes. Christophe Triollet aborde la question de la légende des snuff movies (ces films où les victimes seraient réellement tuées à l’écran) et, en rendant compte du livre essentiel de Pascal Françaix, revient sur le Torture porn. Alan Deprez nous propose un panorama étonnant des liens quasi inexistants entre la pornographie hard et le cinéma horrifique (la « gorenographie ») tandis qu’Albert Montagne nous parle d’un aspect méconnu du classement X : celui attribué à des films « d’incitation à la violence » (on sait que Massacre à la tronçonneuse et Zombie écopèrent de ce label X avant leur libération par Jack Lang en 81).

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Dernier point abordé par l’ouvrage : la dimension « sociologique » de la violence au cinéma. Quelques textes reviennent sur la question de l’influence (notamment sur les jeunes) d’une exposition prolongée aux images violentes et sur le mimétisme que peuvent provoquer certaines œuvres gore. Danger ou catharsis ? Sont évoqués ici les termes d’un débat éternel qui agite aussi bien le cinéma que la télévision (Triollet distingue très bien les différences de classifications existant entre une œuvre projetée en salles et diffusée à la télé), Internet et le jeu vidéo.

Ce qui caractérise l’ensemble des textes de ce recueil, c’est à la fois une rigueur de type universitaire (quand même 88 notes de bas de page pour le texte de 30 pages sur Cronenberg !) qui n’occulte pourtant jamais le plaisir du cinéphile. Même dans les moments les plus théoriques, les auteurs conservent leur passion pour les œuvres analysées et ne sombrent jamais dans la dissertation desséchée destinée à illustrer une thèse.

Cerise sur le gâteau, l’excellent Bernard Joubert nous propose un petit panorama des revues de cinéma interdites par la commission de surveillance en vertu de cette « cochonnerie de loi « sur les publications destinées à la jeunesse » qui a permis aux ministres de l’Intérieur, depuis soixante ans, d’interdire des flopées de livres et de journaux qui n’étaient pas destinés à la jeunesse sous prétexte que la jeunesse aurait pu tomber dessus et en être traumatisée. »

C’est peu dire, donc, que l’ouvrage est indispensable et qu’il ne s’adresse pas uniquement aux friands d’atrocités répandues sur l’écran mais à tous les cinéphiles curieux qui s’interrogent sur la représentation et ses limites.

 

Gore & violence

(sous la direction de Christophe Triollet)

Editions LettMotif

ISBN : 978-2-36716-205-8

Prix : 24€

Sortie en librairie : Juillet 2017

[1] Juriste de formation, Christophe Triollet a publié un ouvrage remarquable sur Le Contrôle cinématographique en France chez L’Harmattan.

A propos de Vincent ROUSSEL

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