C’est peu dire qu’Éric Antoine Lebon ne choisit jamais la facilité lorsqu’il se pique d’écrire ses biographies. Admirateur éperdu de vedettes oubliées, il manifeste une certaine inclination pour le cinéma français populaire des années 30-50, inclinaison qui l’a conduit à des livres consacrés aux comédiennes Annabella et Gisèle Pascal ainsi qu’à un superbe essai sur le réalisateur Léonide Moguy.

L’auteur le confesse lui-même : « Tel un routard en excursion, empruntant les itinéraires bis, il est pourtant si agréable de fureter, flâner, découvrir des sites ignorés des guides touristiques. La curiosité est-elle un vilain défaut ? »

C’est dans cet état d’esprit qu’il entend nous parler de la vie et de la carrière de Tilda Thamar, actrice quasiment oubliée aujourd’hui mais qui fit rêver les adolescents d’après-guerre, y compris Truffaut (« Louis Jouvet est mort. Je suis de ceux que la mort de Tilda Thamar affecterait davantage ! »). Surnommée « la bombe atomique » ou encore la « Marilyn des pampas », la star d’origine argentine aura sans doute juste manqué une rencontre avec un grand cinéaste qui aurait permis qu’elle ne s’efface pas des mémoires des cinéphiles. Car de Raoul André à Jacques Daroy (dont Pécas fut l’assistant) en passant par Maurice Cam, Jean Stelli ou Pierre Gaspard-Huit, on ne peut pas dire que Tilda Thamar ait tourné dans des œuvres mémorables. Il faudrait sans doute redécouvrir La Caraque blonde tournée par l’une des rares femmes cinéastes de l’après-guerre (Jacqueline Audry), mais le reste semble inévitablement voué aux oubliettes du septième art.

Mais cette absence d’œuvres marquantes ne constitue pas un obstacle pour Éric Antoine Lebon dont le talent de biographe tient à sa manière de combiner rigueur, érudition et une approche personnelle, presque intime, de son sujet. Avec Tilda Thamar : la bombe atomique argentine, il se met davantage en scène, évoquant aussi bien le jeune spectateur qu’il fut que le chercheur arpentant bibliothèques et cinémathèques afin de reconstituer le puzzle d’une existence. Cela nous vaut des passages assez amusants où l’auteur craint d’être surpris en train de consulter des revues coquines des années 40-50 (du style Paris-Hollywood ou Paris Froufrou) ou une revue homosexuelle des années 70 dont « les clichés sont plus osés que ceux de Paris Froufrou », et à qui Tilda Thamar accorda un long entretien. L’auteur a également rencontré de nombreux témoins, dont les propos témoignent de la personnalité contradictoire de la vedette. Mais le biographe sait garder une certaine réserve et ne pas verser dans la révélation scabreuse ou le sous-entendu racoleur. S’il ne rechigne pas à conter les frasques mondaines de la comédienne, il sait aussi dépasser l’anecdote pour brosser avec tact et finesse son portrait.

L’essai appréhende bien les diverses facettes de Tilda Thamar, à la fois vedette sans véritable « œuvre » mais sachant toujours se mettre en scène de manière habile. Alors qu’elle n’a tenu que des rôles secondaires en Argentine, elle parvient à faire une tournée triomphale en France, exhibant des tenues luxueuses et se montrant à toutes les soirées huppées. Avant que le terme existe, elle fut une reine du « buzz », capable d’inventer pour les journalistes une fausse maternité ou de s’afficher aux bras de ses prétendants. Mais Lebon montre également qu’elle eut d’autres cordes à son arc : peinture, céramique, scénarios, poésie. En 1972, après avoir réalisé quelques courts métrages, elle signe L’Appel, son unique long-métrage.

Il revient également sur la vie sentimentale de l’actrice qui épouse d’abord un comte venu d’Albanie (le comte Iliaz Toptani) avant de se marier au peintre Alejo Vidal-Quadras avec qui elle entretiendra une relation orageuse, n’hésitant pas à aller voir ailleurs mais endossant également le rôle de chaperon pour lancer la carrière de son mari. Tilda la scandaleuse a décidément eu une trajectoire hors-normes et singulière. Rivale d’Eva Peron, elle tente sa chance en France et en Europe. Elle s’attire les grâces de certains « grands » de ce monde (le Shah d’Iran, par exemple, mais aussi Dali, Bourvil, Picasso…) et devient la protégée d’un certain Paul Ricard, bien connu pour la boisson anisée à laquelle il donna son nom.

A travers ces multiples facettes, Éric Antoine Lebon tente de cerner la personnalité de Tilda Thamar, entre coups d’éclat et incapacité à dépasser son rôle de femme fatale dans des petits films du « samedi soir » qui firent la joie des cinémas de quartiers. Vamp à la chevelure blonde platine, elle fut la « femme objet » par excellence tout en affirmant constamment la souveraineté de ses désirs (vieillissante, elle n’hésitera pas à prendre des amants qui auraient pu être ses fils). A l’image de ses toiles, à la fois fantasques, colorées, elle oscille constamment entre une jolie fantaisie naïve et le kitsch. Lebon a le mérite de ne jamais prendre de haut cette femme. Sans surestimer ses mérites (ses qualités de comédienne sont souvent interrogées, les films qu’elle a tournés régulièrement qualifiés de « navets »…), il parvient à nous offrir un beau portrait contrasté et émouvant d’une femme complexe et touchante. Il parvient aussi à restituer l’image d’un cinéma disparu, un cinéma populaire sans prétention, avide d’offrir au public quelques frissons et de jolies pépées aux tenues suggestives. Tilda Thamar est l’archétype de ce type de vedettes, caricature de la pin-up et de la vamp, dans la lignée d’une Rita Hayworth (toutes proportions gardées). Sur un tournage, elle croisera Brigitte Bardot dont le naturel, la beauté et le style de jeu allaient mettre un terme définitif aux « femmes fatales » d’antan.

Tilda Thamar avait comme principale ambition de faire rêver. Et Éric Antoine Lebon parvient, avec ce livre, à nous offrir quelques bribes de ces rêves à jamais engloutis…

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Tilda Thamar : la bombe atomique argentine (2025) d’Éric Antoine Lebon

Éditions L’Harmattan, 2025

Collection : Cinéma(s)

ISBN : 978-2-336-57860-6

261 page, illustrations. 28€

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A propos de Vincent ROUSSEL

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