Passé par le théâtre, le dessin et le cinéma au fur et à mesure de ses études, Mike Leigh s’est d’abord imposé sur les planches. Au cours des années 60, il collabore aussi bien avec des troupes expérimentales que la prestigieuse Royal Shakespeare Company. Dès 1971, il signe son premier long-métrage, Bleak Moments, adapté de l’une de ses pièces, et remporte le Léopard d’or du Festival de Locarno ainsi que le Grand Prix du meilleur film à Chicago. Ce succès critique, s’il ne suffit pas à le révéler auprès du grand public, lui permet néanmoins de se faire un nom. Il apparaît comme l’un des nouveaux visages du cinéma britannique, dans le sillage d’un certain Ken Loach qui débute sur la même période. Leigh attendra dix-sept ans avant de revenir au grand écran. Durant ce laps de temps, il s’illustre au théâtre et à la télévision où il signe de nombreux téléfilms. C’est High Hopes en 1988 qui marque son retour dans les salles obscures. Initialement produit pour le petit écran, il obtient le Prix FIPRESCI de la Mostra de Venise. En 1990, sa troisième réalisation, Life is Sweet, marque sa première collaboration avec plusieurs figures qui deviendront importantes dans son cinéma : Jim Broadbent, Timothy Spall, Claire Skinner ou encore un certain David Thewlis. Ce dernier, qui joue l’amant de Nicola (Jane Horrocks), ne manqua pas de se dire déçu par l’importance de son rôle. Le réalisateur lui promit que la prochaine fois qu’il ferait appel à lui, ce serait pour une partition plus conséquente. L’acteur ne sera pas déçu. La reconnaissance critique se confirme avec Life is Sweet, qui conforte encore le statut de son auteur mais ne lui permet toujours pas de rencontrer le succès véritable au-delà des frontières britanniques.

© Potemkine
Jusque-là plutôt identifié sur des comédies dramatiques, Mike Leigh opère un virage en direction de la comédie noire et grinçante avec son quatrième film, Naked. L’histoire de Johnny (David Thewlis), un homme qui vit dans un total rejet de la société. Après avoir volé une voiture, il rejoint Londres pour habiter quelque temps chez son ex-petite amie Louise (Lesley Sharp). Vagabond flamboyant et cynique, charmant et violent, il va déambuler plusieurs nuits dans les rues de la capitale. Itinéraire d’un antihéros né d’improvisations de David Thewlis et développé sur une longue période aux côtés du metteur en scène, Johnny s’inspire de travaux antérieurs et d’une figure similaire explorée précédemment au théâtre par les deux hommes. Doublement primé au Festival de Cannes, Prix de la mise en scène pour Mike Leigh et Prix d’interprétation masculine pour David Thewlis : il fait l’effet d’une bombe. C’est l’œuvre de la reconnaissance définitive pour son auteur et la révélation d’un comédien d’exception. Témoignage brûlant d’une période troublée (l’Angleterre de l’après-Thatcher), cette quatrième réalisation revient dans les salles françaises trois décennies après sa sortie initiale. Le climat politique britannique est aujourd’hui différent, mais potentiellement tout aussi dérangeant. Le Brexit est venu raviver des fractures sociales et identitaires profondes, redonnant à Naked une résonance inattendue, comme si le film continuait de dialoguer avec un pays incapable de panser ses plaies. Cette ressortie portée par Potemkine s’appuie sur une copie restaurée approuvée par le cinéaste et effectuée sous la supervision du directeur de la photographie Dick Pope.

© Potemkine
» Mes sentiments à l’égard de Naked sont aussi ambivalents que ceux que j’éprouve pour notre monde chaotique de la fin du XXe siècle, et probablement aussi ambivalents que le film lui-même, qui, je l’espère, est aussi drôle que triste, aussi beau que laid, aussi compatissant que répugnant, et aussi responsable qu’anarchique. Mais je ne veux vraiment pas pontifier sur ce film. Je préfère le laisser parler de lui-même. » Mike Leigh
Une caméra tremblante avance comme si c’était le cinéaste lui-même qui était en mouvement. On pénètre dans une rue sombre de Manchester, il fait nuit et deux silhouettes sont visibles au loin. L’objectif se rapproche frénétiquement dans une pulsion voyeuriste. Une femme se débat tandis qu’un homme la viole. La mise en scène épouse la brutalité de la scène jusque dans son montage croisant prises de vues distantes et plans rapprochés. Sans prévenir ni contextualiser, Mike Leigh nous immerge instantanément dans les tréfonds de la noirceur humaine avec cette introduction sauvage et traumatisante. La pureté de l’image (accentuée par la beauté de la copie restaurée) tranche avec le caractère crapoteux de la situation. S’ensuit bientôt une course en avant, une fuite rendue possible par le vol d’une voiture. En quelques secondes seulement, le chaos explose de toute part à la figure du spectateur. Coupable de plusieurs méfaits, ce sinistre inconnu, qui sera le protagoniste du récit, est contraint à l’exil s’il ne veut pas y laisser sa peau. À la violence brute de ces premières minutes, succède un générique paradoxalement lyrique et étrangement apaisant. Il n’empêche que les premiers plans de Naked ont quelque chose d’indélébile, d’ineffable. Ce personnage, dont nous sommes les témoins passifs, intronisé par la violence crue de ses actes, inspire dès lors crainte, danger et incertitude, pour les autres mais aussi pour lui. Le jour se lève alors qu’il arrive à son point de chute : Londres. Celui qui se définit comme un « sagouin » auprès de Sophie (Katrin Cartlidge), l’amie de son ex-petite copine Louise chez qui il est venu trouver refuge, révèle dès lors une autre facette. Figure romantico-masochiste, lettrée, provocatrice et foncièrement dépressive, il apparaît malgré tout dans un visage humain. Dans le même temps, Jeremy/Sebastian, son « double » privilégié est introduit et contribue à déplacer le curseur de la détestation. Cet antagoniste se sert de sa richesse et de son pouvoir pour dominer, malmener et violenter la gent féminine. En comparaison, Johnny n’est qu’un pauvre laissé-pour-compte, un homme nihiliste et désespéré, qui s’accroche à l’existence tout en détruisant ou abimant celles et ceux qui croisent sa route. La présence de ce faux jumeau inversé contribue à modifier et amplifier le propos : ce n’est plus un mal isolé que dépeint Leigh, mais un abîme profond et systémique.

© Potemkine
L’ouverture nocturne brutale et ses airs de Taxi Driver britannique, laisse place à un film d’acteurs et de personnages. Les joutes verbales partiellement improvisées s’entrechoquent dans un mélange de violence et d’inconséquence. Pour autant, évoquer un virage vers le cinéma en appartement serait inexact. À l’image de Johnny, Naked semble constamment sur la brèche, prêt à exploser, à se laisser absorber par le bruit et la fureur de son antihéros. Mike Leigh entrecoupe son errance de séquences mettant en scène son double. La manière de relier les deux individualités telles les deux faces d’une même pièce introduit un discours apocalyptique sur une société britannique inégalitaire et privée de boussoles. Les puissants n’ont plus de morale, déshumanisés et cyniques (Jeremy pourrait être une sorte de Patrick Bateman anglais). Les plus démunis n’ont plus rien, si ce n’est leur rage de survivre. Johnny a abdiqué, le réconfort passager qu’il peut trouver dans les bras de Sophie ne laisse pas émerger de sentiments véritables, comme s’il était déjà partiellement mort et que les actes terrifiants auxquels il peut s’adonner répondaient à d’incontrôlables pulsions de vies torturées. Comment cet être détestable peut-il être aimé et s’attirer les faveurs de jeunes femmes en détresse ? C’est l’une des questions qu’il est légitime de se poser, mais dans un pays où plus personne ne se regarde, ne s’intéresse à son prochain, les attentions viles et mesquines de Johnny constituent une forme de réconfort. Sophie, jeune femme perdue et à la dérive, qui tombe immédiatement sous son charme paradoxal, en est l’illustration. En découle, une poésie passagère aux accents mortifères où le bonheur ne peut être qu’illusoire et sans lendemain. Vulnérable et perdue, Sophie est en proie à des dépendances toxiques, Johnny vient s’ajouter à celles-ci. D’ailleurs, dès lors qu’elle lui dévoile ses sentiments amoureux, il la rejette avec cruauté pour fuir son « logement » et reprendre son vagabondage. L’incarnation sensible et vive de Katrin Cartlidge (la future Claire Dolan de Lodge Kerrigan) ajoute une authenticité déchirante à ce personnage et à cette relation mort-née.

© Potemkine
Dans sa déambulation sans but au cœur d’une capitale anglaise nocturne (« les boyaux de Londres »), le protagoniste avance à corps perdu jusqu’à l’épuisement au gré de rencontres imprévisibles (un jeune couple, un veilleur de nuit dans un hôtel de luxe,…). Il se mue en prophète supplicié qui met à nu (le titre prend pleinement son sens) les contradictions et l’absurdité d’un pays et d’un monde dont il prédit la fin imminente. Miroir cruel et inconscient d’une nation à l’agonie, il expose brutalement chacun et chacune à ses propres limites tout en les laissant démunis face à sa verve éclatante et possédée. Sa violence est désormais essentiellement verbale, l’apocalypse n’est plus seulement un climat latent ou une suggestion : elle brûle sur ses lèvres. Johnny sonde son prochain à travers une lecture ironique de la Bible. La parole religieuse et ses adeptes deviennent, sous son regard, les symptômes d’existences en phase terminale. Pour autant, les vérités qu’il délivre moins par altruisme que par un goût exacerbé de la provocation dévoilent une autre réalité : ses propres failles et impuissances. Le personnage parle mais n’agit jamais, détruit mais ne construit pas. Il avance sans finalité, incapable de réellement s’arrêter et de se regarder. L’autre lui permet de perpétuellement détourner un regard qu’il ne peut poser sur sa propre silhouette. Il s’exprime principalement dans la nuit et l’obscurité, comme s’il devait contenir sa noirceur le jour (une temporalité le plus souvent expédiée en ellipses ou confinée dans des intérieurs). Il a besoin d’autrui car il n’est rien seul, ce constat renverse partiellement la portée de ses actes qui traduisent une détestation absolue de lui-même telle une explication rationnelle et rassurante. Pour autant, cette interprétation est celle du spectateur et non une révélation que fait le personnage. Il n’y a ni catharsis ni salut dans Naked. L’auscultation d’une société fragmentée, avec les fossés béants entre les individus, se manifeste à travers des jeux de miroir et des effets de dédoublements, dont Johnny est le reflet le plus visible et le plus perturbant. La scène inaugurale trouve son écho dans un passage à tabac ultérieur, tandis que les mouvements de caméra initiaux auront graphiquement leur réponse en conclusion. Mike Leigh crée l’impression d’une boucle oppressante à la fois temporellement définie et sans issue. Ce dernier opère moins la réinvention de son cinéma que son avènement par la radicalisation de son approche et de ses dispositifs.

© Potemkine
Le cinéaste construit ses films en étroite collaboration avec ses acteurs, dans une logique de troupe héritée du théâtre. L’improvisation préalable étoffe l’écriture, l’authenticité des dialogues et la construction des personnages. Ici, son approche naturaliste trouve un nouveau terrain de jeu. La cruauté de son travail couplée à la crudité des images lui permet de gagner en frontalité, réduisant la distance entre l’écran et le spectateur, brutalisé à dessein dans une œuvre éreintante et captivante, qui se refuse à toute facilité ou concession. Leigh ne désigne pas de coupable, tout au mieux il suggère entre les lignes. S’il n’est pas plus question pour lui de développer un discours militant susceptible de perdre en vigueur dans le temps, il se fait l’observateur d’individualités abandonnées (ou à l’abandon) dans un geste éminemment politique. Il se distingue ainsi d’un Ken Loach, avec lequel il partage néanmoins un intérêt pour les classes sociales fragilisées. Dans un écosystème art et essai britannique dominé par l’auteur de Kes et Stephen Frears, il trace une autre voie, peut-être plus retorse. En plus de deux heures, il n’a de cesse de renverser les idées reçues et déstabiliser le visionnage. D’une joute verbale tendue à une agression, le bourreau devient martyr (et inversement), dans un anti manichéisme vertigineux, où la complexité humaine est disséquée par l’exacerbation de ses expressions les plus troublées. Nous avons volontairement gardé le meilleur pour la fin, il est impossible de ne pas revenir sur la performance inouïe de David Thewlis. Révélation majeure, l’acteur fait corps avec son personnage dans une prestation jusqu’au-boutiste, fragile et explosive. Sa diction virtuose, sa silhouette frêle et ses gestes imprévisibles rendent Johnny aussi terrifiant que fascinant, et en fin de compte terriblement humain. Avec lui, Mike Leigh revitalise un imaginaire britannique à l’aube de sa résurgence avant les arrivées de nouveaux styles et auteurs à l’instar des réalisations de Danny Boyle ou des comédies romantiques de Richard Curtis. Naked est peut-être le chef-d’œuvre absolu du cinéma anglais des années 90.

© Potemkine
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).