Marielle Issartel fait ses premiers pas en tant que monteuse avec RAK, en 1972, réalisé par feu Charles Belmont. Depuis sa mort en 2011, elle n’a de cesse de faire en sorte que l’œuvre de son défunt compagnon ne soit pas oubliée. D’abord acteur puis scénariste et réalisateur, Charles Belmont s’impose comme un cinéaste atypique et engagé, auteur de films aux thématiques fortes : la place du travail dans Pour Clémence, le droit à l’avortement dans Histoires d’A, le combat pour l’indépendance de la Nouvelle Calédonie dans Les Médiateurs du Pacifique et Océanie… Dès son premier court-métrage, il adapte Franz Kafka puis L’Écume des jours de Boris Vian, avant de mettre en scène ses propres scénarios, parfois co-écrits avec sa compagne Marielle Issartel.
Pour faire honneur à sa mémoire, Marielle Issartel organise d’abord des séances-débats au cinéma la Clef, à Paris. Puis, elle se lance dans l’édition DVD des films de son défunt mari en créant son propre label, L’Éclaireur. Océanie est donc le premier film à en bénéficier.

Vous créez donc votre propre société d’édition de DVD’s pour éditer les films de Charles Belmont. Pourquoi et comment vous êtes-vous lancée dans cette aventure et pourquoi avoir choisi Océanie pour commencer ?
À la mort de Charles, je me suis donnée comme mission de faire vivre son œuvre, chose qu’il ne faisait pas parce qu’il était toujours absorbé dans le projet suivant. C’était aussi pour moi une perspective agréable car j’ai travaillé à un voire deux postes de création sur tous ses films et ce fut toujours des moments très enrichissants, revivifiés. J’ai créé d’abord l’association Les Amis de Charles Belmont qui a organisé une rétrospective très suivie au cinéma La Clef en avril 2015 : sept films toujours accompagnés de débats intéressants (que nous publions ou publierons) et souvent de moments festifs. Nous avons aussi édité des publications dont des scénarios de Charles non tournés, et nous avons mille projets. Mais pour éditer des DVD’s, déposer des dossiers au CNC, engager des frais de restauration et d’édition, l’association est trop légère (ce que nous tenons à conserver), il fallait une société. Je me suis donc résolue à la créer, grâce au soutien constant de Francis Lecomte, de Luna Park Films. C’est, comme vous le dites, une aventure car je n’ai pas le goût de l’administratif et de faibles moyens, mais de grandes ambitions : une Collection Charles Belmont de tous ses films, même ceux dont je n’ai pas les droits actuellement. Comme je veux choisir les jaquettes, les suppléments, les sous-titrages, dont le sous-titrage sourds et malentendants, je préfère éditer moi-même. Océanie est le premier titre.
Nous voulions éditer en premier le film le plus connu de Charles dont j’ai les droits : Histoires d’A, que j’ai co-réalisé. J’ai déposé une demande d’aide au CNC pour sa restauration et numérisation. Le service du Patrimoine m’a répondu que c’est un film historique, de patrimoine, qui doit bénéficier d’un retour à l’argentique pour être pérenne. Le devis n’était plus le même et cette décision du CNC, qui m’honore, demandait de nouvelles commissions d’aide et des délais de plusieurs mois. Ça y est, j’ai obtenu récemment une belle subvention et je peux me lancer dans cette restauration qui sera finie au printemps et suivie d’une édition.
Toutefois nous n’avons pas voulu retarder pour autant l’autre projet déposé à la même époque – printemps 2018 – et qui demandait beaucoup moins d’argent : Océanie. Ainsi, nous commençons par le moins connu des films de Charles au lieu du plus connu ! Mais les dieux sont avec nous car en mars s’ouvre une grande exposition au Musée Quai Branly qui s’appelle Océanie et cette résonnance intéresse des musées (dont Branly en premier lieu) et des médiathèques. Eux ce sont les arts plastiques et les objets, nous ce sont les arts vivants.

N’est-ce pas un choix risqué aujourd’hui de se lancer dans l’édition DVD ?
Si, c’est risqué ! J’ai fait des actions judiciaires pour récupérer des droits, je jongle avec peu de moyens, je travaille beaucoup pour rien, il faut que je vende !
Mais si je ne le fais pas, je laisse dormir les films et puis voilà. Je ne compte pas que sur les DVD’s pour faire vivre les films, j’ai réussi à ce que les Médiateurs soient en accès libre alors qu’ils étaient invisibles, mais avoir les films entre les mains, c’est gratifiant. Surtout, c’est joli, c’est sensoriel !

Pourquoi avoir choisi ce nom L’Éclaireur ?
J’ai choisi L’Éclaireur car c’était déjà le nom de la rétrospective à La Clef. Charles a souvent traité, par les moyens artistiques et émotionnels du cinéma, des problématiques qui n’émergeaient pas alors. C’est maintenant que les films de médecine se multiplient, mais RAK avait déjà tout dit en 1971. Pour Clémence est, en 1977, d’après André Gorz, « le premier film d’écologie politique. » Histoires d’A est souvent décrit comme un modèle de cinéma politique, Les Médiateurs du Pacifique engage la réflexion sur une utopie de résolution des conflits… Nous avons écrit en 1999 un scénario de fiction sur une aventure de monnaie complémentaire pour lequel la Région Ile de France (qui soutenait bien les films de Charles) lui a dit que « ce film était un brûlot » et qu’ils ne soutiendraient pas. Maintenant, on en parle, les monnaies se multiplient ! Il y a d’autres scénarios aussi très « anticipateurs » (comme le dit Patrick Viveret) que je vous passe.

Comment s’effectue le travail de recherche et de restauration des copies ? Quels problèmes rencontrez-vous ?
Jusqu’en 2017, je n’avais que les droits d’Océanie, film vidéo, que j’avais fait légèrement restaurer quelques années auparavant. J’avais fait faire un fichier informatique de bonne qualité, donc pas de problème.
Les droits de trois autres films étaient en déshérence. Impossible d’approcher les négatifs ! Nous croyions d’ailleurs celui d’Histoires d’A perdu car lors de son interdiction on l’avait fait voyager sous des faux titres. Un juge m’a accordé les droits de ces films et j’ai pu identifier le lieu des négatifs (le laboratoire Éclair) et lui demander des expertises de l’état des éléments. Il s’agit d’Un Fratricide, un court-métrage, premier film de Charles, expérimental, d’Histoires d’A et de Pour Clémence.
Les autres films appartiennent à Studio Canal, à MK2, à Dovidis, à Pyramide qui les laissent dormir tranquillement (Pyramide a quand même fait un DVD et vendu aux plates-formes VOD).
Le travail de restauration d’Histoires d’A commence. Je vous en dirai plus si des problèmes se posent plus tard.

Il est dit dans les bonus que le film fait suite à Les Médiateurs du Pacifique. Pourquoi avoir fait le choix d’éditer Océanie avant ?
Les Médiateurs du Pacifique est un film assez recherché qui appartient à 100% à MK2, producteur et distributeur. J’ai tout le temps affaire à des gens qui le recherchent, souvent des instituts de médiation, et aussi des gens qui s’intéressent à la Nouvelle-Calédonie. C’est incompréhensible que MK2 n’en fasse rien. Rien en projection, en diffusion, en VOD…
J’ai engagé il y a déjà un moment des pourparlers avec eux pour obtenir les droits d’édition vidéo, mais ils se sont enlisés… Je compte bien revenir, un peu plus en force. (Idem pour L’Écume des Jours avec StudioCanal.)

Le film épouse plus une forme de reportage que celle d’un documentaire. Cette forme est-elle un choix et pourquoi ?
Je ne comprends pas le sens de votre question. Pouvez-vous préciser ? Ce film n’a rien d’un reportage. Charles ne savait pas précisément ce qu’il allait trouver, mais sa volonté et ses choix de tournage étaient très clairs avant son départ. Pour moi, c’est le propre du documentaire : documenter sur les Arts du Pacifique exceptionnellement réunis, et pour ce faire emmener Ariane Mnouchkine qui connait les arts vivants de plusieurs continents, découvre l’Océanie, et peut dialoguer avec les artistes et Marie-Claude Tjibaou.
Sur place, il devait capter très vite ce qui se passait sur le vif, car c’était « one shot » ! Mais sa réflexion préalable sur le type de tournage et ses indications à l’opérateur lui ont permis d’obtenir ce qu’il voulait montrer. C’est pourquoi au Festival international du film documentaire océanien de 2014, un article sur le journal du festival a titré : « Un film d’art sur l’art ».

Vous dites que le montage n’était pas difficile, mais complexe. En quoi ?
La complexité du montage était double : créer une continuité de l’ordre du musical plus que du logique, car il n’y avait pas d’aspect narratif, pas de chronologie, pas de commentaire surplombant. Tout était possible ! Il fallait créer des enchaînements naturels, des alternances, et distiller les séquences parlées parmi les séquences de danses, chants et théâtre, que ce soit chants spontanés, répétitions ou spectacles. Et avec comme matériau de construction la matière même à communiquer aux spectateurs de cinéma : les arts vivants du Pacifique.
L’autre complexité, je l’explique dans le bonus : l’espace/temps des arts rituels n’est pas du tout le même que celui des représentations, qui a un public différent. Et nous devions, nous, recréer pour le cinéma et des publics encore différents des séquences rendant compte de ces arts dans un temps très réduit, et qui s’insèrent dans une continuité sensible, qui créent un rythme prenant. Il fallait donc choisir les séquences à monter, choisir dans ces séquences les moments utiles à monter, et dans quelle durée… Trop long, on perd le rythme du film, trop court, les artistes ne sont pas respectés. Là aussi, tout était possible !
Les choix de caméra permettent cette narration musicale car on entre, sans intrusion, dans les danses.

Quelle place occupe Charles Belmont dans le cinéma français ?
Je ne sais pas du tout, c’est plutôt aux cinéphiles de le dire. Ses films ont été souvent très appréciés à leur sortie, et à la première rétrospective de 1994 à l’Entrepôt. J’ai des dossiers de presse incroyables des plus grands médias prescripteurs ! Mais, maintenant, il est souvent peu connu, les dictionnaires racontent des bêtises recopiées de dico en dico sans vérification. Il n’a jamais fait partie d’un groupe professionnel (un concours d’égo, pensait-il). Et il a eu une longue période sans pouvoir tourner même s’il avait des contrats signés, des comédiens engagés, des décors en construction, des musiques et ballets en écriture… Il a été perdu de vue pendant cette période. Beaucoup de scénarios ont été écrits aussi. Mais son retour avec Les Médiateurs du Pacifique a été marquant. Ce qui est réjouissant, c’est que montrer ses films maintenant, et certains scénarios, enthousiasme les spectateurs et les critiques qui les voient (plutôt des blogueurs, vous imaginez bien).

Quelle est la prochaine étape, quel est le prochain film édité par L’Éclaireur ?
Histoires d’A. Selon la durée de la restauration on pourra l’éditer avant ou après les vacances d’été. L’histoire très particulière de ce film justifiera un livret, peut-être même des kits pour les lycées et les différentes organisations concernées. Ce film n’a cessé de tourner depuis 1974, il a eu un public énorme à l’époque et des projections ont toujours lieu très régulièrement. Mais le matériel est en mauvais état, la restauration est bienvenue ! outre l’édition DVD, les projections en salle continueront et s’amplifieront, d’autant que le sujet est brûlant.

Propos recueillis via courriels en février 2019.

A propos de Thomas Roland

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