L’évolution de l’héroïne chez Dario Argento : quatre noms pour un seul visage (4)

Réalisé en 1984, Phenomena marque un tournant dans la filmographie de Dario Argento en donnant naissance à un type d’héroïne candide et pure confrontée à l’horreur du monde et qui va s’étoffer dans Opera, Trauma et Le Syndrome de Stendhal. Jennifer, Betty, Aura, et Anna constituent les avatars du même personnage qui, à des âges différents, à des phases différentes, dans des épreuves différentes, passe progressivement de la défense de son identité à sa perte. Cette évolution procède sans doute des revirements psychologiques d’un créateur tourmenté quand il fait osciller le sort de l’héroïne de la traversée victorieuse de l’enfer terrestre à sa plongée vertigineuse dans le gouffre de la folie.

4 – L’expérience de la douleur : de l’élévation à la chute.

Ces quelques petites fleurs parvenant encore à pousser sur le fumier attirent les regards les plus fous de ceux qui veulent à tout prix les initier. Elles sont des élues. Dans Phenomena, Opera, Trauma, et Le Syndrome de Stendhal : Argento éprouve ses héroïnes par la souffrance et la perversité : tantôt elles sombrent, tantôt elles sont sauvées.

Tous les films d’Argento prennent la forme d’une initiation au Mal et d’une expérience présente du traumatisme. Trauma et Phenomena présentent deux figures de mères rendues folles par un traumatisme. Opera et Le Syndrome de Stendhal mettent en scène deux psychopathes séquestrant leurs élèves et leur dédiant leurs crimes. Dans les deux cas, ils procèdent à des phénomènes d’initiation (« Tu es comme ta mère » dans Opera, « tu es comme moi » dans Le Syndrome de Stendhal). Ils exposent oralement leur méthode, énumèrent comment ils vont procéder : l’appel à regarder la mort en face pour Betty (« Tu vas bien regarder ! Si tu essaies de fermer les yeux… tu te déchireras les paupières. Donc tu vas être obligée de tout regarder. ») ; la torture et l’humiliation pour Anna (« Je vais te faire l’amour », « je veux voir tes lèvres saigner » etc.). Persuadés de leur bon droit ces passeurs font subir aux héroïnes l’expérience fatale pour les “libérer” en les entraînant avec eux sur le versant du mal. Le meurtrier d’Opera échoue dans sa mission puisqu’il ne la révèle pas à sa pulsion meurtrière mais l’entraîne à la fuite de la réalité pour un monde définitivement naïf et poétique.
Les meurtriers d’Opera et du Syndrome de Stendhal, personnifications sadiennes par excellence sont des violeurs en puissance. Initiateurs et corrupteurs de leurs victimes, ils affichent pour unique but la perte de leur innocence et leur passage du côté du mal. Ils enseignent la douleur : celle qui est infligée à Betty dans Opera quand les aiguilles la blessent, celle d’un viol répété ou des coupures au rasoir que subit Anna, ce qui la conduira à s’automutiler régulièrement, se punissant ainsi de son humiliation de femme violée, de sa fragilité, de son inadaptation au monde.

Chaque héroïne argentesque manifeste une marginalité dont la première fêlure provient du délabrement de sa famille. Monoparentale, celle-ci est d’emblée désunie, marquée par la déception de la carence maternelle : absence, mort, folie ; perversité, criminalité sont les substantifs les mieux à même de définir le mot « mère ». Face à ce paysage désolé le père fait pâle figure : celui de Phenomena est un acteur accaparé, toujours injoignable malgré les appels incessants de sa fille, et dont on ne verra que la photo. Totalement absent de l’intrigue d’Opera, il paraît sympathiquement effacé dans Trauma, avant d’être assassiné quelques minutes plus tard, puis de réapparaître dans les rêves d’Aura, sous la forme d’un être libidineux qui tente de violer sa fille. Enfin, Le Syndrome de Stendhal présente un homme sur le déclin, silencieux, vivant avec les deux frères d’Anna, et ne rompant son mutisme lors d’un repas terriblement pesant, que par un cri de colère accompagné d’un coup de poing sur la table. In fine, la famille laisse des femmes enfants peu enclines probablement – si l’on excepte Jennifer – à devenir mères un jour. Une scène du Syndrome de Stendhal apparaît à ce titre comme tragiquement symbolique : le souvenir de la visite d’Anna enfant au Musée Étrusque est en effet le seul moment où apparaît la présence de la mère, en tant que réminiscence sonore ; la petite fille tend la main vers les statues mortuaires de couples unis avant de tomber inanimée tandis que retentit une voix inquiète appelant son nom.

La présence de l’enfant est une constante dans l’univers du cinéaste ; son regard, aussi vierge que celui de l’animal, expose son innocence à la mettre à l’épreuve de la violence et en faire un voyeur. On se souvient du petit garçon de Profondo Rosso, lorsqu’il ramasse un soir de Noël le couteau ensanglanté qui vient de tuer son père. L’enfant subit un ébranlement décisif de son identité. Betty elle-même a assisté toute jeune, en cachette, aux spectacles pervers de sa mère. La petite fille témoin d’Opera nouvelle petite victime dans une cellule familiale détruite (mère odieuse présentée comme une prostituée), miroir de Betty enfant, est incitée au voyeurisme ; on peut supposer qu’elle assiste cachée aux événements, tapie dans l’ombre en observant, puis se décide à agir, la naissance de la responsabilité impliquant celle de la corruption. C’est encore plus flagrant pour le petit garçon de Trauma : entre peur et fascination, il observe de sa fenêtre le meurtrier rangeant les têtes dans des sacs puis doit l’affronter. En delà de la perversion de l’âge, cette déclinaison enfantine du personnage de James Stewart dans Rear Window en ajoute au trouble et à l’ambiguïté puisqu’après l’observation s’ajoutera la nécessité pour lui du passage à l’acte. Avec l’enfant monstre de Phenomena le trauma maternel s’est symboliquement, matérialisé sous les traits de la difformité.

Regards d’enfants, entre voyeurisme et trauma (“Opera”, “Trauma”, “Le Syndrome de Stendhal”)

Phenomena, Opera, Trauma, et Le Syndrome de Stendhal présentent le portrait en mutation de jeunes femmes à différentes étapes de la vie. Tout d’abord, au sortir de l’enfance, en pleine période de puberté (Jennifer), elle subit ensuite les affres de l’adolescence et les craintes de l’éveil charnel (Aura). Mais son entrée dans l’âge adulte se révèle un fiasco désespérant (Betty et Anna).

Phenomena évoque l’apprentissage de sa différence (étrangeté au groupe et affirmation de son individualité) et par étapes symboliques (contact avec la mort, situation de conflits avec l’autorité et avec ses semblables, construction de l’identité …). Jennifer se situe entre la candeur de l’enfance et la révolte de l’adolescence, avec même l’émergence de la fibre maternelle lorsqu’elle rencontre pour la première fois l’enfant monstre. Aura hérite le plus directement des traits de Jennifer, nettement plus fragilisée cependant et perdue, elle incarne toutes les craintes de l’adolescence à travers la découverte effrayée de la sexualité, la peur du père, et que vient appuyer une vision un peu naïve de l’anorexie.
Opera, partage avec Le Syndrome de Stendhal la conception de la sexualité la plus désespérée et la plus morbide qui soit, et présente les existences sans joie d‘individus qui s’efforcent de trouver le bonheur – par procuration – sans jamais y parvenir. Opera est placé sous le signe de la douleur, de sa jouissance même (le meurtrier espère lui faire connaître le bonheur de la souffrance) et de la douleur du plaisir (elle ne tire nulle satisfaction de ses relations sexuelles). Opera nous plonge d’ailleurs régulièrement dans une atmosphère de fantasmes sado-masochistes, de cordes attachées autour des mains, de rituels de liens, et d’objets tranchants comme outils de plaisirs. Anna et Betty ne connaissent pas l’orgasme, qu’il s’agisse d’un blocage pur et simple dans Opera ou de la répulsion et de la phobie qui résultent du viol dans Le Syndrome de Stendhal. Dans ce dernier, acte charnel rime avec abus sexuel. L’amour adolescente, dans le parc, avec l’étudiant français, bref moment de respiration, se solde par la mort de ce dernier. Anna ne cesse de dire « laisse-moi faire » refusant définitivement à l’homme le droit de domination, ce qui peut se lire comme un effet de substitution dans son désir de dominer la situation à son tour.

Jennifer tachée puis purifiée : derrière l’innocence de l’enfant, le feu qui couve….

La tache sur l’habit blanc est un image récurrente : elle allégorise la perte de virginité, ou plus encore celle de l’innocence. Pour Jennifer ce sera le bain dans la fosse à cadavres en putréfaction, elle seule retrouvant son innocence initiale : elle se purifiera à nouveau dans l’eau, un incendie en arrière-plan, conservant sa pureté tout en ayant grandi ; les vêtements mouillés laissant deviner la nudité, et derrière elle, le feu allumé sur l’eau y ajoutent la dimension érotique d’une jeune fille devenue femme. Dans Opera, la tache sur le chemisier élabore la thématique du viol, appuyée par la marguerite que tient Betty dans sa main. L’héroïne est en quelque sorte déflorée et de ce viol par le « réel » résultera son refuge dans l’irréalité des fleurs. Dans Le Syndrome de Stendhal la tache rouge sur le linge blanc apparaît dès le départ dans la scène d’ouverture. Anna est dès le départ tachée, bafouée, détruite et cette tache réapparaît comme un leitmotiv durant tout le film. Telle la tache de Lady Macbeth, l’auréole rouge ne cesse d’imbiber le tissu (des vêtements, des draps, une nappe) de l’envahir, comme pour signifier une blessure à jamais ouverte.

Betty et Anna : une tache de sang sur un chemisier blanc

Plus ses héroïnes se rapprochent de la démence, plus Argento les présente comme des enfants. Betty se referme et, éternelle petite fille, refuse de grandir, fuyant le monde en rampant dans les herbes. Quand Anna se réfugie dans son lit de petite fille au milieu de ses peluches, elle reflue vers ses premières années, aspirant même à retourner au stade embryonnaire, lorsqu’elle adopte plusieurs fois la position fœtale. Entre l’aspiration à la renaissance – retour au ventre maternel, aux origines, au rien – et le désir de disparaître, la distinction est ténue. Anna dans sa quête incessante d’une identité qu’elle ne trouve nulle part, n’est pas une vraie femme flic. Noyée dans sa folie, elle prend progressivement l’allure d’une petite fille. L’espoir s’effondre au fil des héroïnes. Les jeunes femmes d’Argento ne peuvent être adultes puisque ce sont des éternelles adolescentes plongées dans la cruauté d’un monde qui les broient. En cela le sublime plan final du Syndrome de Stendhal, presque religieux sert de conclusion désespérée à ce cycle en quatre portraits : cette chrysalide qui ne deviendra jamais papillon, que l’on porte comme une enfant, pleurant sa folie et son mal-être, mais enfin protégée.

Retrouvez les différentes parties de ce dossier (première version publiée sur le site Cinétudes)
Partie 1 : Toute puissance du regard : observation et représentation.
Partie 2 : Le monde comme un conte de fées : métamorphoser pour s’évader.
Partie 3 : S’initier à sa différence…

Lire aussi la chronique de Vincent Nicolet à l’occasion de la ressortie d’Opera en Blu-Ray/DVD

 

Crédits photos  – captures écran DVD et Blu-Ray :
Phenomena © Wild Side,
Opera © Anchor Bay
Trauma©Seven7,
Le Syndrome de Stendhal©Aventi
Operation peur©Neo Publishing

 

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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