Le cinéma de Vittorio Salerno n’est ni poli, ni séducteur. Deux ans après l’estomaquant No il caso è felicemente risolto (1973), Fango bollente offre une vision de l’espèce humaine en continuité avec le précédent, qui feignait déjà d’illustrer le genre pour mieux lui échapper. La teneur symbolique du titre en dit beaucoup sur l’air vicié que dégage Fango bollente « fange » ou « boue chaude » résumant parfaitement cette idée de marécage spirituel et social d’une époque qui génère ses propres monstres. Cette histoire d’un trio infernal sévissant dans Turin en tuant au hasard ceux qui se mettent sur leur passage présenterait tous les archétypes d’un banal poliziesco comme l’affectionnait Umberto Lenzi, à l’instar de La Rançon de la peur avec son Tomás Milián survolté, kidnappeur sadique et violeur. Mais les apprentis assassins de Salerno ne sont donc pas issus de basses couches populaires, juste des jeunes gens de bonne famille, propres sur eux, des garçons plein d’avenir. La normalité. L’avenir. L’apparence est bien trompeuse. Car se lisent dans les yeux de ces antihéros la rancœur, l’humiliation d’être dirigés par des supérieurs, d’être des pions dans les rouages de la consommation. Dans ce désir d’enrayer le mécanisme, leurs actes s’apparentent plus à du terrorisme qu’à un crime isolé. Salerno n’est pas un cinéaste racoleur et opportuniste : en faisant écho à un genre qui comme les vigilante aux USA parlaient à la majorité silencieuse, par définition réactionnaire, il invente en quelque sorte le poliziesco de gauche. En plein dans les années de plomb, alors que l’Italie vit au rythme des actes terroristes, des attentats et de la corruption, Salerno ne répond pas par un « La Police a les mains liées, donnons leur plus de pouvoir », mais par le portrait d’une société contaminée, sclérosée, sur la voie de la déshumanisation. Par ce décor de l’entreprise d’analyse informatique où travaillent les héros, la vision de l’évolution des techniques numériques trahit la peur d’un progrès qui finirait par gérer l’humain comme des algorithmes. Certes dans son approche du contemporain et sa noirceur glaçante, on pourrait trouver que Salerno pousse parfois le bouchon un peu loin. Mais son cinéma rugueux résonne comme un cri de colère : l’essentiel – le subversif – se joue toujours dans les détails insignifiants. Au détour d’un dialogue, l’inspecteur mentionne que « comme d’habitude » ce sont les immigrés qui ont volé une voiture avant qu’Ovidio ne lui réponde que la police italienne est vraiment « la plus efficace » qui soit. Une courte séquence nous montre aussi le joli intérieur bourgeois dans lequel vit l’un des jeunes criminels, avec sa maman, tandis que les voisins du dessus s’insultent, et que le bruit d’un objet rebondissant sur le parquet vient interroger l’ouïe et troubler ce silence, ce bonheur cossu.

Aidé à l’écriture par le génial et fidèle Ernesto Gastaldi, Salerno devient entomologiste, scrutant la nature de l’acte et le terrain de sa gestation. La scène matrice mettant en scène des souris séparées par une vitre qui s’entre-tuent dès qu’on la retire constitue la parfaite allégorie de la condition humaine. Ici, le moindre signe d’autorité, ou l’approche d’un individu qui les menace ou leur tient tête lance la mécanique du désir de nuire. Quelqu’un s’interpose ? il signe son arrêt de mort. Jusqu’à ce que le crime et le viol deviennent une fin en soi sans autre déclencheur que le désir. Un peu comme dans Orange Mécanique dont les similitudes sont frappantes, le trio a son Alex, son meneur : Ovidio. Pour l’incarner Joe Dallessandro, absolument fascinant, ne laisse passer aucune expression exagérée, presque impassible dans sa violence, très loin des délires exacerbés d’un Malcolm Mc Dowell ou des Chiens enragés de Mario Bava, auxquels on pense forcément. A l’opposé du concept de crime prémédité, il s’agit par définition de l’acte gratuit, dans l’improvisation, « l’inspiration du moment » comme l’affirme Ovidio. Telle une étrange maladie, Le trio semble amputé du concept d’empathie.

Le respect de toute vie y est annihilé. Le personnage d’Ovidio exprime une haine sociale face à une humanité dirigée par des patrons auxquels il répond par une rébellion dans le chaos et le cynisme du Mal. Cette gratuité caractérise une philosophie du nihilisme, qui transparaît dans ce jeu de chat et de souris entre l’inspecteur et Ovidio. Ce dernier y exprime une métaphysique du vide où le constat du rien mène inévitablement à la nécessité de la destruction. Ovidio se complaît dans l’observation de l’espèce, passant du test des souris à celui du public d’un stade lorsqu’il déclenche une émeute poussant les gens à s’entre-tuer, appuyant ainsi la légitimité de son raisonnement. Le héros observe, teste, et détruit les spécimens sans état d’âme. Lorsqu’Ovidio montre à l’inspecteur les messages qu’il a programmés en cas d’erreur et c’est « allez-vous faire enculer » qui s’affiche. Aussi effroyable soit-elle, cette politique du néant sonne presque comme un engagement, l’ultime défi au monde. Aussi absurde soit-il, le concept de gratuité comme réponse à l’iniquité universelle donne un sens à une conduite en parfaite osmose avec le spectacle de la modernité et le règne de l’instinct. Il y a du Elio Petri dans ce regard absurde porté sur le monde, mais qui aurait perdu son ironie et abandonné tout espoir en une lutte des classes.

Tandis que le rock progressif de Franco Campanino lorgnant vers le hard rock ajoute de la frénésie à l’ensemble, la photo de Giulio Albonico (qui travailla notamment avec Nelo Risi, Liliana Cavani et Dussio Tessari) plonge le film dans un réalisme froid, un Turin de la grisaille et de la déprime, qui rappelle combien le cinéma de Salerno a des accointances avec celui de Giorgio Scerbanenco et ses inspecteurs blasés, errant dans leur enquête comme sur le chemin de leur désenchantement. Pourtant la poésie émerge parfois du laid, une beauté du vide, comme lors de cette superbe séquence où l’inspecteur se rend dans le stade désert portant encore les stigmates du massacre de la veille : le décor encore imprégné de l’humain. Ce tableau de l’après chaos résonne chez Salerno comme une funeste vision de l’avenir : papiers épars, taches de sang et silence de mort. Fango bollente nous donne une certaine idée du vertige de l’abîme.

Comme toujours chez Camera Obscura une copie restaurée au top, nettoyée, rendant parfaitement service à la photo réaliste un peu terne et à son grain. La qualité est encore plus présente lors des scènes nocturnes, révélant la subtilité esthétique du film. Pour ce qui est des suppléments, l’éditeur nous propose tout d’abord, un entretien avec le regretté Vittorio Salerno, tout aussi intéressant que celui proposé sur No il caso è felicemente risolto. Il y évoque notamment sa carrière au sein d’un groupe de cinéastes « …. », comme un mini mouvement à lui tout seul. Il révèle combien son inspiration – et la dimension politique de son œuvre – révélait les craintes de son époque, et présageait notamment de ce qu’est devenue la société dans sa victoire du matérialisme, et son apogée d’une violence banalisée. Il est notamment drôle de le voir s’exprimer sur la scène du match de foot, puisqu’il avoue qu’il exècre ce sport et qu’il lui semblait symboliquement fort (et jouissif) de métamorphoser dans son film une scène de liesse collective en massacre. Lorsque la délicieuse Martine Brochard parle de Fango bollente, elle évoque plus la dimension subversive du film, le pauvre sort de son personnage, et la sympathie pour Salerno que les rapports avec Dallessandro qu’elle n’a pas l’air d’avoir trouvé particulièrement chaleureux. L’entretien avec Joe Dallessandro est également très intéressant. Il revient sur l’ensemble de sa carrière, de son rôle de cowboy dans « .. » à sa nature d’égérie transgenre chez Morrissey/Warhol. Il est plus prolifique concernant l’expérience des tournages – et la barrière du langage en Italie – que sur le regard porté sur les films eux-mêmes. Enfin , Camera Obscura propose à nouveau un commentaire audio (que nous ne pourrons pas juger puisqu’il est en allemand) de Pelle Felsch and Christian Keßler, ainsi qu’un livret en bilingue allemand/anglais qui présente une convaincante analyse du film par Robert Zion, avec notamment un recadrage historique pertinent, et une comparaison avec d’autres polizieschi.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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