Dario Argento – « Quatre mouches de velours gris »

Sorti chez Wild Side en Blu-Ray en 2012, Quatre mouches de velours gris se refait une petite santé avec une nouvelle restauration 4k absolument splendide. L’étalonnage des couleurs supervisé par Luciano Tovoli (qui n’est pas le chef opérateur en l’occurrence) invite le spectateur à redécouvrir ce film longtemps invisible, l’un des plus méconnus de son auteur. Clôturant une trilogie animalière après L’Oiseau au plumage de cristal et Le Chat à neuf queues, Quatre mouches de velours gris, tourné en 1971, peut s’envisager, dans une approche un peu schématique, comme un giallo cérébral et ludique préfigurant les expérimentations narratives et visuelles à venir dans Les Frissons de l’angoisse.  Il fait office d’œuvre de transition, un œil dans le rétroviseur et un autre vers l’avenir, d’où le caractère hybride, insaisissable par ces changements de tons et de registres constants du métrage, qui se cherche constamment, parfois au détriment de la clarté du récit. Dès le générique, véritable tour de force technique, la virtuosité légendaire du cinéaste explose à l’écran, quitte à virer à l’épate, déflagration d’effets tape-à-l’œil moins gratuits que prévus. La forme – qui anticipe les vidéo-clips des années 80– est raccord avec ce qui nous est montré : la répétition d’un groupe de rock aux inclinaisons progressives, usant des gimmicks sonores de l’époque, notamment une rythmique très élaborée, à travers la présentation du héros, Tobias, batteur du groupe. Son maniement agile des baguettes alterne avec les battements du cœur au sein d’un montage brillant, déconstruisant également l’espace temporel, reprenant des motifs du cinéma d’Alain Resnais. Le tempo métronomique, allié à une série de plans savamment composés (dont un plan en vue subjective à l’intérieur d’une guitare), impose Dario Argento comme un grand plasticien de son époque.  Cette introduction qui se clôt ironiquement par un insecte écrasé par des cymbales n’est qu’un avant-gout excitant du traitement novateur infligé à l’univers du film noir. Dario Argento et son co-scénariste Luigi Cozzi ont imaginé une intrigue retorse qui détourne les codes du thriller classique à la manière d’un Fredric Brown, qui rappelons le est la source d’inspiration pour L’Oiseau au plumage de cristal, adaptation officieuse de La belle et la bête.

L'image manquante - Le journal cinéma du Dr Orlof

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Roberto Tobias est suivi depuis plusieurs jours par un homme mystérieux. Il décide de le mettre à découvert. Lorsqu’il finit par l’intercepter, il le tue accidentellement pendant qu’un inconnu masqué le prend en photo, l’arme du crime à la main. Ensuite, il reçoit des lettres de menace, de harcèlement, sans pour autant être victime d’un chantage financier. Afin d’en savoir plus sur ce qui se trame, il décide d’engager, sur les conseils d’un ami, un détective privé. Paranoïa ou machination ? Pendant une bonne heure, Dario Argento joue habilement avec nos nerfs, laissant planer le doute sur la psychologie du protagoniste principal, assez hermétique au monde environnant, et sur la véracité des situations exposées.  Le scénario, volontairement nébuleux, proche du cauchemar éveillé, déroute par ses absences de repères, ses fuites incongrues vers l’illogisme, transfiguré par une mise en scène quasi expressionniste. Pour jouir pleinement de ce cinéma total, car la jouissance est indissociable des tropes argentien, il est conseillé de ne pas rechercher un récit cartésien, une logique liée à des représentations normatives, mais d’accepter l’inquiétante étrangeté d’un monde où tout peut basculer d’un plan à l’autre. À l’image de l’extraordinaire séquence dans le jardin public, qui sera partiellement reprise dans Ténèbres dans un environnement urbain. En deux trois enchaînements, par un subtil découpage, le film chavire du côté l’irrationnel. Le personnage assis sur un banc, attendant la venue du « meurtrier » se retrouve piégé par le vacillement de ses repères temporaux, passant en un éclair, d’un endroit ensoleillé, presque guilleret, avec des enfants qui jouent et un couple qui s’embrasse, à un lieu hostile plongé dans la pénombre.  Dario Argento parvient à travers ce genre de séquences audacieuses à immerger le spectateur à l’intérieur d’un univers où les règles de la structure diégétique classique volent en éclat, créant ainsi un profond malaise. Pour une simple raison : il nous est impossible d’anticiper les évènements.

4 Mouches de Velours Gris (Je vais faire de ta vie un enfer !) - Cinéma Choc

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L’épure et la démesure visuelles cohabitent au sein d’un même film qui pourrait marquer la rencontre improbable entre Michael Powell et Michelangelo Antonioni. Les ruelles désertes, le théâtre fantomatique avec ses rideaux rouges ou encore l’architecture labyrinthique de l’appartement de Tobias sont autant d’éléments de décor participant à la réussite de ce polar mental, sensoriel et atypique. Quatre mouches de velours gris décline tout l’arsenal symbolique et fétichiste du giallo tout en apportant une dimension réflexive sur le statut des images et leur fonction vitale dans l’art. L’idée du trompe-l’œil, du mensonge de l’image en surface, guide le cinéma intuitif et réflexif d’Argento depuis ses débuts. Cette démarche, au cœur d’une industrie de divertissement populaire, où ce que l’on croit voir n’est peut-être qu’un leurre, reflet d’une image faussée par notre perception superficielle, n’a rien d’artificiel. Elle est tributaire d’une vision du monde peu reluisante par un artiste angoissé et terrifié par les forces obscures qui nous guident. Mais cette anxiété, étouffante, se trouve constamment parasité par une étonnante capacité du cinéaste à ouvrir son récit comme une boite de pandore, injectant de l’humour et surtout de l’excentricité.  Déjà, le titre, énigmatique, prend tout son sens – littéral et non allégorique – dans la résolution de l’intrigue, développant ainsi une explication scientifique aussi fantaisiste que fascinante. En prélevant une empreinte de l’œil d’une des victimes, il est possible d’enregistrer la dernière image perçue, en l’occurrence celle de quatre mouches. Là encore, la perception est mise à l’épreuve car il s’agit d’une image faussée, éclairé par un twist final aussi triste qu’évident à postériori. Mais cette idée ingénieuse atténue partiellement la noirceur du film, ainsi que les nombreuses incursions humoristiques qui doivent beaucoup, en creux, à la réussite du film.  Les rapports tendus entre Robert Tobias et sa femme à la beauté androgyne (magnifique Mimsy Farmer) sont pour Argento un exutoire de ce qu’il vivait à l’époque, alors qu’il était en plein divorce. Il n’est pas utile d’être un fin psychologue, pour comprendre, à défaut de valider, la misogynie féroce, presque pulsionnelle, qui se dégage du film. Cette vision phallocrate de la femme est contrebalancée par un (auto) portrait du protagoniste central perçu comme assez antipathique, peu intéressé par le sort d’autrui, autocentré sur sa petite personne. On pourrait mettre le cinéaste dans la case des misanthropes si, à la périphérie du récit, ne se dessinait pas une galerie de personnages picaresques aussi attachants qu’excentriques, appartenant tous au petit peuple. Finalement, sa détestation des individus se situe davantage à un niveau social, celui de la bourgeoisie qu’il exècre, en s’incluant par ailleurs dans cette caste. L’humanisme d’Argento se trouve souvent en retrait, au bord du cadre, par l’intermédiaire de personnages venant apaiser un climat marqué par un profond désenchantement.

4 MOUCHES DE VELOURS GRIS (4 Mosche di Velluto Grigio) de Dario Argento (1971) – Loving movies

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Bud Spencer incarne avec truculence un certain Dieu, sorte d’ermite vivant en milieu rural. Il est secondé par le professeur, un intellectuel marginal inspiré par le look de Jean-Luc Godard. L’arrivée inopinée d’un facteur hurluberlu tout droit sorti d’une comédie de Steno casse aussi – dans le bon sens du terme – l’ambiance. Mais le plus beau personnage du film, le plus farfelu et émouvant, est campé par l’indispensable Jean-Pierre Marielle qui endosse le costume d’un détective privé homosexuel, qui avoue n’avoir jamais réussi à résoudre une enquête. Ces incursions burlesques introduisent une distance, un aspect commedia dell’arte dans une œuvre sombre et mélancolique, formellement splendide et inventive grâce à l’utilisation de ses travellings circulaires, ses raccords dans l’axe ou ses ralentis judicieux, autant de motifs esthétiques créant une réelle émotion. Cette émotion est par ailleurs décuplée grâce à la musique d’Ennio Morricone, qui signe l’une de ses plus belles bandes originales.  Quatre mouches de velours gris, loin de sa réputation d’œuvre mineure, est un immense giallo déroutant, un brouillon imparfait, mais intime du séminal Profondo rosso.

Test Blu-ray : Quatre mouches de velours gris (Carlotta) – TestsBluray.com

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Si l’on excepte le visuel de la jaquette assez beau mais hors sujet et une accroche vraiment débile (« Ces mouches vous feront hérisser les poils »), l’édition Blu-Ray et 4k ultra hd de Carlotta assure la mise en jouant la sécurité puisqu’elle reprend les bonus présents sur les éditions précédentes de Wild side et de Severin.  Pour Wild side, il s’agit d’une interview croisée de Dario Argento et de Luigi Cozzi, ainsi que le film vu par les regards aiguisés des critiques et/ou cinéastes Jean-Baptiste Thoret, Pascal Laugier, Bruno Forzani et Doug Headline. De Severin, il s’agit des interviews (d’un intérêt variable) de Bud Spencer, de l’assistant opérateur Roberto Forges, du directeur de production Angelo Iacono et enfin de l’acteur Gildo Di Marco.

 

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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