« Le théâtre est le lieu du tabou pour l’œil non pour l’oreille

Au théâtre ce qui ne se montre se dit »,

Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

Sur les traces de son précédent spectacle Clôture de l’Amour, Pascal Rambert revient avec Répétition sur un chemin accidenté, celui exigeant et non balisé qui serpente entre les mots escarpés et les paroles croche-pieds. Une ascension de haute volée réservée aux alpinistes du sens les plus chevronnés.

Dans la parole autant que le texte, le metteur en scène et auteur Pascal Rambert tisse une toile efficace et précise depuis plusieurs années notamment avec son Clôture de l’Amour unanimement salué et c’est avec une certaine gourmandise du verbe et du mot qu’il s’y englue une nouvelle fois pour démarrer un autre combat, celui du théâtre et de la création artistique.

Reprenant les thématiques de sa précédente proposition, il en poursuit la réflexion en l’élargissant cette fois-ci quelque peu. Tout d’abord dans la forme puisqu’il ne s’agit plus ici d’un « dialogue » entre deux personnes, mais bien d’une joute verbale sans concession entre quatre artistes : deux comédiennes (Audrey Bonnet et Emmanuelle Béart), un auteur (Denis Podalydès) et un metteur en scène (Stanislas Nordey).

L’auteur utilise ici la figure iconique du travail de table que connaissent bien les acteurs pour évoquer une nouvelle fois les thématiques de l’amour et du couple, mais également celles de la création, son langage, la position de l’artiste et enfin celle de la société dans cette manière qu’elle a de se replier sur elle-même.

Ainsi donc on pourrait voir en Répétition une réflexion pertinente sur l’amour qui, au contraire de celui de Clôture qui résidait dans l’intimité du couple, est ici celui, plus social, s’établissant entre les individus d’une même structure. L’auteur commence d’ailleurs sa réflexion en évoquant le couple pour peu à peu s’en éloigner : c’est Audrey qui aime Denis puis c’est Emmanuelle qui dit aimer Stan mais aussi Denis.

« EMMANUELLE_ Ainsi je toucherais aux deux corps en même temps

Là est le scandale ? », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

C’est aussi Denis qui s’aime beaucoup et aime dans une moindre mesure mais tout à la fois Audrey, Emmanuelle et Stan. C’est enfin Stan qui aime tout le monde et exhorte le monde à s’aimer.

« STAN _L’amour tourne

L’amour Emmanuelle n’a rien à voir strictement avec ce truc physique dont tu parles

L’amour c’est encore plus large

L’amour c’est pas un ou deux c’est plusieurs

C’est-à-dire tout 

L’amour est partout et pour chacun quand on le décide »

« STAN_ Nous aimons peu

Nous aimons petit

Nous n’aimons pas large

Nous pensons petit cercle tout petit cercle or l’amour est grand l’amour est un grand cercle il faut élargir l’amour il faut élargir le cercle élargir le cercle nous devons élargir le cercle pas penser petit cercle », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

Afin d’étayer sa démonstration humaniste, Pascal Rambert va mettre en place différentes structures qu’il va superposer dans le but de renforcer cette idée d’universalité de l’amour comme schéma empirique plus global, ancrant de fait cette notion de polyvalence du sentiment de manière tout à la fois humaine (la structure Audrey, Emmanuelle, Denis et Stan), géographique (la structure Voronej, Moscou, Koktebel, Gori…) autant qu’historique et artistique (la structure Mandelstam, Staline, Fitzerald, Zelda, Nadejda Allilouïeva…). Une dernière structure viendra parfaire le tout dans le symbole qu’elle sacralise, celle constituée par la création même que sont en train d’établir les quatre artistes, Suzanne et les Vieillards (la structure Diane, Iris, Stanley et Clay).

« Alors nous continuerons

Nous continuerons la structure

Nous répéterons nous continuerons à répéter il faut que l’on répète nous devons répéter », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

Chacun à leur tour et sous la forme d’un long et épuisant monologue, les quatre protagonistes vont venir éprouver ces différentes structures dont l’empilement semble à tout moment sur le point de céder, établies qu’elles sont quelque part entre réalité et fiction. Ainsi le moment n’est plus celui du théâtre et de la scène seuls mais va bien au-delà, jusqu’au spectateur et sa réalité (cette idée est d’ailleurs renforcée par l’éclairage de la salle à plusieurs reprises).

« AUDREY_ Peu importe que la structure vole en éclats

Peu importe », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

Ainsi, vie et fiction sont indiscernables dans l’enchevêtrement des structures tel que proposées (à ce titre, il n’est pas anodin non plus si les personnages ont les mêmes prénoms que les comédiens qui les incarnent), rendant la circulation de l’amour possible du fait de la porosité créée.

(c) Marc Domage

(c) Marc Domage

Dans cette même dimension thématique, Répétition est également l’occasion pour l’auteur de revenir sur l’aspect charnel de l’amour, sujet qui avait été quelque peu évincé dans Clôture de l’Amour au profit du sentiment et de son délitement. C’est au personnage d’Emmanuelle qu’il donnera d’ailleurs la charge de cette sensualité exacerbée et libérée, faisant ainsi résonner une parole magnifiquement féministe et moderne.

« EMMANUELLE_ Ce qui est très beau aussi chez un homme c’est les seins

Les seins chez un homme parlent du début du monde

Quelque chose comme un état d’enfance de pas développé

Les seins chez un homme c’est l’état d’enfance des choses

Et c’est ça qu’on embrasse quand on les embrasse »

« EMMANUELLE_ Les femmes elles aiment aussi se servir du corps des hommes pour jouir sans qu’on leur demande rien

Elles jouissent comme les hommes en se servant des corps », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

De manière sous-jacente, Répétition est enfin l’occasion pour Pascal Rambert de développer sa vision personnelle d’un théâtre du mot et de la parole plus que de l’image en tentant de répondre aux sempiternelles questions : « C’est quoi voir, c’est quoi regarder » au théâtre ?

« EMMANUELLE_ Avec quoi avons-nous du mal ?

Le mot l’objet ou la représentation de l’objet ? », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

Cette nécessité d’un théâtre de mots passe ainsi par le besoin égoïste de l’auteur d’exprimer au plus juste ce qu’il ressent.

« DENIS_ Il faut vivre les choses pour écrire et nous les artistes sommes des êtres égoïstes

 Un artiste ce n’est pas la générosité l’écoute le partage

Tout ce genre de conneries qu’on essaie de nous faire avaler dans les pages culturelles dégoulinantes de bons sentiments des journaux

Non un artiste c’est un être égoïste qui ne pense qu’à lui c’est-à-dire son œuvre

Et qui pour l’accomplir est prêt à tout partir dans l’heure trahir dans la seconde », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

L’auteur Pascal Rambert est ainsi partout en filigrane des paroles qu’il met de manière très musicale dans la bouche de ses comédiens et que ces derniers servent à merveille. Nul besoin d’artifices de mise en scène pour porter son message ainsi que sa réflexion.

(c) Marc Domage

(c) Marc Domage

En effet et comme dans Clôture de l’Amour, la scénographie est réduite à son strict minimum : on retrouve la figure du gymnase comme arène, les lourdes portes en fond de scène marquant de nouveau la séparation entre le monde extérieur et celui, plus intériorisé et mental, de la réflexion théâtrale. La rupture avec l’aspect très littéraire du spectacle se fera ici par l’intervention finale d’une gymnaste (Claire Zeller) là où elle s’effectuait dans Clôture de l’Amour par celle d’une chorale d’enfants. La gymnaste maniera d’ailleurs dans cette séquence ses quatre engins de GRS (ruban, massues, ballon et cerceau) à la façon dont l’auteur manipulait auparavant ses quatre interprètes : avec une extrême et précise dextérité. Enfin et de manière formelle, on retrouve ici l’aspect monolithique du découpage qui déroule de manière rigoureuse la succession des monologues tels que pris en charge par les différents comédiens. Les corps ne seront néanmoins pas statiques comme dans Clôture de l’Amour : ici ils encaissent, cèdent, se rebellent, se contiennent autant qu’ils exultent. Le combat semble ainsi plus physique et chorégraphique. Le corps est d’ailleurs constamment évoqué comme le passeur des émotions et des états de l’âme, discours en résonnance évidente avec le travail du comédien sur le plateau en opposition avec son travail à la table.

« EMMANUELLE_ Les gens disent que nous entrons dans les êtres par

Les yeux jusqu’à l’âme ce genre d’âneries

Les gens disent comme toujours n’importe quoi

L’âme n’est pas dans les yeux

L’âme est dans les mains

Si l’on veut connaitre

Il faut regarder les mains

L’âme a choisi la main pour se montrer

La main est le lieu choisi par l’âme pour apparaître

Que voit-on quand on regarde la main ?

La parole

La main est également le siège de la parole

La parole est dans la main autant dire la pensée

En regardant la main on voit la pensée » Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

(c) Marc Domage

(c) Marc Domage

Dans Répétition, Rambert utilise à merveille ses interprètes et la complicité qui les unit (Stanislas Nordey et Audrey Bonnet ont été  dirigés sur Clôture de l’Amour par Pascal Rambert, Emmanuelle Béart a déjà été mise en scène par Stanislas Nordey dans Se Trouver notamment) ce qui fait de ce nouveau spectacle une performance d’acteur époustouflante tout autant qu’éprouvante servie qu’elle est par le talent de quatre comédiens en parfait état de grâce. Audrey Bonnet est une nouvelle fois exceptionnelle dans cette façon qu’elle a de réunir une force démentielle qui envahit tout dans un corps tendu au possible par une émotion très à la brèche.

Cette nouvelle proposition de Pascal Rambert, petite merveille du genre, n’est pourtant pas exempte de défauts, même si ces derniers restent anecdotiques. Notons tout d’abord l’utilisation des deux rampes de néons en mouvement constant et dont les bruits (glissements des contrepoids, dilatation des gaz) finissent par parasiter l’attention du spectateur. L’utilisation du nu aussi est convenue puisqu’elle n’est ici le prétexte qu’à illustrer de manière littérale et discutable, la mise à nu de l’auteur. Le final enfin, grandiloquent et maladroit, clôt le spectacle avant l’épilogue dans une exhortation quelque peu adolescente, ce qui dessert le texte et sa constante retenue en tout.

« STAN_ Levez-vous

Levez-vous

Réveillez-vous jeune gens

Jeunes gens

Jeunes gens

Réveillez-vous

Levez-vous

Il faut recommencer le monde

L’Histoire non n’est pas morte

Elle va vous réveiller », Répétition, Pascal Rambert (Les Solitaires Intempestifs).

Pour conclure, Répétition, véritable pendant social et humaniste de Clôture de l’Amour, est une réussite de bout en bout qui prouve une nouvelle fois qu’au théâtre, l’importance de la voix n’est rien sans l’importance des mots et qu’à elle deux, elles permettent d’atteindre des sommets. Du grand art que cette belle et éreintante randonnée.

Texte, mise en scène, chorégraphie Pascal Rambert
Avec Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Stanislas Nordey,Denis Podalydès-Sociétaire de la Comédie-Française, etClaire Zeller
Scénographie Daniel Jeanneteau
Lumière Yves Godin
Musique Alexandre Meyer
Costumes Raoul Fernandez, Pascal Rambert
Assistant à la mise en scène Thomas Bouvet
Directrice de production Pauline Roussille
Création du 12 décembre 2014 au 17 janvier 2015
au T2G-Théâtre de Gennevilliers centre dramatique nationale de création contemporaine
en coréalisation avec le Festival D’Automne à Paris

Production déléguée T2G-Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national de création contemporaine.
Coproduction Festival d’Automne à Paris, Célestins Théâtre de Lyon, Théâtre Vidy-Lausanne, TAP – scène nationale de Poitiers, Théâtre National de Strasbourg, La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale, CDN Orléans/Loiret/Centre, CNCDC de Châteauvallon, Le phénix scène nationale Valenciennes.

Ce spectacle fait partie du projet d’éducation artistique et culturelle Parcours d’auteurs soutenu par la SACD.

A découvrir jusqu’au 17 janvier 2015 au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne puis en tournée.

A propos de Alban Orsini

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