"Après l’obscurité", Klavdij Sluban – musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône. (12/01/14)

Le musée Nicéphore Niépce propose jusqu’au 12 janvier une nouvelle rétrospective. Elle est consacrée à Klavdij Sluban. François Cheval, conservateur du musée, est le commissaire de cette exposition qui balaie l’intégralité d’un parcours déjà bien rempli pour ce jeune photographe-auteur. Son titre, Après l’obscurité, fait référence à l’un des cycles qu’il a conduits en Indonésie. C’était en 2006. A ce cycle, il cherchait un nom. Un de ses proches lui parle alors du recueil d’une poétesse indonésienne, Habis Gelap. « J’ai beaucoup aimé cette phrase et j’ai appelé tout le cycle Après l’obscurité. Une formule qui synthétise son approche photographique.

‘Photographier, c’est manquer au présent’

La photographie, c’est une passion d‘adolescence. Puis une résolution suite à un stage dans l’atelier Picto de Georges Fèvre, tireur entre autres de Doisneau, Cartier-Bresson, Lartigue, Koudelka. Un déclic, et un choix : le noir et blanc. Cette passion-là ne le quittera pas. Le goût du voyage non plus. « Ca fait partie de mes gènes .»  Cette photo, il en fait son métier en 1992, même si, pour lui, ce statut est inapproprié. « Gagner de l’argent en faisant de la photographie signifie que tu aurais pu être coiffeur ou banquier – des moyens honnêtes de gagner sa vie… enfin peut-être pas un banquier .» Sa signature réside dans la force évocatrice de ses photos. Toutes en noir et blanc. Et le travail sur cette bichromie. Ses photos sont sobres, austères même. Une absence qui fixe une présence, dans « l’oubli de soi-même ». Et une forme pensée au cas par cas. Une sensibilité singulière. Discrète, solitaire, sculptée dans la double-culture. Française et slovène. Si Sluban nait à Paris en 1963, il grandit en Slovénie, à Livold, petit village au sud-Ouest de Ljubljana. Il choisit comme premiers lieux d’observation sa région d‘origine, les Balkans. Le public en découvrira, en 1997, la quintessence dans les clichés de Balkans-Transit. Puis dans un livre qu’il coécrit avec François Maspero, et pour lequel il récolte le prix RFI, Témoins du monde. Sluban rejoint la liste des jeunes photographes-auteurs à suivre. Perçoit des bourses, reçoit des prix : le Niepce, en 2000, le Leïca, en 2004, l’European  Publishers Award For Photography, en 2009. Ca pose, sauf lui qui ne cesse de bourlinguer. Stoïque, à l’image des gens qu’il immortalise. « Je suis quelqu’un de suffisamment peu important pour ne pas avoir à me perdre dans des compromis avec les uns et les autres. »

Sluban marche. Arpente. La Mer Noire, la Baltique, l’ex-Union-Soviétique. Des régions en résonance. “Il y a quelque chose d’affectif pour moi (…) Je sens que j’appartiens à ces pays.” Alors il les photographie mais ne se limite pas. Pas question d‘être étiqueté photographe des Pays de l‘Est. « Pour moi, puiser dans les deux, l’Est et l’Occident, est une manière de justifier ma présence au monde. » Cependant, « je me laisse cette liberté-là dans le voyage ne pas me mettre des oeillières.» Il diversifie ses destinations. Découvre des continents. Construit de nouveaux cycles. Lentement mais sûrement. Les îles des Caraïbes (Paradise Lost),  Jérusalem, l’Amérique latine (Centro America), l’Asie (Transsibériades), les archipels de l’Océanie sans oublier les frères ennemis, empire oblige : le Japon et la Chine. L’année 2008 reste une expérience unique. Pendant trois mois, il s’installe en résidence aux îles Kerguelen. Rentre en métropole. En tire un livre : Jours heureux sur l’île de la Désolation au titre  humoristique. Un de ses traits de caractère.

La photographie participative : de l’Artothérapie

Ni photo-reporter, ni documentariste, Klavidj Sluban. Ce qui n’empêche une forte conscience sociale. Et l‘humanisme. Perceptible dans ses photos et ses projets en parallèle. L’adolescence le fascine. Cette période charnière, en équilibre fragile, tout en urgence. Sa thèse de littérature porte d‘ailleurs dessus. C’est pourquoi, dès 1995, il anime des ateliers dans des centres pénitentiaires à destination des jeunes détenus. A Fleury-Mérogis.

Il précisera d’ailleurs à ce sujet qu’il existe un état d’esprit commun entre photographe et détenu : « l’artiste et le hors-la-loi ne sont pas si éloignés l’un de l’autre : les deux se mettent en marge de la société à leur manière et traduisent un malaise vis-à-vis d’elle. L’artiste, en bout de course, a cette étincelle qui va produire la création, le hors-la-loi, lui, pose un acte qui sera puni. Sur un très long trajet, ils ont la même difficulté à vivre dans la société. » Comme il en existe entre voyage intérieur et extérieur, immensité et enfermement. « (…)  Quand je délimite mon cadre, même si c’est à un niveau aussi vaste que celui d’une région, je me cogne à un moment aux frontières, de la même manière que je me cogne aux murs des prisons, aux parois des cellules. Ma photographie de voyage et la photographie que je pratique en prison avec les jeunes détenus sont intimement liées. Elles ne sont pas antinomiques : l’une est un voyage débridé et l’autre est enfermée dans un espace confiné. Elles partent pourtant d’un même questionnement. » L’expérience – soutenue par des photographes de renom : Marc Riboud, Henri Cartier-Bresson, William Klein – dure quelques années. Un vrai succès. Tellement que les labos font l’objet de présentation de travaux dans des expos. Des bienfaits de la photographie participative. A partir de 1998, Sluban étend ce projet à d‘autres pays. En ex-Union Soviétique, en Slovénie. A Celje, il crée, en 2000, un atelier photographique dans l’unique prison pour jeunes détenus du pays. En ouvre d’autres. En Serbie, en Amérique Centrale.

Pratiques de décantation

Lors de ses voyages, Sluban ne s’encombre pas inutilement. “Je n’en emmène toujours qu’un seul (appareil).”  Son matériel est “(…) tout simple, sans pile, un (Leica) M4P (…) complètement manuel, sans cellule photométrique (…).” Moyens de locomotion : train, bus, bateau. Enfin ce qui est à disposition. Il transite, prend les tangentes et les transversales. L’important étant en soi et autour de soi. Pour saisir ce moment, juste après l’instant décisif. A l’exemple de Robert Frank. En dehors du parti-pris du noir et blanc, ces deux-là ont plein de points communs. Hormis leur approche du monde, le traitement de l’image, la densité du grain, le choix du papier, les flous. La vitesse. Lente. Pendant les prises de vue. Des images, il en ressort une densité plutonienne indicible. De zones plombées. Qu’il s’agisse de paysages enneigés, orphelins de tout horizon. Allégorie d’un régime. Fantômes d’exactions. Des aplats désolés sous un lourd ciel prémonitoire. Des artères urbaines désertées. Des architectures atténuées sous les pans brumeux de nuits hiémales. Théâtres d’un monde en semi-abandon, et pourtant, duquel timidement émerge l‘humain. Un regard, une silhouette. De profil, en contre-champ, ou en ombre chinoise. Des rescapés. Sa photographie abrite dans ses lueurs et ses vacillements les stigmates du chaos. Ensevelis sous des couches. Comme la neige, la pluie, le brouillard. Et la mémoire. Renégats aux confins du monde civilisé. Elle révèle en filigrane les marges. Transcende.

On me dit que ce que je fais est sombre, noir, et moi je vois dans cette pénombre un fond de clarté. C’est le processus inverse, à partir du noir total pour aller vers la lumière.” Renforcer l’intensité des noirs, batailler pour en transcrire les vibrations, comme chez Soulages, c’est sa matière. Une matière qui exige une science de la patience. Pour faire émerger du noir absolu un rai de lumière. “Il y a un terme de Deleuze que j’aime beaucoup, il parle de dés-obscurcissement.” Alors il expérimente. Ce sera un temps une nouvelle technique de tirage, la piezographie. Procédé qui « apporte des nuances dans les gris, dans les sombres », impossible à rendre avec l’argentique. Le résultat n’est pas concluant. Au moins aura-t-il tenté. « Trouver son style est une histoire d’équilibre entre vision intime et évidence plastique.» Sluban photographie beaucoup, mais garde peu. “La planche-contact, c’est toujours un grand moment de dépression, en général. Il y a tellement de choses. Il y a tellement de ratés. A-priori que des ratés, et ça, c’est très dur (…).” Le choix des photos est dicté par l’évidence, et ses goûts esthétiques. Cartier-Bresson, Walker Evans, Sergio Larrain. De manière générale, “(il)  préfère les artistes qui vont vers la réduction. ” Car, pour choisir, il faut de la distance. Il s’agit de  décanter. Transmuter. Même infime, dans l’obscurité, la lumière réside. C’est ce que donne à voir la photographie de Sluban. « Oui, dans ma photographie, il y a de l’espoir »

 

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