Curieusement, Home Counties, le nouvel album de Saint Etienne, paru au début du mois de juin dernier, ne semble pas avoir beaucoup éveillé l’intérêt de la critique de ce côté-ci de la Manche. Cette relative indifférence est d’autant plus regrettable que les qualités de ce disque conçu comme un voyage empreint d’autant de sourire que de nostalgie au travers des comtés qui entourent Londres où les trois musiciens du groupe sont nés, sont indéniables. Il est intéressant de remettre en perspective le nouveau venu avec son immédiat et tout aussi réussi prédécesseur, Words and Music by Saint Etienne (2012), pour mesurer une évolution qui se traduit par une place sensiblement moindre accordée à la musique de danse au profit de chansons plus atmosphériques avec, en filigrane, un sentiment de plus en plus aigu de la fuite du temps et l’acceptation de la maturité qu’elle entraîne, fut-ce au prix de quelques rides — tout l’inverse, en somme, de ces groupes de sexagénaires qui tentent, souvent désespérément, de paraître la moitié de leur âge. C’est un peu comme si l’esprit rétrospectif qui imprégnait la magnifique chanson d’ouverture de Words and Music…, « Over the Border », avait si profondément pénétré le travail de Saint Etienne que son empreinte s’était infusée dans chaque fibre de Home Counties. Considéré dans sa globalité, cet album dont une des caractéristiques est la variété presque kaléidoscopique de ses inspirations, de la concision percutante des sixties (Underneath the Apple Tree et ses cuivres rutilants) à la globalisation relativement impersonnelle de la décennie 1990 (Out of my mind) en passant par l’insaisissabilité des discrets échos d’un psychédélisme vaporeux (Sweet Arcadia, une des grandes réussites du disque), visant vraisemblablement à rendre compte, au travers d’instantanés aux teintes tantôt vives, tantôt plus estompées, de la diversité des gens de ces comtés, de leurs histoires, de leurs goûts, de leurs aspirations mais également de celle des paysages dans lesquels ils évoluent, s’impose pourtant par son homogénéité, encore renforcée par les brefs interludes, certains tirés de célèbres émissions de la radio britannique, qui relient les groupes de chansons. Si des titres trépidants comme Dive dégagent une énergie communicative immédiate à laquelle il est difficile de résister, la nonchalance très étudiée de Take it all in, la rêverie éveillée de Whyteleafe, qui se double d’un hommage discret et sensible à David Bowie, l’aspiration à l’émancipation de Something New et celle, plus incertaine, à l’évasion de After Hebden et de What Kind of World (sans doute le texte qui contient les allusions les plus limpides au Brexit et à ses conséquences), l’oppressant souvenir de Heather aux sonorités froides comme une lame et, à l’opposé du spectre, l’humour délicieusement mutin et décalé de Train Drivers in Eyeliner retiennent durablement l’attention. Tout ceci est, comme toujours avec Saint Etienne, réalisé avec la classe folle d’orfèvres de la pop dont les capacités à inventer des mélodies accrocheuses semblent assez inépuisables. Ils savent également les habiller et leurs arrangements sont fluides, toujours d’une grande finesse de touche, et parfaitement mis en valeur par une production à la fois efficace et futée. Et, bien sûr, il y a toujours la voix de Sarah Cracknell pour distiller ce subtil mélange de doux et d’amer, de sensuel et de distant qui la rend si singulière et attachante. Attachant est d’ailleurs sans doute l’adjectif qui définit le mieux ce Home Counties dont l’univers tout en demi-teintes troublées tout autant que troublantes vous happe en douceur puis vous retient en vous enveloppant d’une étole de mélancolie légère qui paradoxalement procure un sentiment de réconfort inattendu, probablement parce que les histoires qui s’y déroulent sont finalement un peu les nôtres.

 

Saint Etienne, Home Counties 1 CD ou 2 LP Heavenly recordings / PIAS

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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