Sidney Poitier n’est pas invité ! Non, Sidney Poitier ne figure pas sur la liste des convives du Dîner de Jay Franklin Jituboh ; Spencer Tracy et Katharine Hepburn ne font d’ailleurs pas partie des hôtes. Le dîner inaugure la distribution officielle dans une salle française d’une production 100% nigériane. Double première pour le réalisateur puisqu’il signe là aussi son premier long-métrage. « Comme n’importe quelle industrie, Nollywood grandit, évolue et change, il existe une nouvelle vague qui reste attachée à son vécu et ses expériences. Il y a aussi une volonté d’écrire de bons scénarios, d’avoir un rendu visuel qui soit exportable pour montrer au monde ce que Nollywood est capable de faire », déclare-t-il avec conviction.

Pari réussi pour ce Dîner, ou comment une soirée entre amis en arrive à dégénérer. Adetunde va bientôt se marier avec Lola. Les préparatifs sont bouclés et les deux amoureux s’apprêtent à s’installer ensemble sous le toit d’Adetunde. Le jeune homme invite alors un couple d’amis à dîner ainsi que son collègue, Richie, malgré le refus de Lola qui ne le supporte pas. Mauvaise idée. Richie s’avère être un queutard invétéré qui va retrouver une ancienne conquête, Diane. Seulement, la jeune femme est accompagnée de Mike, son nouveau petit ami, qui a bien l’intention de lui faire sa demande en mariage au cours de la soirée.

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Dans le contexte d’une production nigèriane, Le dîner surprend par ses dialogues et ses situations, souvent crus, ainsi que par sa bouillante thématique : « C’est une idée qui m’est venue en regardant les interactions entre mes amis acteurs », explique Jay Franklin Jituboh. « Je me suis demandé ce qui se passerait si la petite amie de l’un avait eu précédemment des relations sexuelles avec un autre de ses amis. Et j’ai réalisé que cela arrivait tous les jours. Parfois, on rencontre quelqu’un et on ne sait pas quel est son passé, où il était avant. On dit que le monde est petit et que les femmes le rendent encore plus petit. » Non, Le dîner ne présente pas les femmes comme de viles tentatrices. Tout le monde en prend pour son grade dans cette comédie de moeurs rythmée et teintée de cet humour désinvolte qu’affectionnent les Nigèrians. Oscillant entre le vaudeville et le drame, le film flirte parfois avec le suspense hitchcockien. Jay Franklin Jituboh maîtrise parfaitement son récit, jongle habilement avec les flash-backs et arrive à faire monter la tension en créant un huis-clos étouffant que n’aurait pas renier l’auteur de La corde.

A la fois drôle et tendu, Le dîner arrive à se montrer beaucoup plus fin que son chaud sujet veut bien le faire croire. Certaines situations peuvent paraître clichées, mais les personnages, plus particulièrement celui de Richie, présentent une profondeur et des facettes inattendues, occasionnant rebondissements et retournements de situation. Du drame, le film bascule ainsi dans la comédie romantique avec des scènes qui peuvent paraître invraisemblables. Alors que les convenances ne sont pas conviées à cette table, la dérision fait soudainement irruption par le biais d’une ligne de dialogue, d’un personnage ou d’un événement. Il s’agit de l’une des grandes forces du cinéma nigérian, cette faculté de ne pas se prendre au sérieux, de dédramatiser une scène avec impertinence.

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Après l’émergence d’un festival qui lui est dédié, la Nollywood Week, il s’agit d’un nouveau pas vers la consécration pour le cinéma nigèrian. En s’affirmant de plus en plus, il bat en brèche cette image naïve colportée sur les cinémas africains. L’écriture au cordeau, les cadres soignées et la mise en scène fluide de Jay Franklin Jituboh prouvent que ce cinéma encore jeune avance rapidement vers une certaine maturité. Film osé, Le dîner se révèle prenant, drôle et émouvant malgré une musique omniprésente. Cette utilisation à outrance traduit surtout une réalité des tournages au Nigéria : couvrir le bruit des groupes électrogènes qui pallient aux pannes de courant.

Le dîner ne bénéficie malheureusement que d’une seule salle, au Gaumont Stade de France. Néanmoins, prendre le RER ne doit pas être un obstacle pour le cinéphile curieux. Car si le film de Jay Franklin Jituboh a nécessité l’obtention d’un visa pour être exploité en France, vous n’en avez pas besoin pour aller au-delà du périphérique.

Propos recueillis le 12 mai 2017 lors de la cinquième édition de la Nollywood Week, à Paris.

Le dîner
(Nigèria – 2016 – 110min)
Titre original : Dinner
Scénario et réalisation : Jay Franklin Jituboh
Interprètes : Kehinde Bankole, Richard Mofe-Damijo, Enyinna Mwigwe, Adeyemi Okanlawon, Keira Hewatch…
En salle, le 20 septembre 2017.

A propos de Thomas Roland

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