C’est avec une tristesse infinie que nous apprenons la mort de Jacno, hier, à l’âge de 52 ans (quel gâchis…), d’une saloperie de cancer.
 
Jacno, c’était tout simplement l’un des musiciens français les plus sous-estimés de ces trente dernières années, un musicien (compositeur, interprète, arrangeur, producteur), qui n’a pas eu la carrière qu’il aurait dû avoir. On a failli écrire qu’il "méritait" mais on devrait plus probablement dire que "nous méritions", tant son apparent dandysme j’menfoutiste semblait le rendre étranger à toute idée de "carrière" ou de "réussite". Gainsbourg avait écrit L’Aquoiboniste pour Dutronc, dans les années 70, mais Jacno aurait tout aussi bien pu reprendre ce portrait à son compte. Le mimétisme physique entre Dutronc et lui était d’ailleurs troublant et il n’est donc pas surprenant qu’il ait fini par travailler avec Françoise Hardy (qui lui écrira le single Tant de baisers perdus, en 1985).
 
Mais il est possible que quelques personnes ignorent encore qui était Jacno, alors un petit rappel biographique s’impose. On peut distinguer trois phases, d’inégale durée, dans sa vie.
D’abord l’époque punk, celle des Stinky Toys, qui affoleront bien davantage la presse rock de l’époque (la une du Melody Maker pour Elli Medeiros en 1976, quand même, et des premières parties britanniques de Sex Pistols alors à leur apogée) que les chiffres de vente. Les Toys resteront une légende, celle d’un groupe qui aura montré à pas mal de jeunes aspirants musiciens français de l’époque que tout était possible (à un certain Etienne Daho, notamment).
 

 

 

La deuxième période est la suite logique de la première. Les Stinky Toys se séparent, le couple Elli & Jacno se constitue en entité musicale à part entière, pour un retentissement qui, cette fois, dépassera beaucoup plus largement les milieux un peu underground et über branchés de l’époque. Le duo, avec quelques autres, pose tout simplement les bases de l’électro pop à la française, qui a encore aujourd’hui la descendance que l’on connaît. Trois albums seulement entre 1980 et 1984, jusqu’à la séparation du couple (à laquelle l’ami Daho ne fut pas tout à fait étranger…). Trois petits bijoux mélodiques donc : Tout va sauter, Boomerang et Les Nuits de la pleine Lune, ce dernier album constituant un peu plus que la bande originale du splendide film éponyme d’Eric Rohmer (la seule BO que Rohmer n’ait jamais commandé, lui qui y est si réfractaire !), film emblématique d’une époque qu’Elli & Jacno auront également marqué de leur empreinte.
 
Il se trouve encore évidemment bon nombre d’imbéciles pour ricaner aux chansons d’Elli & Jacno, raillant le "simplisme" de leurs arrangements (tu parles : less is beautiful, ouais !), la naïveté confondante de leurs textes (Main dans la main, Je t’aime tant…), ne voyant là que la manifestation d’un certain kitsch musical. C’est évidemment tout le contraire et le tragique couvait souvent sous le vernis de leur pop acidulée.
 
Surtout, à leur zénith, Elli & Jacno incarnait la classe à l’état pur de cette première vague "French touch", celle des Jeunes gens modernes, du mouvement Növö théorisé par Yves Adrien. Lio, qui devait énormément à Jacno (elle avait repris Amoureux solitaires sur son premier album dans une version imparable), nous disait tout récemment l’admiration qu’elle éprouvait alors pour le rayonnement qui émanait du couple (tout en moquant aussi, avec beaucoup de tendresse, sa propension à faire les choses un peu trop au premier degré…).
 
 

Parallèlement, Jacno développa également une activité de compositeur et/ou producteur pour d’autres (Lio, donc, mais comment ne pas évoquer également l’admirable premier album de Daho, Mythomane ?) mais aussi pour lui-même.

 
Ce sera le mini-album Jacno de 1979 (celui à la pochette… Dinky Toys), essentiellement instrumental (et géométrique !), qui lui vaudra son plus gros et improbable tube, Rectangle (et aussi un joli contrat publicitaire avec Nesquik, qui utilisera le single pour créer le personnage de Groquick, c’est dire à quel point cette musique imprégnait alors l’époque !). Rectangle pose vraiment le son de son auteur, qui ne le quittera plus, en associant quasi exclusivement synthétiseurs (évidemment très marqués par Kraftwerk – la version instrumentale de Das Model sortie un an auparavant, notamment – comment pouvait-il alors en être autrement ?), boîte à rythmes et guitare aux sons si caractéristiques. Disque post-Stinky Toys et pré-Elli & Jacno, où Elli chante et signe le texte du superbe Anne cherchait l’amour, disque que toutes les labels refusèrent (sauf le salvateur et aventureux Celluloïd), l’album Jacno finit tout de même n°1 des ventes en Europe et annonçait le plus beau des futurs pour cette veine mélancolico-pop de la musique synthétique.
 
Etant donné qu’ils furent largement contemporains, il n’est pas idiot de relever une certaine parenté aussi avec la musique de Jean-Michel Jarre, mais celle de Jacno est bien moins prétentieuse et recherche surtout l’immédiateté de la pop des 60’s, qu’il fait renaître sous de nouveaux habits, infiniment plus modernes (et toujours pertinents aujourd’hui).
 
 

 

Après la séparation d’avec Elli (qui prendra hélas vite ses distances avec le son Jacno pour retrouver les rythmes latinos de son enfance uruguayenne, avec un bonheur musical très inégal), la vie de Jacno va être marquée par un drame terrible, celui de la disparition de celle qui était alors sa compagne et son interprète, Pauline Lafont, en 1988. On spécule, mais il est très probable que l’"hygiène de vie" déjà incertaine de Jacno (on ne choisit pas impunément le nom du dessinateur des mythiques paquets de Gauloises comme pseudonyme) ne s’en est pas améliorée…
 
La dernière partie de sa carrière fut moins heureuse, avec toute de même nombre de fulgurances comme producteur de l’excellent premier disque de Daniel Darc, Sous influence divine, le meilleur album du Jacno post-Elli ?) et même si l’entente entre les deux ne fut pas des meilleures (il faut dire que ça n’aide pas quand le compositeur/producteur apprend dans la presse la sortie du disque et y voit qu’il n’est fait mention nulle part sur le disque de son travail). Sans oublier des collaborations plus ou moins heureuses, de la production du très bon Tombé du ciel de Jacques Higelin à la production d’un album inutile de Mareva Galanter (de la différence entre les joies du contexte sixties et le chagrin de la posture sixties en une dizaine de leçons chantées).
 
Sa carrière solo comporte une vraie belle réussite La Part des anges, avec son instrumental éponyme magnifique, sa reprise émouvante du standard absolu de Nino Ferrer Le Sud (improvisée en studio et en mode piano/voix le jour de sa mort, respect monsieur) et ses beaux autres moments (Je viens d’ailleurs, On s’absentera, le très Dutronc Je ne suis pas toujours de mon avis). Le disque voit la participation des Valentins à la production mais aussi celle d’Axelle Renoir, d’Arnold Turboust et même du juvénile Thomas Dutronc (décidément…) à la guitare sur un titre. Son dernier album, Tant de temps, sorti en 2006, reste malheureusement bien moins réussi (malgré un joli majeur tendu avec ironie et gouaille, Le Sport, et sa première ligne définitive "Le sport c’est de la merde" !).
 
On l’avait revu assez récemment, visiblement très affaibli, dans le joli film de Marion Vernoux, Rien dans les poches (réalisé pour Canal +), très largement inspiré de cette scène parisienne de la fin des années 70 dont il fut l’une des figures majeures, film dans lequel il esquissait le rôle du père très absent de l’héroïne Emma de Caunes, et mari abandonniste de… Lio ! Une belle façon de boucler la boucle, somme toute.

 

Si seulement il n’y avait que le sport
 
On espère juste que sa mort aura une vertu (si l’on peut dire) : celle d’entraîner la réédition de tous ses albums, ceux des Stinky Toys, ceux d’Elli & Jacno et les siens propres. Cet Alan Vega ou ce Martin Rev (les deux à la fois) pop et français, cet aventurier solitaire qui creusa sa voix sans jamais prêter attention aux professionnels du bémol et de la rognure (incluant une grande partie du public), cet amoureux de Mozart, Coltrane, Miles Davis ou encore Archie Shepp, ce Denis Quillard nous manquera énormément.
 
 
 
  

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