Jean-Charles Massera – We Are L'Europe (le projet WALE)

L’Europe mondialisée qui est la nôtre aujourd’hui, comment la définir ? Et comment le petit euro-occidental repu peut y trouver sa place ? Que peut,-il, que doit-il d’ailleurs ?  C’est à ces questions que répond Jean-Charles Massera à travers son nouveau livre « We Are L’Europe (le projet WALE) » qui, plus que jamais, explore avec bonheur les méandres de notre société.
 
L’œuvre de Massera se compose de nombreux ouvrages qui décryptent, utilisent et détournent tous les modes possibles de communication écrite mais aussi d’un certain nombre de pièces radiophoniques ou de texte-pivot d’installation scéniques qui font, eux, la part belle à l’oralité. C’est ce biais-là qui est utilisé à travers ces dizaines de fragments dialogués et dotés de titres laconiques comme « Le mec qu’arrive pas à s’intéresser » ou encore « Le mec qui s’rappelle qu’on avait l’Concorde », j’en passe et des plus développés, cette oralité épousant différentes voies (voix ?), tant sociales que générationnelles.
 
La matrice du livre et de cet entreprise est définie en creux dans le chapitre intitulé « Les nouvelles béatitudes (Fonds de garantie libidinale » au 1er janvier 2009 ». Oui car si Massera développe ici des formes dialoguées il utilise aussi à deux ou trois occasions  des modèles de règlements figés ou d’articles de loi scellés dans le marbre :
 
9.10
Heureux ceux ou celles qui trouvent que les bouquins genre où t’as des mecs et des nanas qui critiques le système c’est trop prise de tête car ils ou elles ne verront jamais rien !
9.11
Soyez dans la joie et l’allégresse avec votre civilisation désintégrée et votre système qui est en train de partir en sucette, car tout ça devrait bientôt finir par péter
9.12
Mais malheur à vous qui commencez à vous poser deux ou trois questions de base, mais pas sur votre life, sur des choses un peu plus générales comme ça, car vous verrez à quoi vous participez exactement !
9.13
Malheur à vous qui voyez à quoi vous participez, l’utilité de ce que vous faîtes, où on en est collectivement tout ça, vous verrez comment vous pouvez essayer de vous reconstruire à partir de là
 
Abordant ce livre on se heurte toutefois  à un écueil souvent ressenti quand il s’agit de rendre compte du travail de Massera. A la fois un grand enthousiasme, l’impression que c’est là une œuvre salvatrice et majeure qu’il faut lire et faire découvrir autour de soi et puis aussi ses grandes difficultés à conceptualiser ou du moins synthétiser cet enthousiasme, le définir clairement via quelques lignes. Que dire en effet sinon qu’il s’agit là d’une récupération des gimmicks verbaux (et ici oraux) d’aujourd’hui pour rendre compte de l’absurde de nos sociétés (voui, mais encore ?).

 

 

Alors le mieux reste peut-être de citer  certains passages au fil des thèmes abordés, ce « All you need is ressentir » pour reprendre le titre d’un livre passé de l’auteur. Ramenées aux considérations les plus basiques de notre quotidien, les grandes questions d’actualité (aux enjeux phénoménaux, vitaux, essentiels) y trouvent ainsi une dérision inattendue. Les thèmes abordés brassent les questions les plus vastes comme les plus singulières.

 
Du côté du grand soir c’est la question de l’écologie par exemple.
 
" .. par exemple on sait très bien que c’est mieux d’achter des vêtments produits en France ou au moins en Europe : t’as moins d’transports, donc moins d’pollution.
 Ah ouais ? Et l’coton tu l’cultives où ? Dans l’Tarn ? Et puis attends, tu m’vois entrer chez Armani :
« Bonjours, j’voudrais un costume anthracite en coton pluvial fabriqué à Poissy et livré chez vous en camionnette électrique ! »"
 
C’est par exemple le marketing de la politique à travers l’interview d’un candidat sous la forme d’un plan promo de chanteur.
 
«  … Donc j’ai écouté ton dernier programme qui sort début novembre… Euh j’ai senti vraiment de nouvelles influences, au niveau politique
Ouais….
 … qui sont à la fois plus populistes, écolos, parfois d’droite…
 Ouais, complètement…
 Euh c’est une nouvelle direction que tu veux prendre ? J’veux dire par rapport à tes idées ? »
 
C’est encore le gars qui veut bien qu’on parle de l’Europe une et indivisible mais bon quand même….
 
« C’est drôle là je m’faisais encore la réflexion hier : les Polonais, les Russes, les Bulgares, tout ça, y sont souvent habillés en gris, avec des parkas et des anoraks.. T’as pas r’marqué ? »
 
C’est un mec qui doit redemander à Christine
 
Tu retournes quand négocier avec les talibans ?
Je sais plus, faut que j’redemande à Christine.
 
Il faut dire que la mémoire nous joue souvent des tours
 
T’as pensé à dire qu’on mettait notre véto ?
Ah meeerde !! J’ai complètement oublié… ‘Tain là ca craint
 
Plus prosaïquement l’individu occidentalo-européen doit aussi se reconstruire au niveau du contenu, « rebondir » comme le dit Massera.  C’est par exemple la sexualité, thème très important évidemment
 
«  Quand tu lis des vieux bouquins d’cul genre Sade, Bataille, c’est Bataille c’est ça ? Ouais. Bon bah quand y baisent y disent quoi ?
« Chérie est ce que je peux juter sur ta poitrine ou tu préfères que je me finisse à l’intérieur de ton corps qui n’a rien à voir avec les images du corps de la femme produites par la culture hétérosexuelle mâle occidentale en te tenant la main d’égal à égal ? « 
Et puis attends toi quand tu baises et ktu commences à être bien excité tu lui parle comment à ta copine ? Tu rejettes le complément d’objet direct au début d’la phrase pour lui demander d’écarter un peu plus les cuisses ?
 
… Beaucoup de questionnements….
 
« En même temps c’est vrai kc’est pratiqment la seule chose qui nous reste. Alors je sais pas, faut peut-être imaginer un repositionnement de ma manière de jouir qui conscientise ce qu’elle doit à l’industrie du cul tout en s’en affranchissant dans une redéfinition de squi m’excite. ‘Fin quelque chose dans c’goût là ».
 
C’est le mec qui quand même essaie des trucs aussi
 
«  J’m’souviens un moment tu lisais plein de trucs là-dsus, t’avais même un pass pour Beaubourg et tout
Mm mm
Et ?
Ben pff. J’ai essayé d’avoir des émotions dvant des vidéos, dans les installations, dans les dispositifs un peu interactifs…mais bon..
Mais t’avais lu des texte avant qui t’expliquaient la démarche de l’artiste, le message tout ça ?
Mais même des fois j’mettais le casque hein ! »
 
 
C’est encore la joie du partage quand l’un découvre que l’autre adore lui-aussi « Viva la vida » de Coldplay.
 
« … Moi c’est quand y dit « I know Saint Peter won’t call my name » … et quand t’as les violons là ! Dés l’début avec la basse quand y commence… !
Ah ouais, ‘Tain t’es trop heureux quand t’écoutes ça !
Moi j’la mets à fond
Pareil !
Tu l’as là ? »
 
Voilà de courts extraits de réparties bien plus longues sur ces thèmes auxquels viennent se greffer des dizaines d’autres, on y trouvera ainsi la parodie d’une chanson de Garou comme la question de "la dignité des mecs et des nanas qui se font chier grave et qui ne se sentent plus porté(e)s par des trucs". L’important n’est pas de mettre en avant telle ou telle saillie lexicale mais simplement de prélever l’humeur et le climat du livre à travers quelques inserts.
 
Le climax du livre est sans l’ombre d’un doute le chapitre nommé « On garde ? » où deux personnes remettent à plat tous nos acquis sociaux, politiques, économiques et culturels sous la forme d’un « on garde ou on garde pas ? » de plus de 25 pages La discussion prend alors une mémorable dimension absurde
 
« L’abolition de l’esclavage ?
Tu m’étonnes qu’on garde
Ok, la révolution industrielle ?
On est obligés ça ?
Pff
Non oublie
Ok, Ainsi parlait Zarathoustra
C’est chiant ça non ?
Ca c’est clair, mais y’a des trucs bien d’dans 
Genre ?
Genre « Dieu est mort », mais t’as plein de passages qui craignent aussi… quand y parle des hommes supérieurs tout ça c’est vrai que…
Ouais, fous ça loin
(…)
La psychanalyse ?
Ca a aidé plein d’gens non ?
Ouais, pas en Europe de l’est hein !
Ah oui c’est vraaai ! Ah oui donc quand les mecs avaient un… Putaaain ! J’avais jamais capté ça !
Etc.
 
Formidablement drôle (un humour particulier certes), la question de notre identité, en tant que corps social d’une part mais tout autant en tant qu’individu avec sa conscience, son corps et ses désirs propres, n’a jamais été aussi joliment  questionnée, disséquée et mise à mal que dans ce livre (celui-ci comme les autres de Massera d’ailleurs), a design for life comme le chantait le groupe Manic Street Preachers.
 
Libraries gave us power,
Then work came & made us free,
What a price now
For a shallow piece of dignity ?
 
A noter que ce livre a fait l’objet d’une adaptation théâtrale programmée au théâtre 71 de Malakoff à partir du 18 novembre prochain et jusqu’au 5 décembre puis un peu partout sur le territoire français.
 
  

A propos de Bruno Piszorowicz

Laisser un commentaire