Quiconque a un peu lu les livres de Jérôme Leroy, notamment ces deux petits chefs-d’œuvre que sont Le Bloc et L’Ange gardien, sait qu’une de ses principales obsessions est la fin du « monde d’avant ». Pour schématiser, on pourrait définir ce « monde d’avant » comme celui qui existait avant le deuxième choc pétrolier, celui où le socialisme ne s’était pas encore frotté à l’exercice du pouvoir et ne s’était pas converti au libéralisme débridé.

Du coup, en écrivant ces cinquante-sept oraisons funèbres, Leroy prend une fois de plus la mesure du temps qui passe et pointe la disparition de ce qu’il a aimé. L’un des grands intérêts de ce recueil, c’est qu’en célébrant ce « monde d’avant », l’auteur brouille malicieusement les frontières entre que qu’il est convenu d’appeler la gauche et la droite, le progressisme et la réaction… Dans son panthéon se côtoie en bonne intelligence le général de Gaulle et Chavez, le cinéma de papa représenté par Lautner et Michel Lang et de grands auteurs comme Rohmer et Chabrol, la littérature de gare (Gérard de Villiers, Michel Gourdon) et le gratin des lettres (Aragon, Nourrissier) comme les maîtres du roman noir (Jonquet, Fajardie, Vautrin).

Le début du bel hommage que Leroy rend à Rohmer est, à ce titre, bien représentatif d’une pensée qui refuse de se laisser enfermer dans des cases et qui ne craint jamais le paradoxe :

« En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire. Éric Rohmer, royaliste de cœur et cinéaste de génie, a illustré cet apparent paradoxe par des films tellement français que si notre pays disparaissait, on aimerait que les archéologues du futur tombent plutôt sur un DVD de Ma nuit chez Maud que sur un roman de Christine Angot. Ce serait tout de même mieux pour comprendre qui nous fûmes réellement, pour comprendre ce qui ne mourrait pas en nous, malgré toutes les mondialisations malheureuses et tous les désenchantements programmés d’une planète uniformisée par un progrès suicidaire. »

Chez Leroy, seuls ceux qui participèrent à ce culte du progrès, à ce cauchemar climatisé et orwellien qu’est devenu le monde d’aujourd’hui  sont égratignés : l’inventeur des Playmobil Hans Beck, Steve Jobs ou le concepteur du code-barres (« illustration même du cauchemar totalitaire à la mode capitaliste »). Hors de ces malfaiteurs de l’humanité, l’auteur accueille avec la même bienveillance au sein de son panthéon un Thierry Roland que l’on ne peut suspecter de « gauchisme » et une Amy Winehouse joliment qualifiée de « princesse du négatif ».

Toujours au nom de ce « monde d’avant » qui fut aussi celui de son adolescence et de sa jeunesse, Jérôme Leroy porte quelques jugements qui peuvent surprendre (A nous les petites anglaises de Michel Lang plus important que Le Tigre du Bengale de Fritz Lang ? Hum…) mais ce qui séduit dans cette succession de portraits, c’est la fidélité de l’auteur à une certaine idée de la France à la fois résistante (« Je me souviens que si je n’avais pas été communiste, j’aurais été gaulliste ») et insouciante. Tout comme séduit son goût pour un « communisme balnéaire et sexy », pour la bonne chère et les jeunes filles gracieuses, son attachement aux belles lettres et au style.

C’est sans doute lorsqu’il parle de ses confrères écrivains dont certains furent des amis (Fajardie) que Leroy se surpasse et se dévoile le plus. Ses portraits de Sternberg ou de Westlake sont magnifiques et, là encore, c’est avec une véritable générosité qu’il accueille au sein de son panthéon tous les visages de la littérature : la plus pointue (Proust, Ballard) comme la plus populaire (Deforges, Cauvin), la plus marquée à gauche (Fajardie, Lafargue) comme celle de droite (Pierre Benoît, Michel Mohrt).

Comment ne pas souscrire et applaudir à deux mains, à moins d’être borné par des œillères idéologiques, ce passage que l’on trouve dans l’oraison de Félicien Marceau

« Oui, tous sont de droite, parfois très à droite. Et alors ? L’époque a du mal à admettre, et apparemment ça ne va pas s’arranger, que la littérature est une zone franche, une manière de plage ensoleillée où l’on va éviter la guerre civile et se baigner entre gens de bonne compagnie. Et puis, n’est-ce pas, quand toutes les idéologies sombrent, ce qui reste au bout du compte, c’est le style. »

Amoureux de la littérature, des beaux-arts et d’un certain art de vivre en voie de disparition, Leroy nous propose une vision du monde qu’on n’est pas obligée de partager entièrement mais qui n’en reste pas moins cohérente et séduisante.

Loin de ces horribles notices nécrologiques aussi excitantes qu’un bilan comptable de pompes funèbres que la presse affectionne, Leroy offre à ces défunts des oraisons dignes de ce nom, pleines de tendresse et d’ironie, d’indignations et de douces nostalgies.

En revenant sur les œuvres, les parcours de ces artistes ou de ces anonymes (les victimes d’un système injuste comme Rémi Fraisse, Clément Méric, Mamadou Maréga ou Djamal Chaar), il parvient aussi à nous parler de lui mais aussi d’un monde en voie d’extinction.

Entre ici, Thierry Roland…

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Jérôme Leroy

Loin devant !

Oraisons funèbres pour Thierry Roland et autres personnages illustres ou anonymes de ce temps

L’éditeur. 2016

18€

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A propos de Vincent ROUSSEL

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