Entretien avec Sylvain Prudhomme

Dans son dernier roman, Les Grands, paru chez Gallimard (collection l’Arbalète) en août dernier, Sylvain Prudhomme nous plonge au cœur de la capitale d’un pays peu connu d’Afrique de l’Ouest, la Guinée-Bissau. Couto, musicien d’un groupe fameux des années 70, vient d’apprendre la mort de Dulce,  qui fut l’amour de sa vie et l’égérie du groupe, aujourd’hui sur le déclin. A partir de ce motif qui pourrait sembler banal, Sylvain Prudhomme construit un roman fort, poétique et profond. Le récit enchâsse présent et passé,  oscille entre humour, tendresse et gravité, dans une langue vivifiante, qui fait une large place au créole de ce pays. Il a répondu à nos questions pour Culturopoing.

Ton dernier roman se situe en Guinée-Bissau, un minuscule pays d’Afrique de l’Ouest que pratiquement personne ne connaît et dont aucun écrivain français n’avait parlé avant toi. Comment as-tu découvert ce pays et qu’est-ce qui t’a donné l’envie d’y inscrire ton roman ?

J’ai vécu et travaillé pendant deux ans à 15 km seulement de la frontière avec la Guinée-Bissau, à Ziguinchor, en Casamance, tout à fait au sud du Sénégal. Je me suis vite passionné pour la Guinée-Bissau, ce petit pays tout proche, ancienne colonie portugaise d’un million et demi d’habitants seulement, dont l’histoire était si fière et glorieuse – douze ans de guérilla au terme de laquelle le pays avait réussi, emmené par le fameux leader révolutionnaire Amilcar Cabral, à se libérer de la tutelle portugaise. Le présent du pays aussi m’intéressait – la situation politique bouchée, complexe, marquée par l’emprise des narcotrafiquants sud-américains. J’allais beaucoup à Bissau, j’aimais m’y promener, me plonger dans l’effervescence de la ville. Même à Ziguinchor où j’habitais, il y avait beaucoup de jeunes guinéens, étudiants venus rejoindre l’université sénégalaise ou tenter leur chance dans une région plus stable. J’étais frappé par leur attachement à leur pays, leur fierté d’être guinéens, une forme de fidélité envers et contre tout à leur pays que je trouvais belle. Il y avait aussi de très bons musiciens qui venaient de là-bas, des jeunes et des vieux, comme Sérifo Banora, l’un des fondateurs du Super Mama Djombo, le groupe dont je parle dans le livre. Ancrer mon roman là-bas plutôt qu’en Casamance, ça me permettait de m’éloigner de mon quotidien, de me sentir plus libre – de couper sans doute aussi avec l’histoire coloniale française, dont j’avais déjà parlé dans mon précédent livre, (Là, avait dit Bahi) situé en Algérie. Rêver une Afrique sans la France : je crois qu’il y avait un peu de cette envie, au moins inconsciemment.

La Guinée est l’un des pays les plus pauvres du monde, politiquement instable et où ces dernières années, le narcotrafic s’est développé d’une manière fulgurante. Ces éléments ne sont pas totalement absents de ton livre, mais ce n’est pas ton « sujet ». On a l’impression que ce n’est pas ce que tu as voulu mettre en avant…

Ce qui me frappait surtout chaque fois que j’allais là-bas, malgré tout ce que je savais des difficultés du pays, c’était l’énergie avec laquelle les gens continuaient d’entreprendre, de croire à mille projets. J’y passais chaque fois des moments forts, intenses, concerts improvisés, soirées dans des bars minuscules que la fête transfigurait le temps d’un soir. C’était cela que je voulais mettre en avant, l’énergie, l’élégance, la jeunesse – à rebours de la vision qui me semblait la plus fréquemment véhiculée de ce genre d’endroits. Je ne voulais pas non plus mentir, ni avoir l’air d’idéaliser le pays : l’histoire se déroule le jour d’un coup d’État comme le pays en a connu de nombreux, et les « bouffeurs » qui le gangrènent sont bien là. Mais je voulais plutôt insister sur la dignité des habitants, leur façon de continuer malgré tout à se tenir debout, à affirmer profondément la vie. Une façon de résister par la générosité, l’amitié, l’humour, le désir. « Les vautours veulent bouffer ? Qu’ils bouffent. Mais ils n’arriveront jamais à nous empêcher de vivre. »

La musique est centrale dans Les grands. Tout tourne autour de ce groupe mythique et aujourd’hui tombé un peu dans l’oubli : le Super Mama Djombo. Tu l’utilises un peu comme un prisme pour parler du pays, de son histoire. Pourquoi ce choix ?

C’est une musique magnifique, que j’ai écoutée en boucle quand j’étais là-bas : un mélange de douceur, de suavité liée peut-être à ce créole lusophone qu’on retrouve aussi dans les chansons de Cesaria Evora, et en même temps de rythmes plus traditionnels, très animés par moments. Surtout ce sont des chansons qui à elles seules racontent l’histoire de l’âge d’or de nombreux pays d’Afrique : cet immense souffle d’après l’indépendance, ce moment où une foi inébranlable animait la vie tant politique qu’artistique du continent. Parmi les grandes innovations du groupe, il y a le geste d’abandonner le portugais, alors seule langue légitime, pour chanter en créole, la langue du peuple, et de composer des paroles qui prennent en charge l’histoire du pays, les préoccupations de ses habitants. Il y a comme cela une courbe ascendante puis descendante du groupe qui épouse celle de nombreux pays du continent, confrontés aujourd’hui à des difficultés imprévues au départ. Et puis je savais qu’à travers l’éclatement du groupe et l’exil de plusieurs de ses musiciens, rencontrés pour certains en région parisienne, menant une vie parfois très modeste, je pourrais raconter une variété de destins, toute une histoire qui est celle en fait de l’Afrique d’aujourd’hui, et de sa dispersion par delà les frontières – ces frontières qui aujourd’hui séparent très violemment les pays dits du Sud  de ceux du Nord, sans parvenir toutefois à empêcher que la continuité entre les deux mondes soit de plus en plus grande – cela grâce aux réseaux sociaux, à Skype, aux envois d’argent, aux voyages des uns et des autres.

Il y a une dimension pleinement romanesque dans Les grands. Pourtant tu t’es documenté, tu as rencontré des anciens musiciens du Mama Djombo, tu t’es rendu souvent à Bissau. Tu aurais pu t’orienter vers une forme plus journalistique, d’autant que tu as déjà publié des textes qui relevaient du témoignage, du reportage. Pourquoi cette option ?

Je ne voulais pas faire un livre pour spécialistes d’histoire de la musique africaine, ni un livre sur l’histoire de la Guinée Bissau. Je n’en avais pas les moyens de toute façon, et ce qui m’intéressait à travers les musiciens du groupe, c’étaient des questions plus larges : le temps qui passe, le regard qu’on porte sur sa vie, l’amertume ou pas, la faculté de continuer à vivre ou pas dans le présent. Et puis il y avait une attirance pour le roman au sens plein du terme, la mise en danger que cela représentait à mes yeux. Une envie que ça décolle, qu’on puisse être emporté. Pendant l’écriture du livre j’ai lu par hasard La servante et le catcheur, d’ Horacio Castellanos Moya, qui a très peu avoir avec l’histoire de Couto. Et je l’ai dévoré, j’ai admiré l’âpreté de la langue, la vitesse abrupte du récit. C’était à la fois très fort, très prenant, et incroyablement évocateur de la réalité de la guerre civile au Salvador. Je me suis dit voilà ! voilà ce que je voudrais réussir à faire, à ma façon, avec mes moyens. C’est rassurant le reportage – tel que je l’ai pratiqué en tout cas –, on peut à tout moment s’adosser à un « je » qui ordonne le monde, qui distribue la matière glanée, les explorations entreprises, les doutes rencontrés en chemin. Mais je le ressens de plus en plus comme un carcan aussi, quelque chose qui finit souvent par plafonner en termes d’émotion, de souffle, de liberté de ton – sauf à être Hunter Thompson bien sûr, mais ce n’est pas donné à tout le monde ! Depuis toujours les hommes racontent des histoires, et ce serait fini aujourd’hui ? J’avais envie de prendre la matière documentaire amassée et de tenter de la dépasser dans un roman à part entière, qui évoque cette réalité mais par la bande, de façon oblique, tout en étant bien d’aujourd’hui, avec une langue et une forme romanesque d’aujourd’hui. Je ne dis pas que j’ai réussi à le faire !

Comment as-tu fait la part des choses entre le réel et la fiction pour te lancer dans l’écriture du livre ?

Il y avait une idée de départ non négociable : le livre devait s’ouvrir sur la mort de Dulce, l’ex-chanteuse du groupe, qui dans le roman est aussi le grand amour de jeunesse de Couto. Donc un écart certain d’emblée avec le réel – puisque la vraie Dulce Neves vit et chante toujours. Je ressentais cette mort inaugurale comme nécessaire, sans doute pour détacher d’emblée le livre de toute trame trop historique, mais aussi pour permettre la remontée des souvenirs de Couto, pour donner à cette soirée la forme d’un lent retour vers la plénitude, à partir du bouleversement initial. Après, je n’avais pas d’idée très arrêtée sur la fable. Cela s’est fait à tâtons, à l’aveugle, en puisant tantôt dans la réserve d’anecdotes recueillies auprès d’anciens du groupe, tantôt en écoutant mon envie de promener Couto dans des endroits que j’aimais, de lui faire vivre des scènes que je voulais raconter – avec les gamins des rues, avec les rappeurs, avec une fille dans un bar.

L’un des axes forts de ton roman est aussi cette incroyable histoire d’amour entre Couto, le guitariste du groupe, et Dulce, la chanteuse qui meurt au début du roman. Il me semble que c’est la première fois que tu t’empares de ce thème. Que s’est-il passé… ?

Une fois décidé que Dulce venait de mourir, et que Couto avait été son amant, le mal était fait ! Plus le choix, il me fallait y aller. J’ai essayé de plonger, d’assumer l’envie de parler du désir, du plaisir, d’évoquer une forme de sensualité qui pour moi faisait partie de la vie là-bas. C’est ce que j’attends de l’écriture : qu’elle m’entraîne vers des zones imprévues, des régions de moi-même où je n’aurais pas pensé m’aventurer. De plus en plus je suis attiré par les auteurs qui se foutent bien de ce qu’on va penser en les lisant. J’en suis loin, mais c’est la direction qui m’intéresse : la suspension du surmoi, l’écriture comme plongeon, descente au sous-sol. L’effort pour aller vers ce qu’on ne sait pas de soi-même, les fantasmes profonds, les espérances inavouées, les attirances, les colères, la peur de la mort.

La langue de Bissau est également très présente dans Les grands. On pourrait presque la considérer comme un personnage à part entière ! Tu dissémines des mots, des phrases, des expressions en créole presque à chaque page du roman, ce qui contribue beaucoup à sa musicalité. Pourquoi as-tu souhaité accorder une telle place à cette langue ?

Le créole de Bissau est un créole lusophone, mélange de mots d’origine portugaise et de racines empruntées aux langues africaines locales. Ses sonorités sont très belles, et colorent de façon très particulière la musique de là-bas et le plaisir qu’on a à se promener dans le pays. J’ai su tout de suite que j’allais nourrir mon récit de cette langue – ce désir de créole était même l’une des raisons pour lesquelles je voulais que l’histoire se passe à Bissau, et pas ailleurs. Il se trouve en plus qu’Atchutchi, le compositeur des chansons du Mama Djombo, est un grand poète, et que ses textes sont souvent superbes. Par exemple cet extrait de Djan Djan, que je n’ai finalement pas gardé dans le livre, faute de place, où il raconte sa fuite désespérée de Bissau, en 1999, sur une embarcation de fortune, avec des centaines d’autres habitants chassés par l’entrée dans la ville des soldats de la rébellion déchirait depuis de longs mois le pays : Na sinta ndjubi mundu/ Ndjubi iagu, ndjubi seu/ Ndjubi rosto di nha fidjus/ Nodja ambison di omi. Assis sur le pont je regardai le monde/ je regardai l’eau, je regardai le ciel / je regardai le visage de mes enfants / je vis la folie des hommes.

Est-ce que des démarches sont envisagées par ton éditeur pour une traduction des Grands en portugais ? Ce serait sans doute une expérience intéressante pour le traducteur puisque la proximité du portugais avec le créole de Bissau déjouerait certains effets que produit dans ton texte la rencontre de cette langue avec le français… Et l’occasion d’un accès des lecteurs lusophones (notamment bissau-guinéens) à une part d’eux-mêmes… Qu’en penses-tu ?

Je serais évidemment très heureux qu’une traduction portugaise voie le jour, il est certain que la Guinée-Bissau occupe une place bien plus grande dans l’imaginaire des Portugais que dans le nôtre, ne serait-ce que parce que de nombreux hommes de ce pays sont allés y faire la guerre, pendant la longue décennie qu’elle a duré, sous Salazar puis sous Caetano. Cela ne dépend hélas pas de moi ni de l’éditeur, mais d’éventuelles maisons d’éditions portugaises que le texte intéresserait.

Tout comme dans Là, avait dit Bahi, ton précédent roman, il n’y a pas vraiment de « méchant » dans Les grands. Et tu réussis encore une fois le tour de force de nous plonger dans une histoire qui ne soit ni mièvre, ni naïve, en te passant pourtant de cet immense ressort littéraire ! Est-ce le fruit d’une contrainte que tu t’imposes, d’un tempérament… ?

C’est plutôt un constat que je fais après coup, avec un peu de frustration je dois dire : à nouveau pas de vrai méchant ! Même Gomes, le dictateur, celui qui est en principe dans le livre le salaud, le briseur d’espérance, se comporte finalement avec une certaine classe – il n’en reste pas moins le salaud, j’espère ! C’est une question de tempérament, d’optimisme sans doute. J’ai lu qu’un essai récent de Frédérique Toudoire-Surlapierre opposait deux types d’écrivains : ceux dont l’écriture se nourrit de colère, dont les livres disent profondément « non » au monde, et ceux au contraire qui expriment une forme d’assentiment, d’affirmation. Je vois que j’appartiens maladivement de la deuxième catégorie, j’écris presque toujours sur ce que j’aime – ce qui n’exclut pas la colère ni l’indignation bien sûr. Dans le cas précis de ce livre, je pense qu’il y a une raison supplémentaire à cette élégance de la plupart des personnages : le besoin d’inverser les choses par rapport à l’image souvent donnée de l’Afrique,  et à ce sport international qui consiste en général à donner des leçons aux pays du Sud. Des leçons, j’ai plutôt eu l’impression que c’était moi qui en prenais là-bas, et je voulais qu’on le sente.

L’Afrique semble être chez toi une source d’inspiration inépuisable. As-tu d’autres projets romanesques en cours ? Sont-ils encore tournés vers elle ?

Le prochain livre devrait plutôt se passer dans l’arrière pays d’Arles, où je vis depuis deux ans. La Crau, la proximité de Fos-sur-mer, tout ce sud à la fois abîmé et sauvage, c’est là-dessus que je prends des notes pour le moment. C’est vrai que mes précédents romans étaient très tournés vers l’Afrique. Mais à travers elle, c’était le présent de territoires relativement peu cartographiés que j’essayais de décrire : le quotidien d’un vieux camionneur de l’arrière-pays algérien, celui d’un musicien d’une petite ville d’Afrique de l’ouest. Sans l’avoir décidé très consciemment, je vois que c’est à nouveau un territoire de la marge que j’ai envie de raconter, en France cette fois.

Sylvain Prudhomme, Les grands. Paru chez Gallimard/L’arbalète, le 28.08.2014.

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